GOT
SOUVENIRS SUR « l'aMI FRITZ ))
La remise à la scène de F Ami Fritz à la Comédie-Française éveille chez moi bien des souvenirs... C'était en 1876. Je suivais alors les cours du lycée Condorcet : j'avais comme camarades de classe François Arago et Fernand Widal, qui tous deux ont fait un beau chemin : mon très cher et éminent ami Paul Hervieu était « dans les grands », notre brillant confrère Fernand Vandérem « dans les petits », et l'éminent président de la Société des gens de lettres, M. Reué Doumic, manifestait en pleine distribution des prix ses opinions politiques et criait « Vive le Roi î »... Car nous parlions tous ou politique ou théâtre. Mes préférences à moi allaient à l'art dramatique, et spécialement à la Comédie-Française : mes thèmes et mes versions étaient médiocres, mais j'occupais la première place en « récitation », et je me préparais à étonner notre illustre doyen, M. Alfred Mézières, examinateur à la Sorbonne, à qui j'allais débiter, par cœur et sans manquer un mot, une scène de Cinna. ..
On répétait à cette époque l'Ami Fritz au Théâtre-Français, et la réception de la pièce d'Erckmann-Chatrian avait soulevé de vives protestations. Un des plus distingués collaborateurs du Figaro, Saint-Genest (les anciens du Figaro ont bien connu cet homme charmant) considérait qu'Erck-
mann et Chatrian avaient, par leurs romans qu'ils intitulaient nationaux, affaibli l'esprit militaire : il les accusait de faire du patriotisme à rebours et contestait jusqu'à leur talent. Saint-Genest jouissait dans la presse d'une légitime autorité et, de ce fait, il entraînait à sa suite nombre de confrères. Dans de telles conditions, la première de l'Ami Fritz devait être fort orageuse.
Emile Perrin, opérant une petite révolution, avait convoqué à la dernière répétition (les « générales » étaient totalement inconnues) quelques critiques auxquels s'étaient joints les parents des interprètes et les amis du théâtre... Cette u avant-première », donnée devant une centaine de personnes, avait été triomphale : les privilégiés qui y assistaient avaient vu en l'Ami Fritz non point certes une profonde étude de mœurs mais une délicieuse idylle de notre chère Alsace...
Les spectateurs de la première représentation (j'avais, au prix de quels efforts, obtenu un parterre !) ne partagèrent pas cet enthousiasme : les uns, carrément hostiles aux auteurs, au directeur et même aux interprètes, prétendaient que le comité du Théâtre-Français avait commis une lourde faute en recevant une œuvre qui arrivait mal à propos et bien trop tôt après la guerre; les autres, se plaçant à un point de vue purement littéraire, trouvaient la pièce sans intérêt et reprochaient aux personnages de manger et de boire d'un bout à l'autre de l'ouvrage. « Ils mangent tout le temps, écrivait le lendemain de la première un des plus notoires protestataires, et quand ils ne mangent plus, ils parlent de ce qu'ils ont mangé ou de ce qu'ils vont manger ! »
Il y avait là beaucoup d'exagération. Sarcey, lui, était plus équitable ; il ne pensait pas que ces trois actes se maintiendraient au répertoire, mais il avait été conquis par la
perfection de la mise en scène. Il partait de ce principe, que Fart du décor et du costume, du groupement des masses et de l'arrangement des détails est secondaire, souvent inutile, parfois nuisible à Faction. Mais ici c'était tout autre chose : avec une admirable netteté, il expliquait, dans son feuilleton, pourquoi ce qui d'habitude est l'accessoire devenait, en la circonstance, l'indispensable, et il arrivait à prouver que le réalisme de la mise en scène se trouvait être indiqué par les nécessités de l'ouvrage... En effet, le dîner au premier acte, au second acte l'ascension de Suzel au cerisier d'abord et ensuite la scène de la cruche, forment l'action du drame : il est donc logique que Suzel cueille des vraies cerises, et il n'est pas moins naturel que Fritz et ses compagnons mangent delà véritable soupe et d'authentiques beignets de pommes... Perrin, de son côté, avait fort bien compris la tâche qui incombait au metteur en scène et il s'en acquitta avec un goût au-dessus de tout éloge.
