LE NOUVEAU DECRET DES PENSIONS ET RETRAITES
quable rapport, la reprit au Sénat. Je me rappelle même qu'il y a quelques années plusieurs hauts fonctionnaires tinrent au Conseil d'État une très importante séance à laquelle j'eus l'honneur d'assister : la commission des retraites de l'Opéra et celle des retraites de l'Opéra-Comique avaient donné les plus heureux résultats, et il s'agissait de savoir si la Comédie-Française ne pourrait être assimilée à ces deux scènes. D'aucuns, M. Jules Claretie le premier, le doyen Mounet-Sully le second, eurent soin de faire observer que le comité d'administration de la Comédie -Française a seul qualité pour s'occuper de telles affaires : je me permis, quant à moi, d'ajouter que l'administration d'une société organisée comme la Comédie-Française n'a aucun rapport avec la direction d'un théâtre. J'incline à croire que ce fut cette opinion qui prévalut puisqu'à la suite de cette mémorable et tumultueuse séance, la commission cessa de fonctionner...
Le projet a, comme vous pouvez le constater, accompli un beau chemin : M. Jules Claretie, après y avoir longuement réfléchi, a considéré qu'il était mûr et que le moment était venu de l'appliquer. On vous en a indiqué la clause principale : jusqu'aujourd'hui les sociétaires, autrement dit les associés, avaient seuls droit à la retraite : toutefois, grâce à une excellente tradition de générosité, les pensionnaires, qui n'avaient pas été jugés dignes d'obtenir ce titre si envié de sociétaire et qui n'en avaient pas moins rendu de sérieux services au théâtre, bénéficiaient de cette même faveur : non seulement les pensionnaires mais aussi les nombreux employés, hommes et femmes, régisseurs, souffleurs, avertisseurs, tapissiers, couturières, bref tout le personnel.
Les bonnes traditions — j'insiste intentionnellement sur ce mot tradition parce qu'on en méconnaît parfois le sens et la portée — le voulaient ainsi ; mais de droit absolu, point :
un pensionnaire ou un employé pouvait quitter le théâtre ou bien être remercié, sans qu'une retraite lui fût accordée ; en fait, cet oubli n'était pas commis ; en droit, il pouvait l'être.
Vous comprenez maintenant pourquoi j'ai raison d'affirmer une fois encore que la Comédie est un théâtre exceptionnel, admirable, unique au monde, bien que le Burgtheater de Vienne s'ingénie, sans y parvenir, à copier ses statuts et ses règlements. (Le malheur du Burgtheater c'est qu'il ne possède ni un double répertoire classique et moderne comparable au nôtre, ni une troupe d'ensemble aussi solide que celle de la Comédie-Française.) Vous comprenez aussi pour quelles raisons artistiques, matérielles et morales, tout artiste rêve de se créer, à la Comédie, une place, si petite qu'elle soit.
Le jeune homme, arrivant de sa province, débarque au Conservatoire; il débite, tremblant de peur, une scène qu'il a piochée durant des années : le jury le reçoit ; le pauvre garçon devient élève du Conservatoire, et vous voulez qu'à cette minute — minute supérieure ! disait l'auteur de Denise — où il franchit la première étape, il ne pense pas à la Comédie-Française ! Mais c'est là un rêve — excusez le mot ! ■ — réglementaire...
Et ce chanteur de café-concert, charmant artiste du reste, qui a joué aux côtés de Mme Bartet et de Mlle Marie Leconte, et qui, malgré ce redoutable voisinage, a triomphé? Croyezvous donc que lui aussi, entre deux chansons de pioupiou, il n'ait pas caressé le rêve d'appartenir un jour, sur le tard, à la grande Maison ? Et le camarade de celui-ci qui s'est piqué au jeu, qui joue Pourceaugnac ou Sganarelle en Odéonie et qui, au concert, gagne jusqu'à cinq cents francs par soirée ? Soyez certain qu'à ces magnifiques appointements,
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qui lui valent châteaux, chevaux, voitures et autos, il préférerait de beaucoup l'honneur suprême, le droit d'inscrire sur sa carte de visite : « De la Comédie-Française » !
Vous dirai-je qu'assez souvent je reçois les confidences de vieux artistes qui ont du talent, sont avantageusement connus et n'ont qu'un désir : terminer leurs jours à la Comédie-Française, non point pour y tenir des rôles, mais pour y apporter une lettre (sic) et avant tout pour avoir l'honneur d'être pensionnaires de la Grande Maison.
— Vous ne devinez pas mon désir ? murmure le brave homme. Je vous L'ai confié il y a bien des années, alors que j'étais le pensionnaire de Koning, au Gymnase... Je ne connais pas M. Claretie, mais lui, il me connaît! Je lui ai écrit bien des fois et toujours il m'a répondu !... La Comédie-Française ! Ah ! je sais qu'il est de bon ton maintenant de proclamer que beaucoup de ceux qui y sont ne trouveraient pas d'engagements au boulevard ! Allons donc! Ça, c'est des histoires fabriquées par les camarades qui voudraient bien, eux, en être de la Comédie-Française, et qui n'ont pas le courage de l'avouer... Et moi, voyez-vous, je vous confesse que c'est le rêve de ma vie d'artiste !
