‹ Autour de la Comédie-FrançaiseChapitre 31 sur 44 · NOCES D ARGENT · texte numérisé non relu

NOCES D ARGENT

Fouquier avait une façon particulière d'insister sur ces mots « pendant quelques jours », une façon qui laissait des doutes tels que Sarcey ripostait en éclatant de rire :

— Allons, Fouquier, avouez-le ! Vous seriez rudement ennuyé si le Ministre René Goblet vous jouait le mauvais tour de vous nommer administrateur de la Comédie-Française. Vous serez éternellement le candidat honoraire !... Vous nous restez... Ça vaut bien mieux...

Candidat honoraire, rien de plus vrai, et c'était ce « candidat honoraire » qui exaspérait Henry Régnier. Une vieille querelle séparait ces deux hommes et Régnier n'admettait pas que j'eusse plaisir — moi un débutant ! — à être admis chaque semaine à ces charmants déjeuners que l'Oncle présidait avec tant de cordiale simplicité, que Fouquier viceprésidait si gaiement, et où nous nous sentions tous en pleine confiance... Henry Régnier croyait à la légende stupide : il s'imaginait que la maison de Sarcey était un lieu de perdition, et si je l'avais écouté, j'aurais renoncé à tout jamais à prendre le chemin de l'hôtel de la rue de Douai. Mais il avait beau faire et beau dire : la respectueuse et reconnaissante affection que je professais à l'égard de l'Oncle et du « candidat honoraire » restait intacte.... Il m'était impossible d'oublier qu'aux heures difficiles du début, Sarcey d'abord, Fouquier ensuite, m'avaient soutenu et donné courage. Je considérais ce double parrainage comme un très grand honneur...

Mais tout cela n'était encore rien... Ce qui déchaîna la colère d'Henry Régnier, ce fut l'article de six colonnes — tout le rez-de-chaussée hebdomadaire, parbleu ! — que j'intitulais : Henry Fouquier, administrateur général delà Comédie-Française.... Henry Régnier jugeait le feuilleton d'autant plus inopportun qu'un candidat nouveau surgissait,

— un outsider ! — qui allait rallier tous les suffrages et se trouvait être patronné par deux des prétendus postulants, Ludovic Halévy et Camille Doucet. Ce candidat de la dernière heure était critique, journaliste, romancier, historien, dramaturge : partout et toujours il avait réussi, et il venait de donner au Gymnase de Victor Koning deux pièces qui avaient obtenu le plus mérité succès : Monsieur le Ministre et te Prince Zilah. Enfin, indépendamment d'un talent que personne ne lui contestait, il possédait le bien suprême, la vertu supérieure, celle devant laquelle tout s'incline : le Bonheur, et non seulement il l'avait pour son propre compte, mais il le répandait autour de lui... Et le doyen Got, dodelinant de la tête, de s'écrier :

— Un homme qui porte la veine ! Mazette !... Mais c'est le rêve ! . . .

Sarcey, Fouquier, Henry Régnier, Lapommeraye, Camille Doucet, Ludovic Halévy, tous disparus les uns après les autres, durant ce quart de siècle !... Et, tandis que je lisais les articles consacrés aux noces d'argent de l'administrateur général de la Comédie-Française de 1910, je revivais ces heures exquises où chacun combattait pour ses amis, loyalement, sans détour, sans arrière-pensée, sans accuser les adversaires des pires méfaits, et je me disais que la belle fête que prépare la Comédie-Française constitue la plus haute des récompenses pour ce chef respecté, honoré, aimé, qui, depuis vingt-cinq années, maintient, assure et prépare — administrer c'est prévoir ! — la prospérité matérielle, artistique et morale de notre premier théâtre.

(U octobre 1910),

Suivant la coutume, la Comédie-Française donne le bon exemple. Dès septembre, alors que la plupart de nos directeurs gardent leurs théâtres hermétiquement clos, sans se préoccuper de la clientèle toujours grandissante des étrangers et des provinciaux, la Comédie nous offre un ouvrage nouveau : Comme ils sont tous. Elle a d'ailleurs admirablement travaillé durant ces mois d'été la jeune Comédie, et l'Oncle, s'il vivait encore, distribuerait, sans nul doute, force compliments à ces débutants qui, menés au feu par leurs anciens, font discrètement leur apparition chez Molière dans des rôles du grand répertoire classique... Seule façon, en somme, de montrer qu'on a du talent et qu'on sera un jour « de la Maison ».

