A PROPOS D « ADRIENNE LECOUVREUR
« Mémoires », elle aurait doucement écouduit l'indiscret visiteur...
En somme, il ne faut pas médire de ce Journal de Got ; il est amusant et attachant ; il est même instructif et nous constatons que, suivant l'exemple de leurs illustres prédécesseurs, beaucoup de nos grands comédiens d'aujourd'hui traitent de « galère » le beau théâtre à la gloire duquel ils contribuent assurément, mais qui ne contribue pas moins à la leur... Nous avons donc, nous, raison de répéter que sur le plateau, à la cour ou bien au jardin, plus ça va, plus c'est la même chose...
(7 mai 1910).
Mines Bartet et Pierson viennent d'être appelées à siéger au comité de lecture du Théâtre-Français et celte décision a été accueillie avec joie par tous, aussi bien par leurs camarades que par les auteurs dramatiques.
Pourquoi les sociétaires femmes étaient-elles jusqu'aujourd'hui exclues de ce tribunal? Des comédiennes, on le sait, eurent naguère place en ce comité : on a raconté que, si elles n'avaient pas été réélues, c'était parce que leur orthographe laissait à désirer ; on prétendait même qu'un bulletin, signé d'une main féminine, portait ces simples mots : « Je vote oui... Voilà de la belle ouvrage ! »
Je ne vous apprendrai rien en vous disant que cette légende, comme la plupart des légendes de théâtre, est fausse et ici encore j'invoque le témoignage de ma grande amie Madeleine Brohan. Un jour que nous lui demandions si ce « voilà de la belle ouvrage », était imputable à une de ses camarades, elle nous répondit :
— Voulez-vous la vérité ? Eh bien ! ce bulletin avait été confectionné par un comédien qui protestait ainsi contre l'intrusion des femmes au comité !... On procéda à une enquête, puis l'histoire fut enterrée, et quelques mois après, nous apprenions que notre pauvre sexe ne serait plus repré-
sente en ce grave aréopage. Était-ce un bien ou un mal ? Je ne sais pas au juste ! C'était, en tous les cas, une responsabilité de moins qui nous incombait...
Telle était la version rapportée par Madeleine Brohan : version du reste absolument exacte. N'empêche que la fausse légende se colportait, travestie selon les besoins, effrayant parfois les intéressés. Je me souviens, à ce propos, qu'il y a bien des années — plus d'un quart de siècle ! — M. Logerotte, soussecrétaire d'État aux beaux-arts, qui m'avait fait l'honneur de m'attacher à son cabinet, avait l'idée d'opérer quelques réformes en nos théâtres et particulièrement au comité de lecture de la Comédie. M. Logerotte manda Perrin en son cabinet et, comme tout bon attaché, j'eus l'indiscrétion d'assister à l'entretien. Mon chef était animé des plus pacifiques intentions : il voulait seulement que son règne, à l'exemple de celui de son prédécesseur Edmond Turque t, fût illustré par quelques retentissants ukases concernant nos scènes d'État. Perrin, lui, n'aimait pas beaucoup que l'administration supérieure se mêlât des affaires de la Comédie. Il fit d'abord la sourde oreille, s'excusant de ne pouvoir répondre à la convocation ministérielle sous prétexte que les répétitions de la pièce nouvelle rendaient sa présence indispensable au théâtre : mais notre surintendant tint bon et Perrin se décida à se rendre au ministère.
C'était la première fois que j'avais l'honneur de voir — de près ! — Emile Perrin, et vous pensez si cet officiel colloque m'intéressa... M. Logerotte confia à Perrin son idée : il ne contestait nullement la prospérité de notre premier théâtre et il ne marchandait pas à l'administrateur ses compliments, mais il trouvait qu'on ne jouait pas assez Corneille et Racine et qu'on prenait trop de libertés à l'égard de Molière en pratiquant certains soirs — les soirs d'abonnements ! — de
larges coupures en ses œuvres ; il estimait enfin qu'il n'était pas d'une administration prévoyante de présenter toujours au public les mêmes artistes... Ces observations faites, M. Logerotte aborda la question du comité de lecture et invita Perrin à préparer un rapport dans lequel il lui dresserait l'histoire de ce comité.
— Un rapport historique ? fit Perrin qui, jusqu'à ce moment, s'était contenté d'écouter...
— Oui, historique ! reprit M. Logerotte. Est-ce que je m'explique mal ? Vous m'indiquerez, monsieur l'administrateur, pour quelles raisons les sociétaires femmes ne sont plus admises à ces assemblées.
— Les sociétaires femmes ? riposta Perrin surpris, contemplant de son œil invariablement inquiet son interlocuteur.
Visiblement, Perrin n'était pas préparé à un tel assaut : mais il avait bien trop d'esprit pour ne pas parer le coup, et aussitôt, de sa voix doucement nasillarde, il répliqua :
— Ce serait une révolution, monsieur le ministre ! Vous n'y pensez pas !...
