LELOIR
La mort de Leloir est une grande perte pour la Comédie- Française : il en était une des forces : sa fidélité à la Maison était absolue, sa probité professionnelle était parfaite : il donnait l'exemple...
Ses débuts avaient été fort pénibles. Tandis que ses contemporains, MM. de Féraudy et Le Bargy, entraient directement au Théâtre-Français en sortant du Conservatoire, Leloir, lui, marquait le pas et pendant assez longtemps. Il fit son apprentissage aux côtés de son camarade Silvain, chez Ballande, au Troisième Théâtre-Français aujourd'hui théâtre Déjazet; il y tenait tous les emplois et particulièrement les premiers comiques du répertoire : car Ballande, bien que directeur d'une scène non subventionnée, jouait du répertoire; il avait jadis inauguré les matinées du dimancheet il appelait à lui des conférenciers illustres : Ernest Legouvé, Francisque Sarcey, Emile Deschanel, Henri de Lapommeraye.
Leloir n'était pas encore connu du grand public le jour où il débuta au Théâtre-Français... Emile Perrin, qui l'avait engagé malgré certaines résistances de quelques artistes du comité, n'hésitait pas à lui confier plusieurs rôles importants du répertoire : Harpagon, Orgon et Chry-
sale. Mais Leloir — là était l'écueil — avait comme chefs de file deux artistes de tout premier ordre : d'une part. Thiron, l'exquis Thiron qui jouait en maître le moderne et le classique, et que tous les auteurs, Augier, Dumas, Pailleron, réclamaient pour créer ou reprendre leurs ouvrages ; d'autre part, l'excellent Barré, qui était lui aussi un comédien de la grande école... Ajoutez que Got et Coquelin étaient, à cette époque, en pleine gloire et que Cadet maintenait fort judicieusement ses droits d'ancienneté.
Dans de telles conditions, il semblait difficile que Leloir se créât immédiatement une place à la Comédie. Comme ses camarades de Féraudy et Le Bargy, qui ne jouaient que lorsque Got et Delaunay le voulaient bien, il dut s'armer de philosophie.
Les premières années qu'il passa à la Comédie furent très dures. Il avait beau faire preuve d'un réel talent de composition dans les emplois les plus ingrats (les financiers, les manteaux et les grimes) : on lui reprochait d'être trop long et de ne pas avoir le physique des rôles qu'il interprétait : on trouvait surtout qu'il manquait de bonhomie et on lui conseillait d'aborder les troisièmes rôles... Sarcey luimême, qui suivait assidûment les représentations de la Comédie-Française et en dressait chaque dimanche un scru puleux compte rendu, ne se montrait pas tendre à l'égard du jeune pensionnaire. Heureusement, l'Oncle, je vous l'ai dit, n'était pas aussi entêté qu'on le prétendait ; il ne demandait qu'à revenir sur une opinion, lorsqu'on lui prouvait qu'il s'était trompé. Pour Leloir, il reconnut son erreur avec beaucoup de bonne grâce, et voici dans quelles circonstances...
C'était un de ces soirs d'été où le thermomètre marque trente et quelques degrés. Le spectacle de la Comédie-
Française était composé d'une tragédie et de V Avare. Leloir jouait Harpagon; il avait été, après le monologue, acclamé par la salle entière... A l'entr'acte, Sarcey se dirigea vers le café du théâtre et j'allai l'y retrouver en compagnie de mon ami Prudhon. On parla de la représentation : Prudhon cita les noms des anciens interprètes de V Avare, et Sarcey voulut bien avouer que Leloir leur était supérieur à tous...
— Alors, mon cher maître, fit Prudhon, vous voyez bien que Leloir a du talent et beaucoup de talent ! Puisque vous nous le dites aujourd'hui, écrivez- le dimanche... Si vous saviez combien vous le découragez ! Pas seulement Leloir, mais tous les jeunes gens auxquels vous montrez vos gros yeux. Ce sont précisément les jeunes qui ont besoin de prendre confiance et de ne pas perdre pied... Moi aussi, j'ai passé par là... M'avez-vous assez maltraité !...