Voilà donc le retour à une tradition qui, bien que vieille, n'en est pas moins excellente. Les jeunes artistes — les « volontaires de la Comédie », s'écriait le doyen Got, ancien brigadier aux chasseurs à cheval ! — se plaignaient naguère de ne pas être encadrés : ils demandaient ainsi que deux ou trois anciens consentissent à les soutenir de leur autorité en les conduisant à la bataille... Et nos « volontaires » (ils doivent en remercier M. Claretie) ont obtenu gain de cause, plusieurs « parts entières », et des plus notoires,

ne dédaignant pas de jouer la comédie rue Richelieu en plein mois d'août... Seconde mesure non moins heureuse que la première.

Il y a mieux... Tandis que chaque soir, en juillet et en août, la jeune Comédie donnait si vaillamment, les aprèsmidi étaient consacrés à la pièce nouvelle que nous allons applaudir. Les auteurs, MM. Adolphe Aderer et Armand Ephraïm, gens de talent et d'esprit, ont pensé qu'au moment où tant de leurs confrères réclament impatiemment ce qu'ils appellent « leur tour », le mieux était d'être là, de répéter et de voir le plus tôt possible leurs noms inscrits sur l'affiche de notre premier théâtre.

J'ai, quant à moi, beaucoup de raisons pour souhaiter un beau succès à Comme ils sont tous... La première c'est qu'Adolphe Aderer et Armand Ephraïm sont depuis fort longtemps mes amis. A cette raison s'en ajoute une autre, une raisou de cœur, comme disaient nos anciens qui s'y connaissaient... Vous allez en juger.

En 1886 — vingt-quatre ans ! — l'Odéon supérieurement dirigé par M. Porel, célébrait l'anniversaire de la naissance de Molière : le 15 janvier, il donnait un à-propos intitulé la Première du Misanthrope... Je débutais dans le journalisme théâtral et tout ce qui se passait en Odéonie m'intéressait vivement. J'assistai donc à la représentation de la Première du Misanthrope et quelle ne fut pas ma surprise lorsqu'à la chute du rideau j'appris, par la voix d'Albert Lambert le père, fort pittoresque Molière, que cet à-propos, aussi joli de fond qu'élégant de forme, avait pour auteurs MM. Adolphe Aderer et Armand Ephraïm...

— Aderer? demandai-je à Porel, me précipitant sur le « plateau » avec cet imperturbable aplomb du jeune feuilletoniste qui s'imagine exercer un sacerdoce. Aderer? C'est bien le professeur de rhétorique de Gondorcet?

— Ces! son fds ! reprit Porel, et je suis très content de lui avoir ouvert les portes de l'Odéon, à lui et à Ephraïm !

Le dimanche suivant, en mon grave et obscur sous-sol de la Nation, je félicitai directeur, auteurs, artistes, et je m'empressai de confier à mes lecteurs que, huit ans auparavant, en 1878, le père d'un des auteurs de la Première du Misanthrope m'avait enseigné la rhétorique à Condorcet.

J'avais, en effet, préparé mon premier bachot — il y en avait deux à cette époque ! — sous la direction de mon très cher maître Aderer. Jusqu'à Pâques, M. Gidel s'était chargé de nous révéler les beautés du Conciones, mais M. Gidel renonçait au professorat et était nommé proviseur de Louis-le- Grand... Si nous éprouvions à Condorcet quelque regret de ce départ, nous nous consolions en voyant arriver parmi nous M. Aderer.

Grand, mince, élancé, l'œil rieur, le menton allongé, la moustache épaisse cachant des lèvres narquoises, toute sa personne donnait une impression de malicieuse finesse. Il n'était pas le professeur dissertant sur un sujet longuement médité : il parlait d'abondance, sans une note, jetant tant et tant d'idées, ouvrant tant et tant de parenthèses que nous nous demandions parfois comment il allait rattraper le fil !... Il n'avait pas la manie de rattacher les écrivains les uns aux autres, de les classer, de les cataloguer et de commenter leur filiation. Il était chargé de la « section latine » (la section française appartenait à notre cher professeur Eugène Talbot), ce qui ne l'empêchait pas de faire de nombreuses incursions à travers son cher « dix-huitième »... Son cours devenait

ainsi la plus séduisante des causeries : il avait des emballements délicieux et des admirations folles ; il avait aussi ses lois, ses règles, ses principes d'esthétique, et pourtant, lorsqu'on le priait — grave problème ! — de définir le beau, crânement, librement, il répondait :

— Le beau? Mais c'est ce qui nous plaît !...