A la seule façon dont ces braves gens scandent ces mots « la Comédie-Française », on devine que le prestige de notre premier théâtre n'a pas diminué à leurs yeux. Et c'est tant mieux si la Grande Maison résiste victorieusement aux attaques que ne cessent de diriger contre elle ceux qui en réalité n'en connaissent pas le fonctionnement.
Ce nouveau décret des pensions et des retraites est une nouvelle preuve de son admirable vitalité...
(1er janvier 1911).
Le centenaire de Jules Sandeau a été célébré hier... M. Jules Glaretie a fort judicieusement pensé que la meilleure manière d'honorer Jules Sandeau c'était d'inscrire sar l'affiche de la Comédie-Française son œuvre la plus charmante et la plus populaire, Mademoiselle de la Seiglière, qui en réalité n'a jamais quitté le répertoire,
Je me souviens qu'au temps déjà bien éloigné où mes parents me conduisaient au théâtre pour me récompenser de « l'exemption » obtenue au lycée, les deux ouvrages modernes que la Comédie-Française donnait le plus souvent étaient le Gendre de M. Poirier et Mademoiselle de la Seiglière. Des pièces elles-mêmes nous ne nous inquiétions guère et peu nous importait de savoir quelle était la part de collaboration qu'avait apportée le grand comédien Régnier, le créateur de Destournelles de Mademoiselle de la Seiglière. Seuls les artistes retenaient notre attention : ce qui nous amusait, c'était decomparer les diverses interprétations d'une comédie... En revanche, ce qui nous irritait — nous pouvons bien l'avouer aujourd'hui ! — c'était la complainte de nos anciens : « Vous n'avez pas vu les créateurs de Mademoiselle de la Seiglière ? Vous êtes trop jeune ! Quels grands artistes ! Samson, Régnier, Maillart, Madeleine Rrohan et Nathalie !
Et Delaunay qui, par déférence pour Sandeau et pour son camarade Régnier, Delaunay le plus parfait des Perdicans et des Forlunios, qui consentait à jouer le bout de rôle de Raoul de Vaubert ! »
Hélas ! Nous ne nous doutions pas qu'un jour arriverait — il est arrivé ! — où nous-mêmes nous deviendrions ces anciens et où, pleins de regrets, nous répéterions mélancoliquement à nos cadets: « Mademoiselle de la Seig Hère ? Mais c'est toute notre jeunesse ! Nous y avons applaudi Thiron, le délicieux Thiron qui nous semblait réaliser, en ce rôle du marquis, l'idéal de la perfection... Et Coquelin en Destournelles ! Quelle verve, quelle jeunesse ! quelle allure ! Et Febvre, Rernard Stamply si magnifiquement campé ! Et après Febvre, Laroche, maintenant retiré au fond de la Bretagne, et après Laroche, Worms, comédien unique qui, suivant le juste mot de Dumas, agrandissait ses rôles ! Nous n'avons applaudi, en Hélène, ni la créatrice, notre chère « Madame Madeleine », ni Mme Favart, mais nous y avons admiré Sophie Croizette, rayonnante de beauté, — trop belle ! disait Régnier, — qui possédait un charme si particulier qu'elle excusait tous les contre-sens de distribution. A Sophie Croizette succédaient d'abord Mme Emilie Broisat, aimable, élégante, distinguée, ensuite Mme Blanche Barretta, l'idéale des « amoureuses » qui illuminait le personnage de sa grâce souriante. Que d'artistes et que de grands artistes ! »
Voilà notre complainte à nous les jeunes d'autrefois et les anciens d'aujourd'hui ... Tout naturellement ceux qui viennent après nous et n'ont pas connu ces artistes, proclament que MM. Coquelin cadet, de Féraudy, Truffier sont les seuls, les vrais Destournelles, et qu'en ce rôle de Bernard Stamply MM. Albert Lambert fils et Leitner restent sans
égaux : ils ajoutent qu'une très excellente comédienne, Mlle Renée du Minil, suivant l'exemple de « Madame Madeleine», joua d'abord Hélène, puis changea d'emploi et qu'elle retrouve aujourd'hui dans le personnage de la baronne de Yaubert le même succès qu'il y a quelques années dans Hélène... Un rôle, avouons-le, un tantinet conventionnel que celui de cette brave baronne, un rôle qui permit à toutes les « jeunes mères », Mmes Madeleine Brohan, Édile Riquer, Blanche Pierson, Fayolle, Persoons, d'y déployer toutes les ressources de leur talent. Et nos cadets auraient bien tort d'oublier Mlle Géniat, charmante Hélène, et MM. Leloir et Pierre Laugier, qui sans valoir leurs glorieux prédécesseurs, jouèrent excellemment le marquis. J'ose même espérer que les historiographes de la Comédie-Française voudront bien nous rappeler que ce fameux rôle du marquis fut tenu supérieurement par Frédéric Febvre, qui avait été un exquis Stamply. Enfin, dans une cinquantaine d'années, les habitués de la Comédie-Française consulteront à leur tour les archives de notre premier théâtre et liront le programme de la Matinée du Centenaire de Jules Sandeau : 19 février 1911. Mademoiselle de la Seiglière. Interprètes :MM. ïruffier, Leitner, Louis Delaunay, Croué, Guilhène, Mlles Du Minil et Maille.
