A PROPOS DE « L'AVENTURIÈRE
mais nous y avions applaudi Constant Coquelin, qui nous avait émerveillés par sa gaîté, son esprit et sa prodigieuse jeunesse : puis, une fois Coquelin parti du Théâtre-Français, nous y avons vu Leloir qui, sans avoir la maîtrise de son devancier, avait habillé, composé et nuancé le personnage avec un art très particulier. Got comprit, après quelques soirées, que mieux valait ne pas insister et il abandonna ce rôle qu'il avait si ardemment désiré.
Qui donc se rappelle aujourd'hui que ce rôle de Clorinde, convoité et interprété par tant de comédiennes, fut sur le point d'être tenu par l'artiste qui idéalisa les ingénues de Molière et de Musset : Mme Suzanne Reichenberg? Eh oui ! Agnès faillit revêtir le costume de Clorinde et voici dans quelles circonstances. . .
On venait de donner les Corbeaux... Suzanne Reichenberg, au troisième acte du chef-d'œuvre de Becque, avait joué une scène de folie : on l'y avait acclamée : elle s'était, en effet, surpassée et, de l'avis même de Becque, qui n'était pas toujours commode, elle avait sauvé une partie fort dangereuse. A cette représentation des Corbeaux, Augier, félicitant Suzanne Reichenberg, lui dit :
— Ce triomphe m'enchante moi personnellement, parce qu'il me prouve que vous serez, quand vous voudrez, ma Clorinde de l'Aventurière !
— Clorinde ! fit l'artiste interloquée. Vous n'y pensez pas... C'est une grande coquette, mon cher maître. Jamais je ne me permettrai de tenter une pareille aventure !
— Une coquette, d'accord. Mais vous ne vous doutez pas qu'une artiste qui a joué les Corbeaux comme vous, a
le droit de tout oser. Vous étiez, jusque hier, la plus parfaite ingénue qui eût paru au Théâtre-Français : vous êtes maintenant une très grande comédienne...
Suzanne Reichenberg, malgré l'insistance d' Augier, refusa de jouer le rôle... On devine bien qu'elle ne s'était pas décidée de gaieté de cœur à décliner l'offre particulièrement flatteuse qui lui était faite. Elle avait — elle l'avoua plus tard à Augier — demandé conseil à son illustre camarade Delaunay qui lui avait tenu le langage suivant :
— 11 est exact, ma chère amie, que dans les Corbeaux tu as été supérieure et que tu ne nous as jamais rien donné d'aussi complet. Je le sais d'autant mieux que c'est moi qui ai monté la pièce et ai présidé à toutes les répétitions... Mais au théâtre, tout est convention : les auteurs, les comédiens ont Jeurs conventions : nous avons les nôtres et le public a les siennes. Or, il est admis, décrété, que tu es une ingénue et que le rôle de Clorinde ne peut, sous aucun prétexte, être tenu par une ingénue. Cela est ainsi : nous n'y pouvons rien ni toi, ni moi, ni Augier lui-même. Garde-toi donc d'aller contre cette convention ! Serais-tu aussi admirable en Clorinde que tu l'as été dans les Corbeaux, tu aurais le tort énorme de froisser les préjugés de ce public qui t'aime, qui t'applaudit, qui t'acclame, mais à la condition que tu joues les rôles que tu as l'habitude déjouer. J'ai eu, comme toi, une foule de projets de ce genre que je n'ai pu mettre à exécution parce que, pour le public, je suis un amoureux, rien qu'un amoureux, tout au plus un jeune premier et pas autre chose... Nous sommes au fond tous deux logés à la même enseigne ! Nous avons des emplois, des emplois conventionnels si tu veux, et nous n'en devons pas sortir si nous désirons conserver le rang que nous avons eu tant de mal à obtenir. Cours donc bien vite remercier Augier.
A PROPOS DE « L AVENTURIERE » 171
En te proposant de jouer Clorinde, il s'est souvenu qu'autrefois, lorsque son Aventurière — première version ! — était une comédie et non un drame, le rôle fut interprété par Mlle Anaïs qui, comme toi, était une adorable ingénue... L'ingénue suivit les conseils du jeune premier et Agnès ne fut pas Clorinde. Seulement, un jour qu'en cette même Aventurière le rôle de l'aimable Célie se trouvait sans titulaire, Suzanne Reichenberg rendit visite à Emile Augier et, du ton le plus gentil, elle murmura :
— Vous n'avez pas de Célie ? Voulez-vous de moi ? Je suis sûre que je jouerai très bien le rôle...
Augier esquissa un sourire et reprit :
— Va pour Célie ! Mais Célie, ce n'est tout de même pas Clorinde !...
C'est Suzanne Reichenberg elle-même qui m'a raconté cette petite histoire d'autrefois...
(5 décembre 1910).