La représentation, malgré quelques protestations, avait assez bien marché... Ce fut Got, merveilleux sous les traits du Rebb, qui, vers minuit, faillit tout gâter... En sa qualité de doyen, il avait mission d'annoncer au public les noms des auteurs : il commença par adresser les trois saluts protocolaires, puis, au lieu de dire selon la vieille tradition : « la pièce que nous avons eu l'honneur, etc.. », il s'écria, d'une voix stridente : « la pièce que la Comédie-Française a eu l'honneur... », et il appuya sur le mot « honneur » avec une insistance telle que les mécontents se fâchèrent et répondirent par des sifflets aux bravos de la majorité des spectateurs. Le lendemain, l'incident était commenté par toute la critique, et Got très sévèrement traité.
Il y a une quinzaine d'années, le jour même où Got jouait pour la dernière fois VAmi Fritz, j'allai lui rendre visite dans sa loge, au dernier entr'acte... Ce soir-là notre doyen, si calme d'habitude, était extrêmement ému...
— Vous savez, mon enfant, me disait-il tout en « faisant sa tête » pour le troisième acte, vous savez qu'on a raconté sur cette pièce un tas de choses plus bêtes les unes que les autres ! Gomme toujours, on a négligé la vérité ... Et la vérité est qu'on a méconnu Erckmann et Chatrian et qu'on a mené sur leur dos une odieuse campagne... Moi-même j'ai tenu un rôle en cette his toire ! . . . J'ai pris leur parti, et si cela était à refaire, je recommencerais... Nous avions répété deux longs mois et, chaque jour, pendant que nous travaillions, paraissaient de fulminants articles auxquels nous n'avions pas le droit de riposter. Nous n'en souffrions que davantage et pour les auteurs et pour notre théâtre, et voilà dans quelles conditions, un peu particulières tout de même, nous avons livré la bataille. J'arrivai face au public et je ne vous cache pas que j'avais une envie folle de le haranguer... Une injustice avait été commise : il me semblait que j'avais, en ma qualité d'artiste et de doyen, le devoir de proclamer à haute voix tout ce qui en était... Vous comprenez alors pourquoi, à la fin de la soirée, j'ai, par un geste, par une inflexion de voix, exprimé publiquement et loyalement une opinion qui n'était pas seulement la mienne mais celle de tous mes camarades. La pièce n'en a pas moins, à l'heure qu'il est, vingt ans de succès ininterrompus ; nous sommes encore là tous à notre poste et, quoi qu'on prétende, pas
une scène, pas un mot de cet Ami Fritz n'a bougé... Au fond, je ne me fais pas plus fort que je ne suis... J'ai du chagrin de quitter ce rôle-là !
Pour que Got avouât qu'il avait du chagrin, il fallait qu'il en eût, et beaucoup... Tandis que l'avertisseur chantait à travers le corridor : •« le troisième acte va commencer! », Got, selon sa coutume, lançait force paradoxes sur l'art du comédien... Je le regardais, je l'observais, je l'écoutais, et je compris — en cet instant suprême ! — le joli mot de ma chère amie Madeleine Brohan : « Une représentation de retraite ? M'enterrer moi-même ! Tenir mes cordons du poêle ! Jamais, au grand jamais ! » Ce jour-là en effet, Got enterrait ce rôle que M. de Féraudy a si brillamment ressuscité : ce soir-là il avait vraiment de la peine notre vieux Breton...