Mon cher et regretté ami Henry Régnier, le fils du collaborateur de Jules Sandeau, aimait à parler de cette Seiglière. 11 était âgé de quatre ans quand la Comédie-Française afficha la première de la pièce, et s'il n'y assista pas ce fut tout comme... On prétendait que la collaboration de Régnier avait été sollicitée par Sandeau pendant les répétitions, au
moment où l'ouvrage allait être représenté. Cette légende — encore une fausse légende ! — agaçait Henry Régnier à un point tel que, sur les instances de quelques amis dont j'étais, il écrivit, pour une revue, un article très documenté, excellent de pensée et de forme, dans lequel il exposait la genèse du roman ainsi que celle de la collaboration.
Le roman parut en 1846 et fit sensation; quant à la pièce, elle fut jouée à la Comédie cinq ans après, en novembre 1851 : Sandeau en avait exactement quarante... Henry Régnier raconte — j 'ai pieusement conservé l'article aujourd'hui introuvable ! — que l'œuvre avait été lue par son père, sous le titre du Château de la Seiglière, un dimanche du mois de janvier de cette année 1851. Le comité de lecture, présidé par l'administrateur général commissaire du gouvernement près la Comédie-Française Arsène Houssaye, comprenait Samson, Ligier, Beauvallet, Provost, Brindeau, Leroux, Maillart, Got, Delaunay auxquels se joignaient (les femmes, comme aujourd'hui, prenaient place en cet aréopage) Mmes Anaïs- Aubert, Noblet, Augustine Brohan, Mélingue, Denain : seuls Geffroy et Mlle Rachel s'étaient excusés. . . 15 votants, 15 boules blanches... Bravos, acclamations, félicitations aux auteurs... Arsène Houssaye annonçait qu'on répéterait le lendemain même de la lecture, mais l'administrateur général comptait sans Alfred de Musset qui — plus ça va, plus c'est la même chose ! — réclamait un tour en faveur de ses Caprices de Marianne. Lisez d'ailleurs ce petit mot qu'adressait à ce propos Jules Sandeau à son collaborateur Régnier :
« 28 janvier 1851.
« Mon cher ami,
« Je suis consterné. Les Caprices de Marianne vont pas-
ser... D'un autre côté, il est question d'une pièce en vers où jouerait Madeleine Brohan et qui serait représentée avant notre Château de la Seîglière !
« Voyez-donc Houssaye et tachez de parer ce double coup !
« Tout à vous,
« Jules Sandeau. »
On attendit, mais pas trop longtemps, et le 4 novembre, onze mois après la lecture, Mademoiselle de la Seiglière faisait son apparition à la Comédie-Française. La pièce allait aux nues, acclamée d'acte en acte et de scène en scène : la presse était unanime à enregistrer ce triomphe, et tous les feuilletonistes exprimaient le regret que l'auteur de Marianne, de Madeleine, du Docteur Herbeau, de Sacs et Parchemins et de cette Seiglière si ingénieusement adaptée aux exigences scéniques n'eût pas les honneurs de l'Académie. Un critique pourtant, nommé Brisset, déclarait que Samson avait, à force de talent, atténué les énormités du rôle du marquis (sic) et un autre critique, Auguste Lireux, reprochait à Sandeau d'avoir fait de la politique et à Régnier de ne pas avoir suffisamment respecté le dénouement du roman. « Dans le roman, écrivait le sévère Auguste Lireux, Stamply se donnait la mort et Hélène prenait le voile, ce qui était bien. . . Mais il m'est difficile d'admettre les conscessions accordées par le romancier Sandeau au dramaturge Régnier. »
Que tout cela est loin ! Nous ne songeons même plus aujourd'hui à discuter Mademoiselle de la Seiglière! Nous
chérissons cette comédie par reconnaissance, comme nous adorons ces douces chansons qui ont bercé nos premières années. Nous n'ignorons pas que tous ces personnages sont quelque peu artificiels et nous souhaiterions à chacun d'eux plus de vérité et moins de convention. Mais nous sommes maintenant, je vous l'ai dit, « les anciens », et nous avons perdu cette vilaine manie d'analyser et de disséquer... Nous affectionnons cette gentille famille de la Seiglière, le papa et la jeune fille, et l'astucieux Destournelles et le fougueux Stamply, et aussi les bons Vaubert : nous les affectionnons tous et toutes, sans y prendre garde, peut-être bien parce qu'ils ont charmé nos pères ! Nous les aimons par souvenir, j'allais dire par respect... Et voilà pourquoi nous avons eu plaisir à revoir ces naïves et souriantes figures de rêve...
(M février 1011).
