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LE PREMIER DES MUSSETTISTES : DELAUNAY

et je m'en voudrais d'oublier Mme Marsy, une des plus belles grandes coquettes qu'il nous ait été donné d'applaudir, et la charmante Mlle Darlaud qui, comme Mme Marsy, a trop tôt quitté le théâtre, et l'excellent Pierre Laugier disparu en plein talent, et la ravissante Ludwig qui, sans nul doute, serait devenue une des grandes artistes de la Comédie, et Henri Samary, frère de Jeanne et de Marie, si aimable jeune premier, et la pauvre Biana Duhamel, morte si tristement et — c'est le nom que j'aurais dû citer tout d'abord ! — Louis Delaunay, le fils de l'immortel amoureux, aujourd'hui un des plus solides comédiens de notre premier théâtre.

Entre tous ces glorieux souvenirs, Delaunay aimait à évoquer celui de sa représentation d'adieu à la Comédie- Française. Ce soir-là, il avait reparu dans ses rôles favoris, et il nous disait :

— Jamais je ne fus plus ému, ému à un point tel qu'en entrant en scène je craignais d'être forcé d'en sortir. Le trac, l'horrible trac!... Mon programme comprenait deux intermèdes : l'un consacré au chant, pour lequel j'avais obtenu le concours de mon célèbre ami Faure ; l'autre à la poésie. Mes chères camarades Reichenberg, Barretta, Bartet et Samary disaient des poésies de Musset et elles avaient eu la délicate attention d'intituler ce numéro « A Musset » : elles voulaient ainsi associer en un même hommage le poète et son interprète. Eh bien ! voyez-vous : la petite histoire du cadre de ma chère Madeleine et puis celle de « A Musset », le soir de ma représentation de retraite, voilà qui nous console des petites déceptions inhérentes, hélas ! à notre métier.

Selon son désir, Delaunay reçut le bulletin qui le convoquait le 8 octobre 1896 au palais de Versailles : à neuf heures pour le quart, il était là... Quand il arriva dans les coulisses, ses camarades l'acclamèrent ; quand il parut en scène, des applaudissements partirent de tous les coins de la superbe salle du palais de Versailles, et quand il eut dit le dernier vers de la Soirée perdue, les bravos redoublèrent, frénétiques... La représentation terminée, le président Félix Faure alla à lui : il le connaissait de longue date et lui rappela l'époque où il montait dans sa loge et où, entre bons camarades, parmi lesquels Lambert-Thiboust et José Dupuis, on causait théâtre. Après lui avoir transmis les félicitations de l'Empereur de Russie, le Président Félix Faure quitta les coulisses du palais de Versailles, des coulisses improvisées pour la solennelle circonstance, et Delaunay restait là, heureux, brisé par l'émotion.

— A mon tour, fit Goquelin fondant en larmes, à mon tour, mon cher Delaunay, de t'embrasser pour moi d'abord, ensuite au nom de tous tes camarades, les anciens et les nouveaux! Nous t'aimons bien va !... Mais tu sais qu'après toi personne n'osera plus toucher à Musset !...

Ce que Perrin disait naguère à Fortunio, Coquelin le redisait avec plus de force. Et voilà pourquoi aujourd'hui, à l'heure où les Mussettistes donnent leur fête, j'ai tenu à rendre hommage à l'artiste incomparable dont le nom restera éternellement attaché à celui du poète...

(// décembre 19i0).

Photo Boissonnas-Taponier

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