Notre cher Cadet, aux côtés de son doyen, avait créé le personnage épisodique de Frédéric : immédiatement après cette création, il avait gagné le sociétariat et il était bien trop superstitieux, le pauvre Cadet, pour abandonner ce rôle qui lui avait porté bonheur. . . Et Barré, escortant joyeusement Cadet, et dessinant Hanezo d'un trait aussi large que s'il se fût agi de Chrysale,de Diafoirus ou de Verdelet ! Et le bon Garraud, cordial Christel, qui avait — nous racontait-il — accompli le voyage de Colmar tout exprès pour y chercher l'accent alsacien!... Et Mme Jouassain, inoubliable dame Pluche, magistrale Bélise, trop anguleuse cependant pour incarner l'excellente Catherine d'Erckmann-Chatrian ! Et Mme Thénard, créatrice de Lisbeth et aujourd'hui spirituelle conférencière !... Et notre ami Truffier, qui esquissait si joliment la silhouette du naïf Joseph!... Et Frédéric Febvre, qui quelque jour nous Facontera, en son style savoureux et pittoresque, les aventures de ce Kobus dont il fit un type si
pittoresque ! Et Mme Suzanne Reichenberg, que nous avons revue, l'autre semaine, rayonnante de grâce en ce personnage de Suzel que l'adorable Marie Leconte idéalise à son tour ! Se rappelle-t-on seulement qu'à la sixième de VAmi Fritz, Timpeccable Suzanne Reichenberg dut être remplacée par Jeanne Samary ? Oui, l'admirable soubrette de Molière, dans l'unique but de rendre service à son théâtre, apprenait en quelques heures cet énorme rôle de Suzel et le jouait après un simple raccord! Que de fois elle nous a dit, la pauvre Jeanne Samary «c
— J'ai accompli ce tour de force, savez-vous pourquoi ? Parce que j'avais vingt ans!... Maintenant, je n'oserais plus ...
Que de disparus, que de retraités parmi tous ces grands artistes ! L'Ami Fritz — Got avait raison ! — est cependant là, toujours fort bien portant et entrant dans sa trente-quatrième année, ce qui constitue un âge assez coquet pour un ouvrage qui devait quitter l'affiche à la vingtième !...
Les voilà bien les fameuses lois du théâtre !...
[iH avril 1910).
Photo Bert
Raphaël DUFLOS
Vous venez, Monsieur, d'être nommé professeur de déclamation au Conservatoire. Vous y remplacez le regretté Leloir dont l'enseignement donna de si remarquables résultats. Leloir était, en effet, un traditionnaliste : non seulement il avait pris auprès de Régnier les plus utiles leçons, mais dès son jeune âge, il avait applaudi les grands comédiens et à cette école-là son talent s'était assoupli, élargi et perfectionné. S'il excellait en certains personnages modernes comme le marquis d'Auberive des Effrontés et celui du marquis de Mademoiselle de la Seiglière, c'était parce qu'il s'était d'abord attaqué à Orgon, à Sganarelle, à Harpagon, à Ghrysale et aussi à Arnolphe qui était devenu son meilleur rôle. Au Conservatoire, Leloir prêchait l'exemple : il luttait obstinément contre les tendances qu'ont les jeunes gens à préférer une saynète moderne à une belle scène classique, autrement difficile à mettre au point. 11 avait voulu, en juin dernier, assister à l'examen de ses élèves et tristement il nous disait :
— Je me sens très malade... J'ai retardé mon départ d'un jour... Malheureusement je ne serai pas là, le mois prochain, au concours final... Quel chagrin ! Si vous saviez combien je les aime ces petits que j'ai aidés à grandir ! Et puis, cela
est si cruel d'être jugé sur une scène qui dure quelques minutes, qu'on débite en tremblant de peur et dont va dépendre tout votre avenir !... J'ai connu ces minutes d'effroyable angoisse. Maintenant je vais me soigner et, à la rentrée, je proposerai à mes collègues d'établir une règle absolue. Je demanderai que toutes les scènes modernes soient rigoureusement exclues des examens et des concours. Je suis certain que M. Gabriel Fauré nous soutiendra de toute son autorité. Il faut faire cesser ces malentendus qui surgissent trop souvent entre le professeur et l'élève à propos du choix d'une scène de concours. Malentendus inévitables, c'est certain ... L'élève incline pour la scène à effet et nous avons beau, nous, lui répéter que le jury et le public préfèrent le classique au moderne : il ne veut, lui, rien entendre : il invoque les palmarès et, victorieusement, il cite les noms des anciens premiers lauréats qui ont concouru dans des ouvrages modernes. Il nous est difficile de résister à de tels arguments, alors qu'un règlement formel dissiperait ces malentendus.