On a beaucoup parlé ces jours-ci des comités de lecture ainsi que des lecteurs de nos deux Théâtres-Français : peut-être ne serait-il pas inutile de dissiper à ce sujet certains malentendus.
Le comité de lecture de l'Odéon statue sur les rapports qui lui sont présentés par le lecteur du théâtre; c'est avant tout un comité de surveillance, et le directeur a le droit de recevoir une pièce sans consulter ce comité. Les choses ne se passent pas de la même manière à la Comédie-Française, qui est une Société artistique et commerciale, gérée par un administrateur. A la Comédie, les fonctions de lecteur, que notre distingué confrère Marcel Ballot exerçait avec tant d'autorité depuis la mort d'Hippolyte Lemaire, sont aujourd'hui remplies par MM. Edouard Noël et Emile Blavet : elles exigent non seulement du tact, mais aussi une profonde connaissance du théâtre... Un illustre lecteur de la Maison, Henri Lavoix, me disait un jour :
— Songez que trois cents manuscrits environ sont déposés à la Comédie-Française du 1er janvier au 31 décembre ! L'administrateur général commence par nous remettre ces manuscrits : seuls les auteurs dont les noms ont déjà paru
LECTEURS ET COMITÉS DE LECTURE 19ï>
sur l'affiche de la Comédie-Française sont dispensés de cette première formalité. Nous sommes deux préposés à cette besogne : chacun prend connaissance de cent cinquante pièces en une année... Sur chaque pièce il rédige un rapport substantiel, motivé, concluant soit à la lecture de l'ouvrage devant le comité, soit au refus. Ce comité, présidé par l'administrateur général et composé des sociétaires les plus importants, n'a pas, ainsi qu'on le croit, Tunique mission déjuger les œuvres que les lecteurs trouvent dignes de lui être soumises. Avant de se réunir en comité de lecture, il tient le rôle de comité d'examen, toujours présidé par l'administrateur... A ce comité d'examen nous assistons, nous lecteurs, et nous lui présentons tous nos rapports, qu'ils concluent au refus de l'ouvrage ou à l'acceptation. Vous voyez que notre tâche est assez compliquée. Nous sommes, passez-moi le mot, à l'avant-poste du théâtre : nous éclairons la lanterne du comité et croyez bien que s'il est pénible aux comédiens de jeter dans l'urne un bulletin de refus, et plus cruel encore à l'administrateur de transmettre cette décision à l'auteur, il est également fort délicat pour le lecteur de procéder à l'enquête préparatoire dont je vous expose les multiples péripéties.
Ce que Henri Lavoix appelait en son langage imagé les « péripéties » de la fonction de lecteur, c'étaient simplement les détails : mais il était homme de théâtre dans toute l'acception du terme et les moindres anecdotes — il en avait beaucoup et lescontait fort joliment — prenaient, en passant par sa bouche, l'allure de petites comédies... Pailleron, son intime ami, lui disait un soir au Théâtre-Français, pendant un des fameux entr'actes du Monde où l'on s ennuie : « Lavoix, vous êtes l'archevêque du temple de Molière ! » Et le fait est qu'il avait, le bon Lavoix, l'air d'un prélat et
d'un prélat heureux de mener une douce vie entre la Bibliothèque nationale dont il était un des hauts fonctionnaires et la Comédie-Française où il passait la fin de ses soirées : je dis la fin, car Lavoix dînait tous les jours en ville et n'éprouvait aucun embarras à avouer que c'était là son plaisir favori : convive charmant d'ailleurs, plein d'esprit et d'entrain, parlant pour deux et mangeant comme quatre.
Edouard Cadol occupa lui aussi le poste de lecteur de la Comédie-Française. Il apportait dans l'exercice de sa fonction autant de conscience qu'Henri Lavoix, mais moins de bonne humeur. Au fond, Cadol ne pouvait se consoler d'avoir abandonné la carrière d'auteur dramatique. Avec quelle mélancolie il évoquait le souvenir de ces aimables Inutiles que nous applaudîmes naguère au théâtre Cluny sous la direction de La Rochelle et qui valurent un si beau succès à une de nos meilleures comédiennes, Mlle Fayolle, alors débutante, aujourd'hui duègne en chef du Théâtre-Français !
Edouard Cadol était l'auteur de beaucoup de comédies qui n'avaient qu'un défaut, celui d'être trop bien faites : sa montre d'auteur dramatique n'était plus à l'heure et lorsqu'on prononçait devant lui les mots de « théâtre libre » et de « tranche de vie », son visage, qui n'était jamais très gai, s'assombrissait davantage encore... Cadol n'avait pas le scepticisme souriant d'Henri Lavoix : il n'admettait nullement la nécessité périodique d'une évolution théâtrale; il en était encore à l'époque de la Belle Affaire à l'Odéon de Charles La Rounat...