Cette indépendance ne l'abandonnait jamais... Je me souviens qu'un jour, à la stupéfaction de tous, un arrêté ministériel prescrivit brusquement aux professeurs le port de la robe et de la toque. D'où partait cet ukase ? On n'en savait rien : il fallait cependant s'y soumettre, et notre maître Aderer se gardait bien de désapprouver publiquement une mesure qu'il trouvait, comme tous ses collègues, aussi inutile que vexatoire. Or, savez-vous ce qu'il imagina?... Le lendemain de la publication de cet arrêté, on l'aperçut, lui, professeur de rhétorique, arpentant, tranquille et souriant, la cour du lycée, tenant d'une main sa toque, de l'autre sa robe émaillée de décorations multicolores. Il montrait ainsi qu'il était en règle avec l'administration supérieure, et en même temps il s'en moquait gentiment et juste assez pour que la décision ministérielle fût rapportée.

Nous évoquons souvent, Adolphe Aderer et moi, ces souvenirs de jeunesse... Nous éprouvons une joie extrême, lui à parler de son père qu'il adorait, moi du maître exquis grâce auquel j'obtins mon premier diplôme... Nous revoyons, après la Première du Misanthrope, les cordiales réunions du petit cinquième de la rue de Copenhague. Nous étions là quelques camarades, nous sentant en pleine confiance en ce modeste logis dont Mme Adolphe Aderer faisait si gracieusement les honneurs. J'entends encore Armand Ephraïm nous conter, plein d'entrain et d'esprit, les péripéties de ses débuts dans l'Université, tandis qu'Eugène

Lautier, arrivant de Campagnan, sa terre natale, nous séduisait par sa prodigieuse érudition... J'entends encore Antoine Banès déchiffrer les jolies valses de son joyeux Toto qui s'apprêtait à triompher aux Menus-Plaisirs de l'aimable Lagoanère... Et Adolphe Aderer dégustait dans un coin du salon sa tasse de thé et soupirait mélancoliquement :

— Quand quitterons-nous ces toits de la rue de Copenhague? 11 me faudra écrire beaucoup d'articles, beaucoup de romans et beaucoup de pièces de théâtre !

Le rêve s'est réalisé... On a trimé, on a bûché ; le journaliste, le romancier, le dramaturge ont obtenu tous les honneurs, remporté tous les succès et on a quitté le petit cinquième de la rue de Copenhague !... Mais le professeur, on l'oublie... Car depuis vingt années Adolphe Aderer, licencié, agrégé et possesseur de tous les brevets universitaires, enseigne, à l'exemple de son père, la littérature française à nos futurs bacheliers, et souvent, une fois que les articles de théâtre et de politique sont terminés, on passe la nuit à corriger les devoirs de la veille ou à préparer le cours du lendemain !

Oui, professeur Adolphe Aderer, comme son père, comme son collaborateur Armand Ephraïm... Le sait-on, cela? Durant des années, nous menons la même existence, nous nous coudoyons tous les jours au théâtre et nous ne savons rien les uns des autres; nous nous ignorons... Ainsi le veut la vie de Paris...

Vous comprenez maintenant pourquoi je souhaite à Comme ils sont tous beaucoup de succès... Raison de cœur,

écrivais-je en commençant cet article... Raison de cœur, je redis en le terminant... Et ces raisons-là seront toujours les meilleures...

(5 septembre 1910).

(1) La pièce de MM. Adolphe Aderer et Armand Ephraïm a, on le sait, remporté le plus joli succès.

Il n'est pas un artiste que j'admirais aussi profondément : il n'en est pas un que j'aimais plus. L'homme avait la simplicité, la sûreté et la probité de son incomparable talent. C'était lui qui, il y a bientôt trente ans, alors que je débutais dans le journalisme, m'avait, avec Madeleine Brohan et Prudhon, fait connaître la Comédie-Française et y avait guidé mes premiers pas. Worms était alors en plein triomphe: tous les auteurs, Emile Augier, Alexandre Dumas, Victorien Sardou, Pailleron, Meilhac, le réclamaient pour créer leurs rôles; tous savaient que le metteur en scène valait le comédien et que l'homme ne le cédait en rien à l'artiste. Et qui dira l'ami qu'était Gustave Worms ? J'ai eu la douce joie, la joie délicieuse entre toutes, d'apprécier cette amitié... Il n'en était pas de plus loyale, de plus fidèle. Les Worms ! Mes chers amis Gustave Worms et Blanche Barretta !

