LE BARGY
A Monsieur Le Bargy.
Trente ans de théâtre ! Vous les avez presque jour pour jour, mon cher Le Bargy. Vos débuts à la Comédie-Française eurent lieu à la fin 1880 ; Tannée précédente, vous remportiez au Conservatoire un premier prix de comédie et un premier accessit de tragédie; immédiatement Perrin vous engageait et vous faisiez votre volontariat avant d'entrer chez Molière.
Au Conservatoire, vous suiviez les classes de Got en comgnie de M. deFéraudy; vous étiez, lui et vous, ses élèves favoris... L'illustre doyen déclarait qu'il répondait de votre avenir à tous les deux, non seulement parce que vous disiez juste, mais aussi et surtout parce que vous compreniez ce que vous disiez. Et Got, hochant la tête, de s'écrier, de ce ton maussade qui donnait tant de prix à ses boutades :
— Vous savez que c'est extrêmement rare un comédien qui sait ce qu'il dit !.., La plupart ont l'air de comprendre : mais de l'air à la chanson, il y a loin...
Vous n'en étiez pas moins, tout en étant élève de Got, assidu aux cours de Delaunay, et cela s'expliquait d'autant mieux que vous vous prépariez à jouer ces rôles d'amoureux et de jeunes premiers où il montrait une incompa-
rable maîtrise. Delaunay, selon la juste expression de votre doyen, notre cher Mounet-Sully, était un professeur de style; l'enseignement de Got, au contraire, qui faisait merveille à l'École normale, n'était peut-être pas toujours à la portée des élèves du Conservatoire... Mais vos études au lycée d'Amiens avaient été supérieures ; le vénérable M. René Goblet, qui était votre député et vous soutenait de sa très légitime autorité, certifiait que vous réussiriez en n'importe quelle carrière : vous deviez donc, mieux qu'un autre, profiter des leçons de style de Delaunay et des excellents avis de Got.
Le fait est que votre concours de tragédie au Conservatoire dans Néron de Britannicus dénotait une singulière compréhension de ce rôle, fort difficile pour un débutant. Assurément vous méritiez mieux qu'un premier accessit: mais le jury a souvent des raisons que le public ne comprend pas : il tenait sans nul doute à marquer que vous étiez un comédien plutôt qu'un tragédien, ce en quoi il n'avait pas tort : aussi s'empressait-il de vous gratifier de la première récompense de comédie, que vous partagiez avec M. Brémont, élève de Régnier, aujourd'hui un des professeurs de déclamation dont la place est au Conservatoire.
Les parfaites Annales du théâtre de la musique attestent que ce même jour, au concours de comédie, vous avez détaillé à ravir la classique scène de la fontaine de On ne badine pas avec V amour. Laissez-moi vous dire à ce propos que le brillant succès que vous a valu ce rôle de Perdican lors des récentes fêtes en l'honneur du poète, devrait bien vous encourager à revenir au répertoire de Musset. Vous êtes, en effet, un classique : vous avez commencé par interpréter Molière et Musset (vous avez été Valentin, Perdican, Portunio et Cœlio) et vous reconnaîtrez que cette étude du
répertoire contribua largement à vos belles victoires dans la comédie moderne.
N'est-ce pas, d'ailleurs, un rôle du grand répertoire classique, Glitandre des Femmes savantes, qui vous servait de début à la Comédie-Française, en même temps que votre regretté camarade Leloir apparaissait sous les traits du bonhomme Chrysale ? Les artistes les plus notoires vous menaient à la bataille, Perrin prétendant fort justement que le seul moyen d'aider à la réussite d'un débutant, c'est de l'encadrer... Got et Coquelin jouaient ïrissotin et Vadius ; M. Silvain, Ariste ; Mmes Madeleine Brohan, Jouassain et Lloyd, Philaminte, Bélise et Àrmande; l'étourdissante Jeanne Samary, Martine : enfin Mme Blanche Barretta interprétait Henriette avec l'art exquis que vous savez.
Vos premières années à la Comédie furent dures... Votre chef de file Delaunay était alors en pleine gloire et j'imagine que si votre autre chef d'emploi, Worms, n'eût consenti à vous céder quelques rôles, vous auriez de guerre lasse abandonné la partie... En ce temps-là, nous nous réunissions chaque soir entre camarades après le théâtre, et vous n'avez pas oublié nos joyeuses parties de domino qui commençaient à minuit et demi et se terminaient fort tard dans la nuit. L'illustre président de ces agapes était le grand Falguière ; M. Adrien Hébrard, Georges Chalamet et notre ami Prud'hon étaient nos autres partenaires : la partie terminée, nous faisions route ensemble et nous arpentions la rue Auber tout en nous contant nos idées, nos projets, nos espérances... Déjà vous me reprochiez d'être un dos fidèles de l'Oncle : un jour même qu'une discussion s'était
élevée entre lui et vous au sujet de l'interprétation d'un rôle, vous protestiez et, dans une lettre qu'il rendait publique, vous mettiez en cause ses neveux. Fièrement, je revendiquai l'honneur d'être de ce nombre : je pris la mouche et la plume et je répondis à votre épître à Sarcey par un virulent article; car je remplissais les graves fonctions de feuilletoniste dramatique et je croyais fermement — ô naïveté de la jeunesse ! — que mon hebdomadaire rezde-chaussée théâtral exerçait sur mes contemporains une irrésistible action.
Notre brouille finit par un incident imprévu. La Comédie- Française donnait Denise ; je me trouvais, ce soir-là, sur le « plateau » dans le « guignol » ; vous étiez jeune sociétaire et sévèrement vous vous empressiez de demander au semainier pourquoi des « étrangers » se permettaient de circuler sur la scène... Vous ignoriez que, le matin même, votre ministre, qui était le mien, m'avait nommé inspecteur des théâtres... J'étais, comme nous disons, de « service ». Vous prîtes le parti de rire de votre méprise et loyalement on se réconcilia.