Cette Belle Affaire, qui tint l'affiche de notre second Théâtre-Français durant deux mois, avait son histoire. Elle avait vu le jour au Ghâteau-d'Eau où le mélodrame trouvait son dernier refuge; du Château-d'Eau elle avait émigré à l'Odéon ; sur le judicieux conseil du directeur de la scène, M. Porel, les cinq actes avaient été réduits à trois et cette amputation avait fort bien réussi ; aussi Cadol, encouragé par le succès des soixante représentations odéoniennes, n'avait-il plus qu'un rêve : voir la Belle A/faire déménager de nouveau et entrer au répertoire de la Comédie-Française. Son rêve aurait-il été réalisé ? Je l'ignore ! Ce qui est certain, c'est que le jour où il apprit qu'un des postes de lecteur était vacant, Cadol soupira, plein de résignation :
— Lecteur, c'est bien tentant, mais ne plus être auteur, c'est bien triste !... Pauvre Belle Affaire, elle n'aura pas eu de chance ! Elle n'ira pas à la Comédie...
C'était Paul Perret, le compagnon de lecture de Cadol, qui colportait ce mot, protestant ainsi contre les lecteurs-dramaturges et partant de ce principe, vraiment trop farouche, qu'un lecteur ne peut être auteur dramatique : à quoi Cadol répondait, s'adressant à Paul Perret feuilletoniste de la Liberté, qu'un critique ne peut juger les œuvres sur lesquelles il rédige des rapports.
La vérité c'est qu'ici comme partout ailleurs, il y a la manière. . . Le fait d'être lecteur n'empêcha jamais Paul Perret de remplir avec indépendance et talent les sacerdotales fonctions de critique : de son côté, Cadol pouvait nous procurer le plaisir d'applaudir une de ses pièces sur une scène de genre. . . Adrien Decourcelle, ancien lecteur de notre premier théâtre, n'était-il pas l'auteur de deux petits chefs-d'œuvre de la souriante comédie-vaudeville : la Joie de la maison et Je dîne chez ma mère ? Le même Adrien Decourcelle n'avait-il pas
donné à la Comédie-Française, en collaboration avec Jules Sandeau, Marcel, un acte fort émouvant que Frédéric Febvre joua à ravir?
On a cité d'autres noms de lecteurs ; ceux de Narcisse Fournier et de Guillard : je ne suis pas assez vieux pour les avoir connus. Je me rappelle seulement que les anciens de la Comédie-Française parlaient avec vénération de Guillard, archiviste et bibliothécaire plutôt que lecteur. Il tenait presque toujours ses assises chez Verteuil, bien que son bureau fût installé au cinquième, dans les combles du théâtre. C'était là, dans le cabinet du secrétaire général, occupé aujourd'hui par notre ami Prud'hon, que les auteurs, les comédiens, les historiographes de la maison et les chroniqueurs à la recherche d'un sujet d'article, lui rendaient visite. Il avait tout lu, tout vu, tout appris, et jamais, au grand jamais, l'administrateur Edouard Thierry n'aurait pris une décision sans le consulter. Il fallait entendre Got (il avait été pendant vingt ans en guerre ouverte avec Edouard Thierry), s'écrier de son ton bourru :
— Thierry ? Est-ce qu'il a jamais existé ? L'administrateur, le directeur, c'était Guillard ! Thierry ? Un employé, un commis d'ordre !..
Perrin, plus autoritaire que son prédécesseur, avait bien eu le vague projet de modifier le fonctionnement des lecteurs, mais il avait dû y renoncer. Il est, en effet, à remarquer que, si le comité de lecture a subi de retentissantes secousses, les fonctions de lecteur sont encore aujourd'hui ce qu'elles étaient il y a un demi-siècle. La Comédie-Française avait autrefois un lecteur : elle en a maintenant deux, par cela
même que les manuscrits sont devenus plus nombreux, et deux lecteurs qui, sous la haute direction du parfait homme de lettres qu'est M. Jules Claretie, connaissent merveilleusement toutes les petites « péripéties » signalées par leur prédécesseur Henri Lavoix...
(8 mai 1911).
J'écoutais, l'autre soir, à la Comédie-Française, le Flibustier (M. Jean Worms y a très brillamment débuté), et je songeais, non sans quelque mélancolie, aux cinq admirables artistes qui créèrent le beau drame de M. Jean Richepin ; deux d'entre eux, le doyen Got et notre cher ami Worms, sont morts : les trois autres, Mmes Pauline Granger, Blanche Barretta et M. Laroche quittèrent le théâtre, alors que bien des succès leur y étaient encore réservés.
