A PROPOS D « ADRIENNE LECOUVREUR
Mlle Rachel vient d'obtenir un immense succès dans une pièce de pacotille de Scribe et Legouvé, Adrienne Lecouvreur. Si, après avoir livré déjà pieds et poings liés son vieux répertoire à un sujet unique, d'une grande Aaleur sans doute, mais impossible en fin de compte comme pivot régulier d'une aussi grande machine que la nôtre, on va se mettre à la discrétion d'un caprice, d'un mal de gorge ou d'un congé, avec des pièces et des succès de commande, l'art est perdu pour longtemps, l'art littéraire surtout, sans contredit... Oui, je le soutiens malgré l'enivremement passager d'une série de recettes, on vient d'entrer là dans une voie déplorable... Adrienne Lecouvreur et le choléra sont à Paris.
L'appréciation est sévère et surprend bien un peu de la part de l'artiste qui, après le départ de Régnier, prenait possession du rôle de Michonnet d' Adrienne Lecouvreur, et qui dans le Grignon de Bataille de dames des mêmes Scribe et Legouvé, devait, en compagnie de Madeleine Brohan et de Suzanne Reichenberg, de Thiron et de Laroche, remporter un nouveau succès... Mais Got était bien trop avisé pour manifester publiquement de telles opinions. Il était l'ami intime d'Augier, il admirait passionnément son œuvre, il menait tous ses ouvrages à la victoire, et cela ne l'empêchait pas de réclamer l'honneur d'interpréter Michonnet et Grignon, non point parce qu'il aimait le théâtre de Scribe et de Legouvé (il le tenait, on le voit, en assez médiocre estime), mais tout simplement parce que c'étaient là de très beaux rôles. Peut-être aussi notre futur doyen trouvait-il qu'il méritait mieux que la « figuration » dont il avait été gratifié par les auteurs d' Adrienne, le jour de la distribution de la pièce...
Dirai-je que Got, quoi qu'il pensât du théâtre de Scribe et Legouvé, recommandait soigneusement à ses élèves du Conservatoire de débiter, aux concours publics, le monologue de Grignon de Bataille de dames ?
— Je ne vous donne pas ce morceau pour un chef-d'œuvre, s'écriait-il, mais il est « théâtre », ce qui est l'essentiel et vous êtes certain d'y « faire de l'effet »...
Got allait même — qui l'eût cru ? — jusqu'à vanter les bienfaits de Valérie, une pièce de Scribe tout à fait oubliée — bien plus « de pacotille » q\ï Adrienne Lecouvreur, cellelà ! — et peut-être vous souvenez-vous qu'à l'époque où Mlles Brandès, Rosa Bruck et Marsy remportaient ex sequo au Conservatoire la première récompense, une jeune fille, répondant au nom d'Alice Panot (elle est la mère de la charmante Marie-Thérèse Piérat aujourd'hui sociétaire de la Comédie-Française), exhumait une scène de cette Valérie : elle trouvait le moyen d'intéresser le public au malheureux sort de la petite aveugle de Scribe et de l'y intéresser si complètement qu'elle y gagnait son prix.
Avouons-le donc : si les pièces, qualifiées par Got de pacotille, se maintiennent au répertoire de notre première scène durant soixante et onze années, résistant ainsi à toutes les modes et triomphant de tous les publics, c'est qu'elles possèdent l'inappréciable supériorité d'être des pièces bien faites, avec un commencement, avec un milieu, avec une fin et aussi avec des « bons rôles ». Car quel est l'artiste qui, en 1849 aussi bien qu'en 1910, ne sera pas séduit par le « bon rôle » ? Il est souverain « le bon rôle » ! Son action est magique et Got était le premier à s'y laisser prendre... Il avait beau discuter Adrienne et Balai lie de dames : il était bien forcé de s'incliner devant Grignon et Michonnet, deux rôles « en or » où le comédien n'a, comme on dit, qu'à parler.