Au nom de toute la Comédie-Française, celle d'autrefois et celle d'aujourd'hui, M. Jules Claretie a rendu au grand artiste disparu le plus mérité des hommages; il a rappelé le beau mot de Dumas : « Écoutez la voix de Worms : c'est

comme la musique de l'honneur » ; puis il a prononcé ces justes et décisives paroles : « De la première à la dernière heure, depuis le temps où l'imprimeur donnait la vie au livre jusqu'au moment où le comédien donna la renommée aux poètes, Worms fut ce qu'il y a de plus rare dans l'existence : un exemple accompli. Sur la scène, il était admirable : à son foyer, il était incomparable. » Voilà bien, en effet, ce que fut Worms : voilà comment il comprit la vie.

On a énuméré les rôles de Worms, et lorsqu'on considère cette liste, on ne sait si c'est à Alceste ou à André de Bardannes, au marquis de Villemer ou à Don Carlos, à de Jalin ou à de Ryons, à Henri III ou à Cœlio qu'il convient d'accorder la préférence. De tous ces personnages Worms a fait des êtres en chair et en os : il les a pensés, il les a pétris, il les a vécus. Mais ce qu'on ne saurait trop répéter, c'est que ce maître comédien — le plus parfait, à mon sens, de notre temps — exerça sur l'art dramatique une action prépondérante.

Je vous l'ai souvent dit : comme Got, Worms fut un inventeur ; tous deux, et Worms plus complètement encore que Got, nous donnèrent sur la scène l'illusion de la vie, et cela sans procédé, sans manière, sans recherche de l'effet, sans souci de l'applaudissement, par la seule simplicité de leur jeu et de leur diction : tous les deux ont été les précurseurs de ce fameux Théâtre Libre qui, malgré d'inutiles exagérations, nous a tout de même débarrassés de certaines conventions surannées. Et Worms et Got allèrent plus loin ; ils ont fait école, et leurs élèves, dont quelques-uns

sont des maîtres, prouvent la supériorité de leur enseignement.

Worms n'admettait aucunement la leçon apprise et le conventionnel « ronron » : il prétendait que le professeur doit laisser les qualités de l'élève se développer naturellement et normalement ; il enseignait un rôle suivant la nature de chacun. « Le mouvement et la vie, tout le théâtre est là , s'écriait-il , qu'on interprète Molière ou Dumas, Corneille ou Hugo! »... Seulement, il avait bien soin d'ajouter qu'avant d'imprimer à un personnage le mouvement et la vie, il est indispensable de posséder l'orthographe du métier. Suivant lui, le Conservatoire n'est pas une école d'originalité, mais une école nécessaire, parce qu'aux artistes les mieux doués — aux natures ! — il inculque les règles premières.

Avec non moins de force, il expliquait que c'est longtemps après sa sortie du Conservatoire qu'un élève est à même de profiter des leçons qu'il y a prises. Il avait, lui, remporté un second prix de tragédie, et il disait :

— Je n'ignorais pas que les premiers rôles de tragédie ne seraient jamais mon affaire, bien que Perrin m'eût un jour demandé de jouer Rodrigue... Mais mon professeur Beauvallet ne cessait de nous répéter que tout artiste, comédien ou tragédien, a l'obligation de faire d'abord ses gammes. Or, pour Beauvallet, les gammes, c'était une scène du Cid ou d'Andromaque. Et Beauvallet avait raison. Voilà pourquoi, reprenant aujourd'hui pour le compte des autres ce qui nous réussit à nous, les anciens, je conseille à tous et à toutes d'apprendre l'alphabet en épelant Corneille et Racine !