A Tépoque où le Flibustier faisait son apparition à la Comédie-Française, Mme Pauline Granger était sociétaire depuis quelques années : elle venait de triompher dans les Corbeaux, puis dans Denise, et ces créations de Mme Vigneron et de Mme Brissot l'avaient placée au tout premier rang ; d'autre part, le répertoire classique trouvait en elle la plus parfaite des interprètes : elle était une Dorine exquise, une Frosine incomparable, mais l'administrateur Perrin et les artistes du comité lui avaient tardivement rendu justice et quand ils se décidèrent à lui octroyer le beau titre de sociétaire auquel elle avait tous les droits, elle parlait déjà de sa retraite. Les créations se succédèrent alors les unes aux autres et, par la force même des choses, les projets de départ furent abandonnés, puis, au moment
Photo Camus
Blanche BARRETTA
où on s'y attendait le moins, Mme Pauline Granger remit sa démission et elle quitta le théâtre sans bruit, sans la moindre représentation d'adieu, imitant en cela sa doyenne, notre chère Madeleine Brohan, qui, comme on lui demandait pourquoi elle se refusait à donner « sa dernière », répondait le plus gaîment du monde : « Je ne veux pas assister à mon enterrement ! » Et voilà comment, après une carrière très belle et très digne, Mme Pauline Granger vit aujourd'hui paisiblement en famille, l'hiver à Paris, l'été à la campagne, se reposant sur ses lauriers, ne négligeant jamais, à la fin de l'année, d'adresser à ses amis d'autrefois une petite carte, sur laquelle sont inscrits ces très simples mots : « Santé, bonheur, votre fidèle amie. »
Dirai-je que le courrier de Bretagne nous apporte, lui aussi, de temps à autre, cette même carte du souvenir? Celle-ci est signée Laroche, car c'est au fond de la Bretagne que l'excellent artiste s'est retiré et mène une existence parfaitement heureuse. Où sont les succès d'antan? Une belle barbe blanche a poussé sur le visage glabre du comédien, et M. Laroche, tel le héros du Flibustier, contemple la mer qui l'enveloppe de sa caresse, de sa musique et de son infinité... Tous ses rôles il les a oubliés : un seul lui revient constamment à la mémoire, celui du Flibustier : il sait par cœur toute la pièce et la fière devise du vieux Legoëz résonne sans cesse à son oreille :
Ne parlons jamais mal de Dieu ni de la mer !...
Ce fut Got, on s'en souvient, qui créa Legoëz : dès la première répétition, il entra dans la peau du vieux marin : la démarche, l'allure, le débit* le geste, la mimique, tout y était, et à ceux qu'étonnait cette perfection de composition et d'exécution, notre doyen répondait :
— Vous savez, mes enfants, que je suis Breton ! Si je ne jouais pas bien le Legoëz de Richepin, je serais un piètre comédien ... Et puis, ce rôle-là, je le confesse, m'a procuré une joie rare, une joie absolument unique en ma vie d'artiste. Je l'ai établi et mis debout immédiatement, instinctivement, sans me donner la peine de le creuser et de le retourner dans tous les sens. Ah dame ! c'est que depuis Lamartine et Hugo, Richepin est le seul poète qui ne perde pas haleine avant la fin d'une tirade ! Il a le souffle, Tarnpleur et le grand flot lyrique : il a aussi cette clarté qui, somme toute, est la qualité essentielle du poète ou du dramaturge. Si j'aime tant ce Legoëz, c'est qu'il est net, simple et tout d'une pièce.
Il fallait alors entendre Got expliquer, sur ce ton si drôlement bourru qui lui était familier, comment il arriva à triompher du rôle de Poirier, où il se montra incomparable.
— Oh ! rien de commun, reprenait-il, dodelinant la tête, rien de commun entre le Legoëz de Richepin et le Poirier d'Augier et Sandeau !... J'ai commencé par être un très mauvais Poirier... D'abord, j'avais à lutter contre le souvenir de mon prédécesseur Lesueur qui, à la création au Gymnase, y obtint un étourdissant succès. Toute la presse et Sarcey,mon vieux camarade de Gharlemagne et de Massin, le premier, me comparait à lui et me le jetait dans les jambes. Était-ce juste ? Oui, Lesueur avait un talent énorme et nul ne joua mieux que lui ni même aussi bien, le Chapeau d'un horloger, la Partie de piquet, le maréchal des logis du Fils de famille et nombre d'autres rôles : c'était un étonnant fantaisiste qui osait tout et qui, au Gymnase, théâtre de genre, pouvait se permettre les plus folles extravagances. Mais à la Comédie-Française, c'est une autre
affaire ! Il faut que nous ne dépassions pas la note : si la charge est permise lorsque je joue Sganarelle du Médecin malgré lui, elle ne l'est plus quand j'interprète des rôles modernes. Enfin, Sarcey et ses confrères oublient que nous ne pouvons tenir nos rôles qu'avec notre nature... Lesueur était long et sec : je suis, moi, petit et trapu. Inévitablement, le spectateur s'accoutume à voir jouer une pièce de théâtre telle qu'elle lui a été présentée à la création. Un artiste disparaît-il ? C'est le diable de faire comprendre à ce public que le rôle aurait pu être rendu autrement que par le créateur !... Croiriez-vous que ce maudit Poirier précisément, me valut, de la part d'Augier lui-même, les plus sévères remontrances ? J'avais l'honneur d'être son intime ami : il avait pleine confiance en moi, j'étais son comédien favori... Eh bien ! tout cela ne l'empêchait pas de continuer à voir Lesueur sous les traits du bonhomme Poirier : il l'avait dans l'œil, il l'avait dans l'oreille : c'était chez lui une maladie !