A ce mot « révolution », M. Logerotte esquissa une large grimace. Révolutionnaire, lui le plus modéré des hommes ! Perrin avait touché juste. Un énorme silence se fit : on reparla de Molière mutilé, de Corneille négligé, de Racine oublié, et le « rapport historique » fut remis aux calendes grecques, tout comme la réforme du comité de lecture. Puis, M. Logerotte se leva, Perrin prit son chapeau, le surintendant et l'administrateur se serrèrent les mains et Perrin retourna à sa répétition. Ce jour-là, je compris que Perrin était un homme supérieur.
Un tel projet n'était cependant pas aussi révolutionnaire que le prétendait Perrin. Les deux sociétaires femmes les plus anciennes du théâtre, celles qui logiquement devaient être appelées à l'honneur que réclamait notre surintendant, étaient Mmes Madeleine Brohan et Clémentine Jouassain et j'imagine qu'elles n'auraient point du tout déparé le tribunal dont MM. Got, Delaunay, Maubant, Goquelin, Febvre, Worms, Mounet-Sully et Laroche étaient les redoutables arbitres.
Mme Jouassain, la vice-doyenne, tenait seule et sans partage l'emploi des duègnes : elle avait, vous vous en souvenez, un physique qui convenait à merveille à ses rôles : Bélise des Femmes savantes ; Mme Argan du Malade imaginaire ; dame Pluche de On ne badine pas avec l'amour ; Clémentine du Testament de César Girodot, pour ne citer que les principaux; elle avait aussi l'autorité et le style. Àjoutererai-je que la femme était fort spirituelle, pas toujours très indulgente à l'égard de ses camarades, et qu'elle avait le culte de la Comédie à un point tel qu'elle n'admettait pas qu'on pût appartenir à un autre théâtre? Rien, en somme, ne s'opposait à ce qu'elle devînt au comité de lecture la collègue des illustres artistes précités.
La doyenne Madeleine Brohan était, je vous Tai dit bien souvent, une femme absolument supérieure. Elle venait, à cette époque, de remporter dans le Monde où l'on s'ennuie le plus beau succès de sa seconde carrière. Seconde carrière, car avant d'aborder l'emploi des mères, elle avait, en compagnie de Mme Arnould-Plessy, tenu celui des grandes coquettes. Elle jouait excellemment Célimène : elle jouait
surtout avec un art supérieur Elmire de Tartuffe. « Elmire, nous disait-elle, savez-vous ce que c'est qu'Elmire ? C'est Henriette des Femmes savantes, mariée à un bourgeois sur le retour ! » Et elle indiquait, d'un trait délicieux et très personnel, cette face particulière du personnage. Elle se montrait également charmante de bonne grâce et d'esprit dans les comédies de Musset : la Marianne des Caprices trouvait en elle une parfaite interprète et elle détaillait à ravir le personnage si complexe de Jacqueline du Chandelier... Mais tous ces succès. Madeleine Brohan les avait remportés à l'heure même où sa sœur Augustine triomphait, — seule et sans rivale elle ! — en Suzanne du Mariage de Figaro, en Gathos des Précieuses ridicules, en Nicole du Bourgeois gentilhomme et dans toutes les soubrettes de Molière et de Marivaux. Augustine faisait tort à Madeleine : la soubrette éclipsait la coquette et Madeleine n'avait pas les succès qu'elle pouvait attendre. Heureusement l'artiste aussi bien que la femme allait prendre une éclatante revanche. Certes, celle qui idéalisa la marquise de Villemer, la duchesse de Réville et la baronne de Vaubert, n'avait pas plus de talent qu'au temps où elle jouait Elmire et Célimène ; seulement, ce talent s'était élargi, affiné, transformé, renouvelé... La comédienne n'hésita pas — grave affaire ! — à changer d'emploi : quant à la femme, elle avait, à l'exemple de sa sœur Augustine, un esprit étincelant, l'esprit des Brohan. Enfin ce qui valait mieux, elle avait aussi la bonté, une bonté discrète, délicate, une bonté qui faisait l'admiration de tous ceux qui avaient la joie de la connaître.
En appelant Madeleine Brohan et Clémentine Jouassain au comité de lecture, on eût rendu justice à deux grandes artistes et la « révolution », tant redoutée par Perrin, aurait eu les meilleurs effets.
Qui se serait jamais douté que le projet du sous-secrétaire d'Etat Logerotte, si habilement écarté par feu Perrin, triompherait un jour ? La vérité, la voici, et ce fut encore Sarcey qui la proclama : « Le comité de lecture a ses défauts inhérents à toute institution humaine. Tout ce qu'on inventera et tout ce qu'on a essayé expose à plus de chances d'erreur, de prévention et de parti pris. Conservons-le non comme parfait, la perfection n'étant pas de ce monde, mais parce qu'il est impossible de rien trouver de mieux. »
Ces lignes furent écrites en 1868... Il est donc probable, il est donc certain que l'Oncle, s'il vivait encore, féliciterait hautement l'administrateur général de 1010 d'avoir donné à Mmes Bartet et Pierson la place à laquelle elles ont droit en ce comité.
{i 3 juin 1910).