Oui, il est très vrai que le professeur, chez Worms. valait le comédien... Ses élèves sont aujourd'hui légion à la Comédie- Française et dans tous les théâtres de Paris. Ici, à la Comédie-

Française, ce sont MM. Raphaël Duflos, Leitner, Dessonnes Mlles Cerny, Lara, Delvair ; là, ce sont Mlle Brandès, M. de Max, Mlle Suzanne Desprès, M. Lugné Poë, Mme Moréno ; aux Variétés, c'est M. Prince... J'en oublie... Et il faut entendre tous ces artistes parler de leur maître ! Jamais un professeur ne fut plus aimé, plus vénéré. Ajouterai-je qu'il les payait de retour et leur rendait cette affection ? Il savait, le cas échéant, plaider leur cause et dire d'eux ce qu'il fallait dire. Au comité d'administration delà Comédie-Française, il fut, durant de longues années, l'avocat de beaucoup d'entre eux et gagna des parties parfois bien compromises.

Et au Conservatoire !... Un jour qu'aux examens de juin le jury avait, après discussion et vote, établi la liste des élèves dignes d'être admis le mois suivant aux concours publics, Worms, devant le grave aréopage assemblé, s'exprima ainsi :

— Voulez-vous me permettre, messieurs, de vous adresser une requête ? J'ai la certitude que, sans y prendre garde, un nom vient d'être omis sur votre liste, remarquez qu'en y ajoutant celui que je vais donner, vous ne lésez aucunement les intérêts de qui que ce soit. C'est en toute sincérité que je vous demande d'admettre cet élève au concours final ; je réponds de lui.

Les jurés connaissaient Worms ; ils passèrent au vote et, à l'unanimité, ils adoptèrent sa proposition ; l'élève fut, suivant le terme consacré, repêché... Et savez-vous la récompense qu'obtint ce repêché, le mois suivant au concours public ? La première de toutes : le premier prix !... Bien plus notre lauréat était, séance tenante, engagea la Comédie-Française. Vous rappellerai-je que ce repêché n'est autre que M. Dessonnes, qui est aujourd'hui un des meilleurs artistes de la

jeune troupe de notre premier théâtre. Où serait l'élève si son maître n'avait été là pour gagner sa cause? Triste et ignoré, il courrait la province et l'étranger au milieu de tournées bâtardes !...

Worms aimait à évoquer le souvenir de ces années qu'il passa au Conservatoire, comme élève et comme professeur. 11 y a quinze jours à peiue — oui, quinze jours ! — nous parlions ensemble de ce Conservatoire. J'avais été chargé, l'été dernier, par M. Dujardin-Beaumetz de lui proposer de prendre place au Conseil supérieur de l'École. M. Gabriel Fauré estimait l'homme : il savait les services que Worms pourrait encore rendre à cette École de déclamation qu'il avait si bien servie et où son nom est si populaire. Worms, très touché de l'offre, accepta.

— Je serai content, nous répondit-il en souriant, de reprendre un peu de service actif !

Ce retour de Worms au bercail fut salué avec joie aussi bien par ses collègues du Conseil supérieur que par les professeurs et les élèves : l'accueil particulièrement cordial qu'on lui fit le jour où, en termes exquis, M. Dujardin-Beaumetz lui souhaita la bienvenue, l'avait profondément ému... Il devinait que je me désolais, étant malade, de ne pas assister à cette séance et il voulut bien, en sortant du ministère, monter chez moi. Avec sa simplicité coutumière il me dit :

— On n'avait pas du tout besoin de moi, mais ça m'a rajeuni de me trouver là ! Il me semblait que je ressuscitais.

Il n'avait jamais été plus jeune et plus gai... Car c'étaient ceux qui ne le connaissaient pas qui le représentaient comme un désabusé de la vie et voulaient qu'il jouât Alceste sous prétexte qu'il était « à la ville » le personnage rêvé par Molière. Worms Alceste à la ville, quelle erreur !... S'il

tardait à aborder ce gigantesque rôle, il avait ses raisons. Il avait vu dans Alceste les artistes les plus notoires : d'abord Geffroy, puis Bressant, Leroux, Lafontaine, Maubant, Delaunay, Laroche, Marais, d'autres encore ; chacun interprétait le rôle à sa façon ; mais aucun n'était un Alceste complet, et Worms se demandait anxieusement s'il se tirerait à son honneur d'un personnage dans lequel on attendait tant de lui. Il se décida pourtant à risquer la partie et il la gagna d'emblée : immédiatement, dès le premier soir, il fut un Alceste de tous points incomparable : acclamé d'acte en acte et de scène en scène, il nous donna une chose unique.