Heureusement, Got était armé d'une douce philosophie et malicieusement il ajoutait :
— Ce qui me console, c'est qu'il en sera toujours ainsi, tant qu'il y aura des auteurs pour écrire des comédies, des artistes pour les jouer et des spectateurs pour les écouter. Et plus tard, lorsque j'aurai rendu mon âme à Dieu, le même refrain sera sans doute repris en mon honneur. Des amis charitables rappelleront que j'ai été Giboyer, Poirier, Maître Guérin, Legoëz, et ceux auxquels je n'aurai pas eu l'heur de plaire proclameront qu'il m'arriva souvent, trop souvent même, de jouer à contre-sens des rôles que je m'imaginais convenir à mon talent...
Notre doyen, qui avait beaucoup d'esprit, insistait sur ses échecs et ne parlait pas assez de ses succès... Ce qui reste
indéniable, c'est que Got fut avant tout le grand comédien d'étude, d'observation et d'humanité ; non content de marquer de sa griffe puissante des personnages qu'il agrandissait et éclairait en les portant sur la scène, il eut, je vous l'ai souvent dit, l'insigne honneur de délivrer le théâtre de certaines conventions de jeu et de mise en scène, et il partagea cet honneur avec Worms. Tous deux voyaient vrai et ils ont ouvert la voie à ce théâtre de vérité que M. Antoine appela ingénieusement le Théâtre Libre et qui, sous son active impulsion, prit un si merveilleux développement. Mais Worms, je vous l'ai dit aussi, fut supérieur à tous par cela même que sa maîtrise s'affirma dans la comédie moderne et dans le répertoire classique. S'il fut l'admirable interprète de Dumas, d'Augier et de Sardou, il fut également celui de Victor Hugo et de Jean Richepin, ce qui ne l'empêchait pas d'être l'Alceste rêvé, complet, l'Alceste tel qu'il nous le dépeignait en cette belle lettre que j'ai publiée ici...
Pauvre Worms ! Quelle joie il eût éprouvée à assister au succès de « son Jean » à la Comédie-Française ! Avec quelle tendre affection le père avait indiqué au fils ce rôle de Jacquemin qu'il créa magistralement il y a vingt-trois ans ! Nous n'avons pas cessé, l'autre soir, de penser à notre grand ami...
(S juillet 1911).
A PROPOS DE CHERUBIN
Mlle Valentine Thomson vient de consacrer à Chérubin et V amour un ouvrage du plus rare intérêt. Me sera-t-il permis de présenter quelques observations à propos de ce personnage?..
Chérubin est un rôle spécial qui ne relève d'aucun « emploi » : il a été interprété tour à tour par les ingénues, les amoureuses, les soubrettes, les jeunes premières; le très savant archiviste de la Comédie-Française, M. Couët, vous dira même qu'il a été tenu par une tragédienne et par la première de toutes : Mme Sarah Bernhardt.
La grande artiste débutait au Théâtre-Français : elle sortait de TOdéon où, sous la brillante direction de M. Félix Duquesnel, elle avait remporté les plus éclatants succès : elle avait créé une foule de rôles, entre autres le « travesti » Zanetto du Passant : l'acte de François Coppée appartenait au répertoire de l'Odéon et l'administrateur général de la Comédie rêvait de s'en emparer; mais M. Félix Duquesnel, stratégiste supérieur, avait déjoué le complot, et te Passant resta en sa maison mère... Mme Sarah Bernhardt, qui perdait là un très beau rôle, se consola de cette petite déconvenue en jouant à la Comédie-Française un autre « travesti », celui de Chérubin.
Mlle Suzanne Reichenberg, dont le début chez Molière avait fait sensation, devint, après Mme Sarah Bernhardt, titulaire du rôle : la tradition, qui voulait que Chérubin fût interprété par une « ingénue», reprenait ainsi ses droits. Mlle Emilie Dubois, avant l'arrivée de Mlle Reichenberg, était cette « ingénue » : mais l'administrateur Perrin bouleversait volontiers les règlements; désireux de ne pas effaroucher ses abonnés, il n'hésitait pas à couper des scènes entières dans les comédies de Molière, et quand il s'agissait de Chérubin, il invitait la « seconde coquette », Mlle Lloyd, à endosser le costume du petit page. Le contre-sens de distribution était évident : non pas que Mlle Lloyd manquât de talent, mais sa gracieuse nature ne convenait guère au frétillant « travesti » : Mlle Reichenberg, au contraire, était un exquis petit page; elle avait de l'école et du style et elle possédait le rare mérite de s'assimiler merveilleusement les excellents avis des grands camarades qui jouaient à ses côtés.