Tous « bons rôles » en effet, dans cette Adrienne, « pièce de pacotille » ! Tous à l'exception peut-être — et encore ! — de Maurice de Saxe ! « Bon rôle » Michonnet, que Coquelin lui-même emportait en ses tournées ! « Bon rôle » Adrienne
A PROPOS 1) « ADRIENNE LECOUVREUB » ]'A7
créé par Rachel, repris par Mme Favart, par Mme Sarah Bernhardt, par Mme Jane Hading et qui, à la Comédie, vaut le plus éclatant des triomphes à notre admirable Julia Bartet ! « Bon rôle » l'abbé de Chazeuil qui permit jadis à Boucher d'y faire apprécier sa classique diction et son éternelle jeunesse ; à Jules Truffier de le moderniser de si spirituelle manière; à M. Dehelly, excellent amoureux du répertoire, d'y remporter un de ses plus jolis succès ! « Bon rôle » également le prince de Bouillon ! Nous y entrevîmes le comédien Kime qui créa magistralement à TOdéon Isidore Girodot du Testament, le reprit ensuite au Théâtre- Français et quitta la scène sans avoir obtenu le sociétariat qu'il méritait... Nous y applaudîmes et Leloir et Laugier, le premier fin, mordant, s'ingéniant à faire de ce prince de convention un marquis de la Seiglière, le second moins léger, plus rond et peut-être aussi plus vraisemblable. « Bon rôle » encore, bien que difficile entre tous, celui de la princesse de Bouillon, dans lequel Mlle Sorel, resplendissante de beauté, vient d'affirmer une fois encore la souplesse de son jeu et la perfection de sa diction. « Bon rôle » qui séduisit la plupart de nos grandes coquettes et tout d'abord Mme Arnould-Plessy, Reine de l'emploi, à laquelle seule Madeleine Brohan disputait la première place. Après Mme Plessy, nous y applaudîmes Gabrielle Tholer — disparue trop tôt, l'aimable femme ! — qui, revenant de Pétersbourg, héritait de la plupart des rôles de Sophie Croizette et jouait avec tant de bonne grâce Araminte, la marquise de Prie, la comtesse Almaviva, Gélimène, Elmire, et qui, quoiqu'elle fût une grande coquette, était une remarquable baronne d'Ange, un premier rôle !... A Mlle Tholer succédait Mlle Marie-Louise Marsy, superbe et rayonnante princesse : puis, ce fut le tour de Mme Pierson, laquelle s'acheminait
vers ces personnages de mères où elle devait, comme Madeleine Brohan autrefois, renouveler son talent. Enfin, la pauvre Wanda de Boncza, poudrant ses beaux cheveux noirs, abordait le rôle : elle nous y donnait l'impression d'une princesse un peu frêle, mais si jolie et si séduisante !...
Voilà bien des noms de grandes coquettes... Un pourtant manque à l'appel : celui de ma très chère amie Madeleine Brohan : elle n'avait jamais joué, à Paris du moins, la princesse d'Adrienne, et elle nous disait :
— Je dois beaucoup à Scribe et à Legouvé et il est bien possible que s'ils n'avaient pas eu l'idée de me faire débuter, à ma sortie du Conservatoire, dans leurs Contes de la Reine de Navarre, je serais restée un affreux pour-compte !
Et Madeleine Brohan — j'aime à répéter ce nom aimé ! — paisiblement installée en son fauteuil sous l'horloge du foyer des artistes, attendait que l'avertisseur Besnard vînt annoncer « le trois » du Monde où l'on s'ennuie, et, à notre grande joie, elle passait en revue les pièces de Scribe, celles de Legouvé et les interprètes de chacune d'elles. D'un trait léger, sur ce ton de gracieux badinage qui donnait tant de saveur à ses récits entrecoupés de mots et d'anecdotes, avec cette voix claire et prenante que l'âge n'avait pas atteinte, elle nous parlait de cette Comédie-Française qu'elle représentait si dignement.
En lisant ce Journal de Got, je ne cessais de penser à notre chère « Madame Madeleine » et je trouvais qu'elle aussi aurait bien dû, notre toujours regrettée Présidente, nous laisser ses « Souvenirs ». L'histoire de la Comédie racontée par elle ! En eût-il été de plus jolie et d'aussi décisive ? Car elle écrivait comme elle parlait : seulement elle écrivait pour les quelques amisqu'elle chérissait, et ilestcertain que si un éditeur était venu lui proposer de publier ses