Leloir murmurait tout cela fiévreusement, d'une voix éteinte. Par un extraordinaire effort de volonté, il était venu, une dernière fois, en ce Conservatoire qu'il aimait tant et servait si bien... On eût dit qu'il dictait ses volontés suprêmes... Nous l'écoutions désolés... Un de nous demanda alors si ces diverses questions ne pourraient être définitivement tranchées au moment de l'installation du Conservatoire rue de Madrid. Leloir eut à ce moment un silence déchirant, qui prouvait bien qu'il ne s'illusionnait guère. Puis, comme s'il cherchait à se tromper lui-même, il se reprit et balbutia, simulant un sourire :
— Le Conservatoire rue de Madrid ! Je serai peut-être debout avant lui !...
La succession d'un homme qui comprenait ainsi ses devoirs est lourde... Mais vos états de services sont là, éclatants et innombrables sont les rôles que vous avez interprétés depuis le jour où, triomphant disciple de Worms, vous remportiez le premier prix de comédie dans une scène de Tartuffe et le second prix de tragédie dans Xipharès de Mithridate.
Le savant bibliothécaire -archiviste de la Comédie-Française, M. Couët, m'assure qu'à la Comédie-Française vous avez repris ou créé quarante-neuf rôles. Voilà un fort joli résultat, si l'on considère que vous avez d'abord appartenu à rOdéon de La Rounat et à la Gaîté où La Rochelle vous confiait fort judicieusement la destinée des reprises de la Belle Gabrielle et d'Henri III et sa cour. N'avez-vous pas été également le pensionnaire du Gymnase et du Vaudeville?...
Quarante-neuf rôles ! Il y en a de toutes sortes : des modernes et des classiques ; il y a des jeunes premiers, des amoureux, des premiers et des troisièmes rôles ; il y a des raisonneurs et des confidents, il y a même des pères nobles ! . . . Vous avez été et vous êtes encore l'interprète de nos écrivains modernes et je n'aurai pas l'indiscrétion de vous prier de m'indiquer le rôle que vous aimez le mieux. Il est entendu qu'un comédien doit être éclectique. C'était là un des préceptes de votre directeur Perrin...
— Ne discutez pas cette pièce, disait-il de sa voix traînante au semainier qui la montait et la commentait. Il est convenu qu'elle est très belle. Seulement, vous n'avez pas à savoir pourquoi elle est belle. Moi non plus, du reste... A chacun son emploi...
Quels sont donc ces quarante-neuf rôles ? Tout d'abord don Carlos d'Hernani qui, en 1884, est votre rôle de début à la Comédie-Française. Vous trouvez le moyen d'y triompher, même après Worms, votre maître, qui, quelques années auparavant, en 1878, s'y montrait admirable. En 1885, vous jouez Ruy Blas, oui, le rôle même de Ruy Blas et vous vous préparez ainsi à interpréter don Salluste ; vous êtes aussi Alvarez du Supplice d'une femme... En cette même année, vous reprenez Don Juan d'Autriche, mais cette remise à la scène d'une pièce, qui n'est pas une des mieux venues de Casimir Delavigne, ne donne que de médiocres résultats. L'année suivante, vous abordez le répertoire et vous apparaissez sous les traits de don Sanche du Cid et de Nerestan de Zaïre; vous êtes aussi Fabrice de Y Aventurière et Laërte à'IIamlet.