— Vous avez raison, reprit Sarcey. Combien d'articles j'ai signés autrefois, sans me douter du chagrin que je causais à ceux que je malmenais. En ce qui concerne Leloir, je suis très troublé. Vous connaissez mes théories... Si le public l'acclamecomme il vient de l'acclamer, c'est qu'il a de sérieuses raisons. Le succès, quel qu'il soit, a toujours une cause... Il ne fautd'ailleurs pas croire qu'Harpagon est un bon rôle. Nous avons vu GoL s'y essayer et y culbuter lourdement. Leloir en a les traditions et c'est déjà beaucoup... Enfin, je vous promets d'écrire dimanche ce que je vous raconte ici.
Sarcey tint parole et largement. Bien plus, il s'intéressa à Leloir, il l'encouragea, il le guida ; puis, le temps aidant, il confessa publiquement ses torts et déclara à ses lecteurs que le jeune comédien serait un jour un des soutiens, une des gloires du Théâtre-Français. Sarcey disait vrai... Mais que de luttes, que de déceptions, que de tristesses avant
d'arriver au but ! Les artistes du comité, qui autrefois contestaient le talent de Leloir et avaient tenté de résister à Perrin, étaient bien forcés de se rendre à l'évidence et d'octroyer au pensionnaire le sociétariat. Cependant, malgré ses succès, Leloir ne parvenait toujours pas à être un comédien de premier plan.
Ce fut une reprise des Effrontés qui décida de son avenir. Très judicieusement, M. Jules Glaretie avait confié à Leloir le rôle du marquis d'Àuberive créé par Samson : Got reprenait Giboyer, Barré Charrier, Febvre Vernouillet, et la délicieuse Blanche Barretta complétait cette distribution hors de pair. Leloir se piqua au jeu et fut le digne partenaire de ces illustres artistes. Son personnage était merveilleusement campé : jeu, mimique, diction, tout y était, jusqu'aux moindres nuances, et sa manière de lancer le traditionnel : « Crève donc, société ! » était d'un maîtrecomédien.
Depuis ce jour-là, Leloir marcha de succès en succès et regagna rapidement le temps perdu. Il avait confiance et, avec la confiance, l'autorité était venue... 11 était attaché à la tradition, sans superstition étroite pourtant : son esprit curieux s'ingéniait à moderniser les personnages du répertoire classique et à leur donner des interprétations neuves et personnelles ; il ne craignait pas, par exemple, de pousser Arnolphe au noir, estimant que ce rôle, suivant le mot de son devancier Got, est parfois tragique et rappelant que Provost lui-même suivait le conseil de Théophile Gautier et élevait Arnolphe à la hauteur d'Alceste...
La dernière fois que je vis Leloir, c'était en juin dernier : il avait dû, par ordre du médecin, renoncer à créer le rôle que M. Pierre Berton lui destinait dans la Rencontre, mais avant son départ pour Étretat, il avait voulu assister à
l'examen trimestriel de ses élèves et, les larmes aux yeux, il nous disait :
— Je ne serai pas là, le mois prochain, le jour du concours... Pourvu seulement que je puisse reprendre ma classe à la rentrée !...
Sa classe, en effet, était sa constante préoccupation et ceux qui, comme nous, le voyaient à la besogne au Conservatoire, se rendaient compte de la supériorité de son enseignement. Certes sa place va être longtemps vide à la Comédie : mais au Conservatoire, c'est plus qu'un professeur qui s'en va : c'est tout un enseignement qui disparaît.
[1er décembre 1909).
Les enfants de la Maison ce sont, vous l'entendez bien, les nouveaux sociétaires de la Comédie-Française.
Suivant une heureuse coutume, les artistes formant, sous la présidence de leur chef, le comité d'administration, ont témoigné une particulière bienveillance envers ceux et celles qui ont fait toute leur carrière chez Molière. Aux comédiens venant des théâtres du boulevard ils préfèrent ceux qui, après de solides études au Conservatoire, sont modestement entrés à la Comédie et y ont grandi. J'entends encore le doyen Got s'écrier :
— Les enfants de la Maison ont droit à toute notre sympathie... D'abord, ils débarquent ici en quittant l'École, alors que, moyennant un dédit qui n'est pas la mer à boire, ils pourraient accepter les séduisantes propositions du Vaudeville ou du Gymnase. Ensuite, ils ont, durant des années, marqué le pas : ils ont attendu leur tour et, ayant moi-même passé par là, je n'en apprécie que mieux leur mérite. Il me paraît donc équitable qu'après un certain temps nous reconnaissions leurs services en les attachant à notre Société. .