Delaunay avait alors quitté le théâtre et beaucoup de ses rôles vous revenaient de droit. Votre talent s'était perfectionné et ceux-là mêmes qui, à vos débuts, vous faisaient un grief d'imiter le célèbre jeune premier — on imite toujours quelqu'un quand on commence ! — reconnaissaient que votre personnalité ne se discutait plus... Déjà vous possédiez cette autorité particulière que donne le titre de sociétaire et à mesure que les « douzièmes » arrivaient, vous osiez davantage. Le comité, le jour où il vous avait appelé au sociétariat, vous avait accordé un tiers de part et, chaque année ré-
gulièrement, il vous allouait, à vous et à votre camarade de Féraudy, un nouveau douzième. Vous aviez été, avec M. de Féraudy, élève de Got au Conservatoire : vous étiez entrés ensemble à la Comédie ; comme Got et Delaunay autrefois, vous suiviez la même route.
Cette route était pour vous comme pour lui triomphale. Je laisse aux biographes le soin de dresser la longue liste des rôles que vous avez créés ou repris depuis 1880.11s rappelleront que vous êtes l'admirable interprète de Victor Hugo, d'Augier, de Dumas, de Paul Hervieu, d'Henri Lavedan, de Maurice Donnay, d'Alfred Capus : ils évoqueront vos magnifiques créations des Tenailles, du Dédale, de la Loi de l'homme, de Connais-toi, du Marquis de Priola, de l'Autre Danger, du Duel, des Deux hommes, et ils se garderont d'oublier Septmonts de l'Etrangère, Olivier de Jalin du Demi-Monde, de Simerose,puis de Ryons de l'Ami des Femmes, les Effrontés, le Fils de Giboyer, don Carlos à'Hernani, Saverny de MarionDelorme....
S'il vous fallait, parmi tant de rôles, indiquer celui que vous aimez le mieux, vous seriez, j'imagine, fort embarrassé. Votre maître Got, lorsqu'on lui posait une telle question, répondait invariablement : « Je les préfère tous ! » et il ajoutait :
— Seulement, dites-vous bien que trop souvent le public ne se rend pas compte du mal que nous avons à mettre debout certains rôles... Il en est que nous jouons dix fois et dans lesquels nous dépensons beaucoup de talent : d'autres, par contre, ne nous coûtent aucune peine : nous n'avons qu'à parler et nous les jouons durant des mois et des années ! ... Il en est de même des pièces, et c'est ce qui nous console Combien d'ouvrages médiocres s'éternisent sur l'affiche, alors que de belles œuvres en disparaissent après quelques soirées \
L'observation de Got était juste : incontestablement, l'effort de l'interprète ne se trouve pas toujours suffisamment compris et récompensé. Qui, par exemple, se souvient aujourd'hui de Siruensée ? Le public vous y acclama ; vous nous avez donné là une chose unique ; malheureusement, Siruensée n'arriva pas à se maintenir au répertoire... Et ce rôle du marquis de Presles, tenu par tant d'illustres artistes, et où, de l'avis des plus sévères, vous égalez le créateur, l'inimitable Bressant ! Et votre rôle de début, Glitandre des Femmes savantes, que vous ne jouez plus que trop rarement et où, le temps aidant, vous avez atteint l'absolue perfection ! Ici dans le répertoire classique, les victoires comptent double : un comédien peut tout jouer, tout tenter, quand il a pioché Molière et Racine, Marivaux et Musset. C'est votre cas, et voilà pourquoi aujourd'hui on vous demande aussi instamment de nous rendre le Don Juan de Molière.
Don Juan... Suivant mes aimables confrères les courriéristes, la remise à la scène du chef-d'œuvre de Molière aurait été la cause de votre démission de sociétaire.
Démission ! Est-ce possible ? Après trente ans de succès, vous quitteriez le théâtre qui vous doit beaucoup, mais auquel, de votre côté, vous ne devez pas moins... Vous deviendriez, disent les uns, directeur d'une scène nouveau-modèle que vous feriez construire; vous voudriez, racontent les autres, entreprendre de longues tournées et porter à l'étranger ce que J.-J. Weiss appelait si joliment le rayon de France...
Et après? Ne regretterez-vous pas bientôt ce théâtre où vous avez grandi et où vous triomphez ? Avez-vous aussi pensé
qu'une fois installé directeur à Paris, vous n'auriez plus le droit — c'est le mot — de jouer les pièces que je nommais plus haut, par cette seule raison qu'elles appartiennent non pas à l'artiste qui les a créées mais au théâtre qui les a représentées?... Combien Coquelin se désolait de ne pouvoir interpréter à Paris, ni Poirier, ni Noël de la Joie fait peur (deux de ses meilleurs rôles qu'il ne joua qu'en province et à l'étranger), ni Annibal de l'Aventurière, ni Destournelles de Mademoiselle de la Seiglière, ni Gringoire /..,
La liberté, l'indépendance, le plaisir de voir de beaux pays, la joie et l'honneur de gouverner, tout cela est plein d'attraits : mais le regret qu'on n'avoue ni à ses amis nia soimême, le regret profond, cuisant, éternel, qu'on a d'avoir quitté la grande Maison ! Car ceux qui l'attaquent, vous le savez bien mon cher ami, ce sont ceux qui ne la connaissentpas... Restez-y.... Nos trente ans de théâtre à chacun de nous m'autorisent à vous donner cet avis...
{26 décembre 1910).