Vous aviez déjà tenu pas mal de rôles et le sociétariat semblait devoir être la consécration de vos succès. Mais le comité était sévère à cette époque et, malgré les instances de Worms, cet honneur vous est refusé. Vous remettez alors votre démission et acceptez un engagement superbe qui vous permet d'être, durant sept ans, le grand jeune premier du Vaudeville et du Gymnase. L'Affaire Clemenceau vous vaut un triomphe au Vaudeville : de même Charles Demailly au Gymnase, et, après des créations sans nombre, vous faites votre rentrée chez Molière dans Henri III et sa cour, qui vous avait déjà porté chance, alors que fort imprudemment Perrin et La Rounat, abandonnant leurs droits de directeurs de la Comédie-Française et de l'Odéon, cédaient « le lauréat Duflos » à leur collègue La Rochelle. En 1895, vous êtes Montègre de l'Ami des femmes, entre Worms et Mme Bartet, puis M. Paul Hervieu vous confie la création de Fergan des Tenailles : vos partenaires sont M. Le Bargy
et Mlle Brandès, celle-ci, comme vous, élève de Worms. L'œuvre admirable de M. Paul Hervieu est acclamée: vous contribuez à ce triomphe et vous voilà nommé sociétaire. En 1896, vous jouez d'abord Grosse Fortune, une jolie pièce de Meilhac qui ne se trouvait pas tout à fait à sa place à la Comédie, ensuite l'intéressante Manon Roland d'Emile Bergerat et Camille de Sainte-Croix, et, pour terminer l'année, l'Evasion de M. Brieux. En 1897, vous reprenez la Loi de V homme y une nouvelle œuvre, très forte et très poignante, de M. Paul Hervieu; la Vassale de M. Jules Caze, puis vous jouez pourla première fois, et fort bien, le marquis de Presles du Gendre de M. Poirier. En 1898, vous personnifiez le duc de Coutras de Catherine de M. Henri Lavedan et Christian VIII de Struensée. En 1899, vous reprenez Nanjac du Demi-Monde et Sartorys de l'exquise Froufoude Meilhac et Halévy, tandis que MM. Maurice Donnay et Gaston Dévore vous distribuent des rôles importants dans le Torrent et la Conscience de V enfant... En 1900, repos... La Comédie, à la suite de l'incendie, est forcée de se réfugier au Nouveau-Théâtre et à l'Odéon : elle reprend Patrie de Sardou et les Fossiles de M. de Curel, mais elle ne donne aucune pièce nouvelle... En 1901, le Fils naturel, une des plus belles œuvres de Dumas, une de celles qui jamais ne devraient quitter le répertoire, reparaît sur l'affiche et vous y jouez Sternay : puis, vous créez le Nuage de M. Gustave Guiches. En 1902, vous êtes Cléante de Tartuffe et Prieur du Passé de M. Georges de Porto-Riche; Tannée suivante, Farraud dans les Affaires sont les affaires de M. Octave Mirbeau. En 1904, vous reprenez Néron de Britannicus, Chavigny du Caprice et Olivier de Jalin du Demi-Monde, et vous rendez à M. Alfred Capus le service de vous charger du petit rôle de Clénor dans sa jolie comédie Notre jeunesse.
1905 est l'année du Duel de M. Henri Lavedan et celle des Mouettes de M. Paul Adam, qui vous valent un double succès d'interprète et de metteur en scène; vous reprenez Octave des Caprices de Marianne, Nourvady de la Princesse de Bagdad de Dumas, remise à la scène pour les débuts de Mme Raphaële Sisos, et Stanislas de Francillon. En 1908, vous créez Chacun sa vie de MM. Guiches et Gheusi et reprenez Montaiglin de Monsieur Alphonse. En 1908, vous jouez Louis XIII de Marion Delorme et Pascal d'Amoureuse, et, en 1909, Connais-toi, de M Paul Hervieu.