Il convient de rendre au comité d'aujourd'hui cette justice qu'il se montre fort généreux à l'égard de ces artistes que Got appelait les enfants de la Maison, Suivant les sages avis de
l'administrateur général, le comité a pensé que les tragédiens devaient être d'autant mieux traités que jamais les interprètes de Corneille, de Racine et de Victor Hugo n'ont été supérieurs à ce qu'ils sont à l'heure actuelle... De ce fait, deux tragédiennes, Mmes Louise Silvain et Delvair, ont été élues...
Elles sont toutes deux enfants de la Maison... Mme Silvain, on le sait, a été, au sortir du Conservatoire, pensionnaire de l'Odéon... Mais l'Odéon n'est-il pas le Second Théâtre-Français, l'école préparatoire du premier, et la laborieuse artiste n'y a-t-elle pas joué Corneille, Racine, Voltaire, Rotrou, Casimir Delavigne, accomplissant de la sorte le plus utile des apprentissages? On connaît ses états de services à la Comédie. Elle attendait, elle piétinait et se désolait, lorsque l'érudit adaptateur d'Electre, M. Alfred Poizat, remit entre ses mains le sort de son ouvrage. Le succès fut éclatant, et, Electre aidant, l'aimable jeune fille que nous avions remarquée au Conservatoire sous le nom de Louise Hartmann, est devenue sociétaire de la Comédie-Française.
C'est sa très belle interprétation de la Robe rouge qui a valu à Mlle Delvair sa promotion au sociétariat. On s'est également souvenu qu'en 1900, dans Patrie, Mlle Delvair remplaça Mlle Brandès et qu'elle rendit ce jour-là un sérieux service à la Comédie. Elle venait alors d'obtenir au Conservatoire le premier prix : elle était l'élève de Worms, qui a formé tant de sujets hors de pair...
Le cas de Mlle Géniat est analogue à celui de ses deux camarades de tragédie. On récompense en elle une artiste intelligente, studieuse, instruite, fidèle à son art et à son théâtre. Elle aussi est enfant de la Maison et elle évoquera, non sans quelque fierté, les tristes heures où, pour gagner sa malheureuse vie, elle était petit « rat » du corps de ballet à la Gaîté. La Comédie-Française a trouvé en cette gracieuse
ballerine une jeune première de réel mérite. Qui sait pourtant si elle ne nous a pas ainsi privés d'une émule de notre adorable Zambelli ?. . .
M. Dessonnes est, à l'exemple de Mlle Delvair, élève de M.Worms... Je vous ai raconté son histoire. Il comptait parmi les premiers de sa classe, mais le jury, qui a mission de désigner les candidats admis au concours public de fin d'année, ne l'avait pas trouvé suffisant... M. Worms, avec l'autorité personnelle qu il avait auprès du jury, défendit son élève et le défendit si bien que les augures, revenant sur leur décision, inscrivirent le nom de M. Dessonnes au bas de leur liste et le « repêchèrent ». Or, le mois suivant, qui gagnait d'emblée, à l'unanimité et aux acclamations de la salle entière, le premier prix ? Le « repêché » de l'examen de juin, M. Dessonnes lui-même !... Et je demande, à mon tour, ce qui serait advenu si l'élève n'avait pas trouvé en son maître un si éloquent avocat... Ne vaudrait-il donc pas mieux — et je ne suis pas le seul à poser cette question ! — admettre tous les élèves du Conservatoire au concours final, tous sans exception? Il est possible que le jury soit condamné à entendre pas mal de non-valeurs et il est certain que le concours comporterait de très longues séances ; mais je crois qu'en procédant ainsi on éviterait de regrettables erreurs. Notre cher Sardou n'entendait pas de cette oreille-là et avait horreur du « repêchage ». Quant à Ludovic Halévy, si doux et si conciliant, à ce mot a repêchage », il bondissait et nous disait :
— Repêchez, repêchez, mes amis ! Vous verrez ! Vous aurez quarante concurrents!... La séance finira à neuf heures du soir et nous serons hués, conspués, aplatis sous les pommes cuites, et ce sera justice!.. A partir d'une certaine heure, nous ne sommes plus capables déjuger sainement !...
