‹ Autour de la Comédie-FrançaiseChapitre 36 sur 44 · LE PREMIER DES MUSSETTISTES ,' DELAUNAY · texte numérisé non relu

LE PREMIER DES MUSSETTISTES ,' DELAUNAY

manda s'il consentirait à lui prêter ce fameux portrait ; elle désirait, disait- elle, en avoir une copie. Autorisée par Delaunay, elle l'emporta, et dans la marge qui l'encadrait, trouva le moyen — exécutant elle-même ce petit travail ! — d'abord de glisser les mots écrits par Alfred de Musset : « Approuvé cette écriture » ensuite d'y ajouter la signature, également authentique, du poète. Puis elle retourna le portrait chez Delaunay, ravi mais un peu intrigué. Heureusement Madeleine Brohan avait joint au portrait une de ces lettres comme elle seule savait en écrire, et, dans cette lettre, elle racontait à Delaunay qu'elle s'était adressée à un marchand d'autographes de sa connaissance qui, après bien des recherches, avait fini par dénicher — chez un huissier ! — un billet à ordre au bas duquel Alfred de Musset avait apposé sa signature en même temps que le traditionnel « Approuvé cette écriture... » Et voilà comment, grâce à la délicate et ingénieuse amitié de Madeleine Brohan, Delaunay fut gratifié de l'autographe qu'il n'avait pu trouver.

Delaunay avait, on le devine, religieusement conservé cette lettre de Madeleine Brohan. Toute la correspondance des Brohan, les lettres d'Augustine, de Madeleine et de leur mère Suzanne étaient d'ailleurs classées en une armoire de la « galerie aux souvenirs ». N'était-ce pas Suzanne Brohan qui, en 1881, lorsque Delaunay manifesta l'intention de prendre sa retraite, lui adressait ce gracieux billet :

Cher monsieur Delaunay,

En sortant dimanche du Théâtre-Français, je me sentais toute rajeunie. Que c'est donc bon de voir jouer comme cela la comédie et quel bijou que cette pièce montée ainsi ! Pourquoi songer à quitter ce bon public qui vous aime et ne vous voit jamais assez ? Et puis, est-ce que vous pourriez quitter Thiron ce petit oncle de Hol-

lande, si rond, si gai, si drôle dans ses essais de colère, si facilement ému ? Et ce sublime abbé de Got, si occupé, si graâve et si comique, chère douce bête à bon Dieu ! Vous êtes adorables tous les trois. Je ne parle pas, par modestie et parce que c'est moi qui l'ai faite, de cette belle et fantasque baronne, si bonne et si folle, ni de cette fine ingénue Cécile parce qu'elle est ma filleule et qu'elle fut longtemps mon écolière et ma quasi-fille : mais enfin, Madeleine et Suzanne ne gâtent pas un ensemble qu'on ne trouve nulle part ailleurs. Restez, cher monsieur Delaunay, restez !...

Votre amie

Suzanne Brohan.

C'était, en effet, une interprétation merveilleuse que celle d'77 ne faut jurer de rien; mais il faut reconnaître que celle du Chandelier n'était pas moins parfaite avec Delaunay jouant Fortunio, Frédéric Febvre Clavaroche, Thiron maître André, Goquelin cadet le clerc de notaire et Sophie Croizette succédant, en Jacqueline, à Madeleine Brohan. Lorsque Perrin remonta la pièce que la censure avait interdite, vingt-deux années avaient passé depuis la première représentation de 1850, et Delaunay était aussi étincelant de jeunesse qu'au premier jour.

— Vous êtes le plus jeune des jeunes gens, s'écriait l'administrateur général de la Comédie-Française sur le « plateau », devant tous les interprètes réunis. Le rôle est vous, cher Delaunay, et vous êtes lui !...

On ne pouvait mieux dire... Le poète et l'interprète ne faisaient qu'un : tout le théâtre de Musset reposait en Delaunay. Ceux et celles qui eurent la joie d'être ses partenaires le savent bien: ils le savent bien aussi ces élèves qu'il aimait tant et dont il se montrait si fier : Mlles Muller, du Minil, MM. Albert Lambert fils, Dehelly, Numa, ïarride, Gauthier, Desjardins, Burguet — je cite un peu au hasard

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