Votre dernière création est celle de Connais-toi, et je constate que vous avez été plusieurs fois l'interprète de M. Paul Hervieu. La sobriété, la simplicité, la vérité de ses personnages vous séduisent et ce théâtre vous attire. Ne vous en défendez pas. Monsieur, cela est tout à votre honneur. Nos anciens, qui étaient des sages, prétendaient qu'un comédien doit toujours avoir son auteur. Got fut le comédien d'Augier, Delaunay celui de Musset, José Dupuis celui de Meilhac et Halévy et Worms le favori de Dumas et de Sardou. Vous êtes, vous, un des artistes préférés de M. Paul Hervieu... Restez fidèle à ce théâtre : il n'en est pas de plus beau.
Élève de Worms, écrivais-je tout à l'heure. Élève de Worms, écriviez-vous de votre côté quand vous sollicitiez, au Conservatoire, la place de votre camarade Leloir. Vous aviez bien raison : élève de Worms, c'est un titre. Votre maître fut un grand, un très grand comédien, le plus grand de notre temps à mon sens, et le maître valait le comédien. Il faut, en effet, avoir assisté à ses cours pour se rendre compte de la supériorité de cet enseignement. J'ai eu, comme vous, cette joie-là et
j'eus la bonne fortune, il y a vingt-huit années, d'obtenir de M. Emile Rety, secrétaire général du Conservatoire, l'autorisation de suivre, en qualité d'auditeur, les classes de Got, de Delaunay, de Worms et de Maubant. Vous étiez élève, Monsieur, et cette faveur, assez exceptionnelle, était concédée à un autre jeune homme qui sortait de Polytechnique et remplit aujourd'hui les hautes fonctions d'ambassadeur à Vienne. Notre éminent ami Philippe Crozier suivait ainsi l'exemple de deux de ses collègues au ministère des Affaires étrangères : MM. Gabriel Hanotaux et Henry Marcel.
La façon d'enseigner de Got, de Worms et de Delaunay était — vous les avez tous vus à l'œuvre ! — infiniment intéressante et le doctoral Maubant lui-même ne se montrait pas indigne de figurer en une telle compagnie. D'aucuns., non sans malice, insinuaient qu'il conseillait plutôt qu'il enseignait, mais ils reconnaissaient que s'il roulait énergiquement les r, il avait aussi le mérite de savoir admirablement son répertoire
L'enseignement des collègues de Maubant au Conservatoire était vraiment supérieur, et Got, Worms et Delaunay formaient un trio rare... Le seul défaut de Got, c'était de n'établir aucune distinction entre l'École Normale de la rue d'Ulm et celle de la rue du Faubourg-Poissonnière : il avait ses théories, il avait ses idées, il avait surtout sa méthode de la diction à l'aide du rythme et, tout en accumulant ses ingénieux paradoxes et ses abracadabrantes boutades, il proclamait que ses principes étaient applicables à tous les emplois, à tous les genres et à tous les sexes, aussi bien à l'ingénue de comédie qu'à la princesse de tragédie, aussi bien au grime qu'au jeune premier.
Delaunay, à l'inverse de son doyen, se confinait dans le classique, plaçant, bien entendu, Musset (Perdican ne pou-
vant penser autrement !) sur la même ligne que Racine et Molière. Il était surtout — le mot est de votre grand camarade Mounet-Sully — un professeur de style. Je le vois encore escalader la petite scène du Conservatoire, et indiquer Camille de On ne badine pas avec l'amour, Cécile de 77 ne faut jurer de rien, Marianne des Caprices et Jacqueline du Chandelier. . . Il montrait la même perfection que lorsqu'il incarnait au théâtre Perdican ou Valentin, Octave ou Fortunio.
