NOCES I) ARGENT H
Élèves de Régnier ! Us sont légion ceux qui revendiquent ce haut parrainage, et peut-être serait-il piquant de relever, dans l'intéressant ouvrage de M. Constant Pierre sur le Conservatoire, quels ont été ces élèves et ce qu'ils devinrent à leur sortie de l'Ecole de déclamation.
En même temps qu'il enseignait supérieurement l'art de la diction et de la mise en scène (il remplit le poste dedirec teur de la scène à l'Opéra durant plusieurs années), Régnier était dramaturge. A force d'interpréter des rôles, il avait fini par en fabriquer lui-même : il ne signa pas la charmante et pittoresque Mademoiselle de la Se ig Hère, mais Jules Sandeau reconnaissait, de la meilleure grâce du monde, que tout le succès de la pièce revenait au créateur de Destournelles.
Toutes ces anecdotes, c'était Henry Régnier qui — il y a un quart de siècle ! — me les racontait. En sa qualité de fils à papa, il passait sa vie dans les coulisses delà Comédie ; il connaissait tous les auteurs, tous les artistes et vous devinez que, malgré les rappels à l'ordre infligés par mon chef de bureau M. Gerspach, céramiste éminent, j'étais heureux de voisiner avec le sous-chef du bureau des théâtres. Sur sa table de travail s'étalaient complaisamment des lettres signées de directeurs et d'écrivains, et les magnifiques papiers verts qui les recouvraient exerçaient un irrésistible attrait sur mon jeune cerveau de commis du bureau des manufactures nationales... Ces papieis verts étaient tout simplement ce que nous nommons des dossiers !...
Le théâtre ! lime semblait que tout le bonheur résidait en ce seul mot... Ajouterai-je que déjà, quoique très jeune, je brandissais, et avec quelle turbulente sévérité, le sceptre de la critique? Très sérieusement, tous les dimanches soir, en mon sous-sol de feuilletoniste, je fustigeais les préposés
à la dramaturgie (sic) et quand aujourd'hui — après un quart de siècle ! — je relis ces fulminants articles, quand je constate que j'ai, en pleine connaissance de cause, attristé de braves et excellentes gens, je me sens pris, je vous le répète, d'un immense remords.
Mes virulents réquisitoires avaient le don d'exaspérer Henry Régnier, et tous les lundis, dès mon arrivée au ministère, je recevais ma semonce, ce qui ne m'empêchait pas de recommencer le dimanche suivant... Un jour, Henry Régnier se fâcha tout rouge... Il s'agissait justement de la succession de Perrin au Théâtre-Français. Notre directeur des Beaux-Arts, M. Albert Kaempfen, avait terminé l'intérimat dont il s'était fort adroitement acquitté, et les candidatures allaient leur train. On prononçait les noms de Camille Doucet, de Ludovic Halévy, d'Henry Fouquier, de La Pommeraye, et chacun avait ses partisans convaincus. Ni Ludovic Halévy, ni Camille Doucet ne songeaient à reprendre du service actif : le secrétariat perpétuel de l'Académie suffisait largement au doux Camille Doucet, et le délicieux collaborateur de Meilhac aimait bien trop son indépendance pour administrer un théâtre, très prospère assurément, mais où les « parts entières» avaient pris peut-être... trop d'importance. Quant à La Pommeraye, il laissait dire, n'ayant point fait acte de candidat, et lorsqu'on demandait à Henry Fouquier si vraiment la succession de Perrin le tentait, et si de gaieté de cœur il renoncerait au journalisme où il s'était créé une place exceptionnelle, il répondait aimablement :
— Préfet de police et administrateur de la Comédie-Française, je n'ai été ni ceci ni cela... Et si vous saviez combien ça m'amuserait de voir de près ce beau théâtre ou bien de fouiller, pendant quelques jours, dans les dossiers de la préfecture de police !...