‹ Autour de la Comédie-FrançaiseChapitre 35 sur 44 · DELAUNAY · texte numérisé non relu

DELAUNAY

LE PREMIER DES MUSSEïTISTES I DELAUNAY 173

nay, en sa jolie maisonnette de la rue des Missionnaires. Les mains tendues, l'illustre comédien vint à moi et je lui indiquai le but de ma démarche. Bien que visiblement flatté de la requête que je lui transmettais, il refusa d'abord... Il vivait loin du théâtre : on avait mis un peu brutalement à la retraite le professeur du Conservatoire ; on avait négligé de l'appeler au Conseil supérieur de l'École, et ces petites vexations l'avaient profondément affligé...

— Je suis un disparu, un oublié, murmura-t-il, et voici que le ministre et le directeur des Beaux-Arts imaginent de me ressusciter ! Comme c'est aimable à eux d'avoir pensé au vieux comédien, car je suis vieux, très vieux maintenant... Regardez mes cheveux... Ils sont tout blancs. Ils l'étaient déjà en mes dernières années de théâtre, mais j'essayais de donner le change. Dame ! Perdican et les cheveux blancs, ça ne cadre guère ! . . .

Delaunay se mit alors à me conter mille anecdotes de théâtre — le théâtre pour lui c'était toute la vie ! — puis avec un charme indicible et de sa caressante et incomparable voix d'or, il me dit la Soirée perdue. Jamais je n'éprouvai une telle émotion : c'était quelque chose de rare, de supérieur, quelque chose que —j'en avais la sensation ! — je ne reverrais jamais plus...

De la Soirée perdue il passa à V Espoir en Dieu. Il avait quitté son fauteuil et se tenait debout au milieu de la chambre : il jouait tout en disant, et le geste n'avait rien perdu de sa suprême élégance... Je revoyais Perdican comme aux plus beaux jours, le front mâle et fier, s'avançant le talon sonnaat, l'œil plein d'orgueil et assuré de conquérir sa cousine Camille... Il n'y avait plus de doute : Delaunay viendrait au palais de Versailles : j'assistais là à une répétition et à une répétition unique entre toutes.

Il y vint, en effet. La compagnie était digne de lui : nous avions obtenu le concours des artistes qui n'avaient pas paru la veille et l'avant-veille aux galas de l'Opéra et de la Comédie- Française : Constant Coquelin, Réjane, Rosi ta Mauri, Julia Subra, Marie Delna, Delmas, Fugère, enfin Mme Sarah Bernhardt, pour laquelle Sully-Prudhomme avait écrit un magnifique à-propos: la Nymphe de Versailles.

— Eh bien ! C'est convenu. Neuf heures pour le quart ! fit Delaunay. Je serai aussi exact qu'autrefois. Envoyez-moi un bulletin : ce sera le dernier de ma vie !... Il prendra place ici au milieu de ces tableaux, de ces dessins et de ces autographes que vous voyez réunis en cette galerie de souvenirs — souvenirs de plus de quarante années de théâtre ! Et tenez ! Je vais vous montrer quelque chose qui vous intéressera, vous l'ami de ma grande camarade Madeleine Brohan.

Ce quelque chose, c'était un superbe portrait d'Alfred de Musset agrémenté d'une dédicace signée de son frère Paul de Musset :

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