Votre maître Worms réunissait toutes ces qualités. Augier, Dumaset Sardou n'avaient pas un interprète qui l'égalât; mais les triomphes qu'il remportait dans la comédie moderne ne l'empêchaient pas d'insister sur les bienfaits du répertoire et de renseignement classique. Il jouait Alceste supérieurement, magistralement, comme on ne l'avait jamais joué avant lui, et il savait bien — et vous savez bien aussi ! — que ces succès-là font autrement d'honneur à un artiste que toutes les victoires de la comédie moderne.
J'imagine que vous serez le continuateur de ces belles traditions classiques. Un très grand maître de l'Université M. Raymond Poincaré, prononçait il y a quelques années, à la distribution des prix de notre École de déclamation, un magnifique discours que devraient bien méditer tous les jeunes gens se destinant au théâtre. « Le Conservatoire, disait-il, n'est pas une école d'originalité et d'inspiration, parce que l'originalité ne s'acquiert pas et que l'inspiration ne s'enseigne point. » Et aux applaudissements de toute cette jeunesse, il ajoutait qu'aux natures les plus originales et les mieux inspirées le Conservatoire peut et doit donner
la méthode, l'ordonnance, l'harmonie intellectuelle et artistique, autrement dit la grammaire et l'orthographe du métier.
Les principes qu'exposait si éloquemment M. Raymond Poincaré furent ceux des Worms, des Got, des Delaunay, de même qu'ils avaient été ceux des Régnier, des Provost, des Samson, des Monrose, des Beauvallet, de même qu'ils sont aujourd'hui ceux des maîtres de notre École.
Vous suivrez, Monsieur, la même route. Votre passé de comédien répond de votre avenir de professeur. . . Car si nous vous louons d'avoir bien servi la cause de nos écrivains en jouant, créant ou reprenant — rien qu'à la Comédie-Française ! — quarante-neuf rôles, nous vous savons plus gré encore d'être le fidèle interprète de Molière, de Corneille, de Racine, de Musset et de Victor Hugo.
Comment enfin oublier qu'hier, en cette même Comédie- Française, chargé de diriger les répétitions de deux chefsd'œuvres du répertoire, le Mariage de Figaro et les Fausses Confidences, vous accomplissiez cette tâche avec un goût et une sûreté au-dessus de tout éloge? Or, mettre en scène, n'est-ce pas enseigner?...
Voilà bien des raisons pour lesquelles j'ai la certitude qu'après avoir honoré l'École de déclamation comme élève, vous l'honorerez de nouveau comme professeur.
(15 avril 1910).
PROPOS d' (( ADRIENNE LECOUVREUR ))
La célèbre pièce de Scribe et Legouvé que la Comédie- Française vient de remettre au répertoire fait le bonheur des historiographes. L'an dernier, M. Charles Martel, dans des articles pleins d'intérêt, nous avait raconté ce que fut, pour Aérienne Lecouvreur, la collaboration des deux dramaturges ; plus récemment, Mlle Valentine Thomson, avec beaucoup d'ingéniosité et d'à-propos, a évoqué la figure de Rachel, créatrice du rôle d'Adrienne. Et pourtant, après la lecture de tant d'ouvrages consacrés à la grande tragédienne, nous nous demandons si, comme l'affirmèrent Alfred de Musset, Théophile Gautier et Legouvé, elle gardait à la ville tout son prestige ou bien si elle détruisait l'illusion qu'elle produisait à la scène. La statue, suivant le mot de Gautier, n'avait-elle vraiment aucune peine à devenir duchesse ? On a si souvent et si longuement disserté sur la vie de Rachel que notre opinion, au milieu de tant de documents et de légendes contradictoires, se trouble et flotte.
Le Journal de Got, dont il a été souvent question ces temps-ci, est, en ce qui concerne A drienne Lecouvreur, particulièrement curieux à consulter. A la date du 6 avril 1849, c'est-à-dire au lendemain de la première de la pièce, Got écrivait :
Est-ce que la Comédie-Française achève son engloutissement ?