J'ai là devant moi, accroché au mur de mon cabinet de travail, le portrait de Worms dans Alceste : il fait pendant à celui de sa charmante femme Blanche Barretta dans Victorine. Avec ces deux portraits, que Worms avait eu la délicate pensée de réunir en un même cadre, je recevais cette jolie lettre... On venait alors de jouer le Misanthrope pour les débuts de Mlle Cerny.

Nemours, 2 juillet 1906.

Mon bien cher ami,

J'ai été très ému en lisant votre article sur le Misanthrope. Vous remuez là le passé. J'ai revécu un moment ce temps d'appréhension où je tentais de rendre cette figure si complète et si effrayante pour l'interprète. Faire vivre ce personnage, avec ses emportements un peu puérils, sa tendresse profonde, son ardeur de vérité, de probité, son horreur du mensonge, tout ce que comporte ce rôle redoutable et si simple pourtant!.. Si j'ai réussi à peu près, c'est à l'auteur seul que je le dois, car je n'ai travaillé qu'avec lui, sans m'occuper de ce qu'on avait écrit. Je n'ai voulu entendre ni les uns ni les autres. J'ai mis le meilleur de moi dans ce travail : je n'ai cherché ni le comique que les uns prétendent y voir, ni le drame que quelques autres veulent y trouver. J'ai joué ou j'ai essayé de

jouer le rôle comme il est écrit, sans plus, et je crois que c'est et que ce sera toujours la meilleure manière. S'identifier complètement avec l'auteur, et surtout avec celui-là, sans souci du résultat, en cherchant à être vrai, et humain par conséquent.

Je ne veux pas me laisser prendre par ce sujet car ma lettre serait trop longue. Merci, mon cher ami, merci de vos bonnes paroles... Votre article a fait battre un peu plus vivement ce cœur de vieux comédien qui sommeille et qui, sous les ombrages de Nemours, a pu se convaincre qu'il avait de vrais amis et que son souvenir n'était pas tout à fait mort pour eux. Ma femme a été bien touchée aussi et elle me charge de vous embrasser tous deux, ce que je fais avec la plus grande joie.

Votre ami

G. Worms.

Que de modestie, que de simplicité en ces lignes où je retrouve tout entiers l'homme et l'artiste ! Probité, vérité, horreur du mensonge, bonté, c'était Worms... Lisez maintenant cette autre lettre, non moins jolie, sur la Princesse de Bagdad. La Comédie-Française remettait à son répertoire l'œuvre de Dumas, si cahotée à son apparition en 1880, et j'avais prié Worms de me fournir — par retour du courrier de Nemours ! — des renseignements sur la première représentation. Sa réponse fut la suivante :

Nemours, jeudi 27 juin 1906.

Mon ami Adrien me demande une réponse par retour du courrier, rien que cela ! Et toi, mon bonhomme, qui arrives tout bêtement de la pêche, à cent mille lieues du théâtre, là-bas, près de Poligny réponds si tu peux à la demande d'un vieil ami qui se moque de Poligny et de la pêche comme d'un vieux soulier! Vrai, c'est du toupet ! En rassemblant mes souvenirs, car tout cela est bien loin, j'arrive à me reporter à cette première très émouvante. Le rôle que Dumas avait bien voulu me confier comportait quelques dangers, car il fallait faire avaler Vor vierge et la scène plus que scabreuse

du premier acte. Je me souviens de cette longue scène comme d'une des plus difficiles de ma carrière. Un véritable duel avec le public qui me guignait à chaque mot, attendant le moment d'une faiblesse, d'un écart pour démolir tout notre échafaudage si laborieusement édifié. Je crois que jamais cœur n'a battu plus fort... A la sortie, j'étais épuisé, mais vainqueur... M. Perrin est accouru de sa loge pour me féliciter et me remercier, mais la tache avait été rude... Cependant je vois encore l'auteur, froid et supportant la tempête avec un calme complet. Le public était si hostile... qu'on criait : « A bas Dumas !... » et, bien entendu, une partie de ses amis... (j'en pourrais citer, mais ce n'est pas mon genre). J'ai été tant soit peu houspillé dans les scènes avec l'enfant, mais j'aimais la bataille... J'ai lutté avec joie, heureux de donner à l'auteur, pour lequel j'avais une profonde affection, cette marque de mon dévouement... Ma camarade Croizette a été admirable et comme dernier éclair de cette carrière si courte, séduisante au-delà de toute expression. Voilà misérable, tout ce que j'ai à dire pour l'instant!.. Plus tard, nous verrons... Tendresses à vous deux...