N'empêche que, malgré les arguments de Sardou et d'Halévy, le « repêché » Dessonnes obtint gain de cause et est aujourd'hui un des premiers comédiens de cette jeune Comédie-Française, si fertile en ressources et si pleine de réserves. Parmi tous les rôles qu'il a créés ou repris, celui dans lequel il débuta, Perdican, est un de ses meilleurs. Il n'est pas moins bien inspiré en Dorante du Jeu de V Amour et du Hasard que dans les Fausses Confidences : il détaille à ravir cette prose ailée, mais peu commode, de Marivaux et les admirables Tenailles de M. Paul Hervieu lui valent un franc succès. Au temps où on cataloguait les emplois, on eût dit de lui : c'est un jeune premier ... C'était là l'éloge suprême. M. Dessonnes mérite ce compliment : il a du talent et beaucoup... Le titre de sociétaire fera le reste, et, ici encore un mot très juste du doyen Got me revient à la mémoire :
— Le sociétariat confère un don essentiel, qu'on n'acquiert ni avec le temps ni avec l'expérience, et ce don-là c'est l'autorité !
M. André Brunot est également un des enfants de la Maison. La voix éclatante, l'œil vif, le jeu large, la diction nette, il possède toutes les qualités du grand premier comique. Il a trente ans à peine et déjà, en quelques rôles, Crispin des Folies et du Légataire, Pasquin du Jeu de l'Amour, Mascarille des Précieuses, il a affirmé sa maîtrise. L'écueil, je le redis, c'est qu'un artiste, qui joue surtout du répertoire, s'impose plus difficilement auprès du public que celui qui fait des créations. Par bonheur, M. Brunot hérita, il y a quelques mois, du joli rôle que l'auteur de la Rencontre, M. Pierre Berton, destinait à M. Leloir, et il y conquit tous les suffrages. Dirai-je que pour M. Brunot, qui est rompu au classique, la tâche que lui confiait M. Pierre Berton devenait la plus facile du monde? C'est une vérité
qu'il faut répéter constamment à nos jeunes artistes : le répertoire, c'est l'exercice nécessaire, c'est la gymnastique préparatoire, ce sont les gammes indispensables. Un comédien n'acquiert le style — autre vertu primordiale ! — qu'à la condition d'avoir pioché ses classiques... Et M. Brunot a déjà du style ; il est, n'en doutez pas, un comédien de la grande lignée...
M. Huguenet enfin, a été, lui, nommé sociétaire à part entière : il est précisément un des rares artistes qui aient du style, tout en n'ayant pas suivi les cours de notre Conservatoire et tout en étant — passez-moi le mot ! — un enfant naturel de la Comédie-Française. Je vous ai conté qu'il n'a pas eu la tâche aussi aisée que d'aucuns se l'imaginent, qu'il a beaucoup travaillé et qu'il a connu des heures terriblement cruelles. Son histoire, que je vous ai narrée par le menu, est celle d'un très brave homme.
Quelques pensionnaires, qui espéraient toucher au but, sont restés, comme on le dit, sur le carreau. Que leurs doléances soient justes, ceci n'est pas mon affaire. Pour le moment, je constate avec joie, en bon et irréductible traditionaliste, qu'en dépit des retraites et des disparitions, la Comédie-Française résiste à tous les assauts et à toutes les secousses. J'y ai applaudi, en cette première quinzaine de l'année, le Mariage de Figaro, Athalie. Bérénice, les Précieuses ridicules, le Médecin malgré lui, le Dépit amoureux, V Avare... Je ne crois pas qu'un autre théâtre pourrait ainsi varier son affiche et nous offrir des interprétations classiques aussi intéressantes et souvent même aussi parfaites. Et alors, je reprends le mot de Sarcey : « La Comédie- Française est une institution unique : elle n'a pas son égale. Gardons-la intacte !... »
{18 janvier 1910).
Photo Chabot