G. Worms.

Écoutez encore ceci. Il y a quelques années, Worms avait eu le chagrin de perdre une fille qu'il adorait... L'Ami des femmes réalisait à cette époque, quatre fois par semaine, le maximum de la recette, et Dumas était d'autant plus heureux de cette revanche que la pièce, autrefois au Gymnase, n'avait eu qu'un succès médiocre. Worms était bien trop l'homme du devoir pour solliciter un congé et, le lendemain des obsèques de sa fille, il se trouvait à son poste, jouant aussi magistralement de Ryons que de coutume : le métier a de ces tristesses!... Mais quelle ne fut pas sa surprise quand, au troisième acte, il s'aperçut que, sans le prévenir, ses camarades avaient supprimé plusieurs répliques. En sortant de scène, il prit le manuscrit et il comprit à quel sentiment de délicatesse ses camarades avaient obéi. Dans le texte, il y avait un mot sur les enfants qui s'en vont en

pleine jeunesse : un mot qui ne s'appliquait que trop au père désolé... Worms regagna sa loge et fondit en larmes... Jamais mieux que ce soir-là il n'avait senti combien il était aimé !...

Worms avait quitté le théâtre bien avant l'heure : il n'en est pas moins resté un des fidèles de sa chère Comédie- Française et souvent encore il venait prendre l'air de la Maison. Il était également un des fidèles de nos matinées des Trente ans de théâtre au ïrocadéro. Une de ses dernières lettres n'était-elle pas adressée à l'excellent comédien Guyon qui, au Trocadéro précisément, avait repris Brouillés depuis Wagram, le petit chef-d'œuvre de Grange et Lambert- Thiboust et y avait obtenu un succès fou ? Aussitôt rentré chez lui, Worms, se doutant bien qu'il causerait une joie extrême à cet artiste modeste entre tous, lui envoya un de ces petits mots qu'il tournait si joliment...

Worms avait fait plaisir : il était heureux. . . Seulement, il ne voulait pas qu'on racontât ses bienfaits ; obliger lui paraissait une chose toute naturelle, et la manière discrète et simple qu'il avait de rendre service doublait encore le prix de sa bonté... Un homme d'exception, un homme qui, toute sa vie, suivit le droit chemin sans une faiblesse, sans une défaillance.

Une des dernières joies de Worms fut d'assister au succès de son fils dans le rôle d'Armand Duval de la Dame aux Camélias, si plein de souvenirs pour lui. Tl espérait bien que son Jean — comme il disait tendrement ! -^-illustrerait à son tour ce nom de Worms, déjà deux fois glorieux et vénéré. Il est parti trop tôt ; mais le fils réalisera le rêve

du père

{24 novembre 1910).

A PROPOS DE (( L AVENTURIERE ))

Mlle Cécile Sorel vient de remporter dans V Aventurière le plus éclatant succès : jeu, diction, composition, exécution, costumes, tout y est : rarement, elle a été aussi bien inspirée. Clorinde est d'ailleurs un très beau rôle, plein d'effets, qui a séduit indistinctement les grandes coquettes, les grandes jeunes premières et même les tragédiennes. J'y ai applaudi, pour ma part, la créatrice, Mme Arnould-Plessy, puis Mmes Sarah Bernhardt, Croizette, Marsy, Pierson, Adeline Dudlay, Jane Hading, Marthe Brandès, Raphaële Sisos, Delvair, Cécile Sorel : soit onze interprètes. Quand je dis onze, je me trompe : j'oublie un nom, celui d'une comédienne charmante, Gabrielle Tholer, morte prématurément, alors que sa carrière s'annonçait extrêmement brillante.

Les fidèles de notre premier théâtre me sauront gré, j'en suis sûr, d'évoquer le souvenir de cette exquise artiste et nos jeunes comédiennes seront fort surprises d'apprendre que ce fut Gabrielle Tholer qui, comme elle n'avait obtenu qu'un second prix au Conservatoire, légua une somme assez importante « destinée à être remise chaque année à l'élève femme gratifiée du second prix de comédie... » (sic.) Que de regrets, que de mélancolie en cette disposition testamentaire, si simple en apparence !.,.

Photo Nadar

Suzanne

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