Mlle Reichenberg garda le rôle durant des années. A partir de 1880, le Mariage de Figaro rentra tout à fait en grâce à la Comédie, qui l'avait trop longtemps abandonné, et en 1884, son Centenaire fut magnifiquement célébré par Perrin. Ce jour-là, tous les chefs d'emploi reprirent leurs rôles : Delaunay jouait le comte; Coquelin, Figaro; Mme Barretta, Suzanne; Gabrielle Tholer, la comtesse; Mme Jouassain, Marceline; Thiron, Bridoison ; Barré, Antonio, et avec beaucoup de bonne grâce, Mlle Reichenberg cédait le rôle de Chérubin à sa camarade Mlle Rosa Bruck qui, sortant du Conservatoire où elle avait gagné, en compagnie de Mlles Brandès et Marsy, le plus beau des premiers prix, devenait pensionnaire de la maison de Molière. Nous l'avions entrevue dans l'Alcmène d'Amphitryon, et elle nous semblait
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être une « amoureuse » ou une « jeune première » bien plutôt qu'une « ingénue » ; elle n'en fut pas moins très applaudie sous les traits de Chérubin.
Depuis 1884, le Mariage de Figaro n'a plus guère quitté le répertoire, et le rôle de Chérubin, toujours parce qu'il ne relève d'aucun emploi, a souvent changé de titulaire... Nous y avons applaudi, après Mlle Bruck une « amoureuse » ; Mlle Frémaux une « ingénue » ; Mlle Ludwig, une « soubrette » (je crois bien que la regrettée comédienne n'y parut que trois ou quatre fois) ; Mlle Bertiny, une « amoureuse » ; enfin vous savez avec quel art supérieur le rôle est tenu aujourd'hui par une des premières artistes de la maison, Mlle Marie Leconte, qui est à la fois une ingénue, une soubrette et une amoureuse, interprétant aussi parfaitement Cathos des Précieuses et Lisette du Jeu de l'amour, deux « soubrettes », que Rosine du Barbier et Henriette des Femmes savantes, deux « amoureuses », et Suzel de l'Ami Fritz, une « ingénue ».
En somme, le rôle de Chérubin n'est pas classé; il l'est si peu que Delaunay — oui, Delaunay, l'illustre amoureux de Musset, l'inimitable Fortunio et l'idéal Perdican — me disait un jour :
— Je puis vous l'avouer; j'ai voulu jouer Chérubin, m'imaginant que Fortunio et Chérubin c'était tout un... Je savais le rôle; j'allais le répéter, puis je me ravisai et j'avais bien des raisons de renoncer à un projet très tentant en apparence, absolument fou en réalité... Tout d'abord, c'était une erreur d'assimiler Chérubin à Fortunio; assurément, ce sont deux cousins très germains, deux frères de lait si vous
voulez : mais il y a le public et le public a ses habitudes, ses conventions, ses préjugés ; il est accoutumé à voir le rôle de Chérubin tenu par une femme, celui de Fortunio par un homme, et il n'admettra pas que, du jour au lendemain, un comédien soit Chérubin et une comédienne Fortunio ... Ensuite, je chantais fort mal : j'ai joué, pendant des années, Cléante du Malade imaginaire avec ma camarade Fix, et comme elle ne savait pas plus chanter que moi, c'était pour chacun de nous un supplice d'entonner le duo du deuxième acte. A chaque représentation, nous jurions qu'on ne nous y reprendrait plus : mais vous savez ce que valent nos serments de comédiens ! Enfin, quel avantage aurais-je eu à aborder le rôle de Chérubin ? Aucun ! Si j'y avais réussi, je continuais à le jouer, ce qui aurait désobligé la titulaire. Si j'y échouais, on me disait que mieux eût valu ne pas m'offrir une pareille fantaisie.
Delaunay parlait d'or. Un artiste de sa valeur ne pouvait que perdre à une semblable aventure. Il est si facile, quand il s'agit d'un personnage aussi discuté que celui de Chérubin, de proclamer que l'interprète s'est lourdement trompé ! Pensez qu'après cent vingt-sept ans nous ne sommes d'accord ni sur le Mariage de Figaro ni sur Chérubin ! Mlle Valentine Thomson s'est entourée des documents les plus précieux : elle a fouillé les Archives, la Bibliothèque nationale ; elle a lu les Mémoires du comédien Fleury et de la Clairon ; elle a lu Voltaire, elle a lu Saint- Simon : elle a pris connaissance des Beaumarchais de Gustave Larroumet et d'Eugène Lintilhac, et après avoir consulté tous ces ouvrages, elle fait défiler devant nous des « Chérubins » très attrayants et elle parvient ainsi à nous prouver, exemples à l'appui, que Beaumarchais n'est pas Yinvenleur du personnage ! Elle tient bien le Mariage de Figaro pour
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un rayonnant chef-d'œuvre : elle confesse que Beaumarchais a poétisé Chérubin, qu'il l'a parfumé d'une sensualité toute printanière, aussi bien par la façon dont il l'a habillé, blotti sous les fauteuils et caché dans les armoires que par celle dont il a exprimé ses gamineries et les premières ivresses de ses sens et de son cœur : mais suivantMlle Thomson, Beaumarchais s'est arrêté là, et je dois remarquer que telle est aussi l'opinion de trois critiques célèbres entre tous : Jules Janin, Francisque Sarcey et Jules Lemaître. Car Jules Janin tomba Chérubin, Suzanne et la comtesse dans des feuilletons retentissants ; Sarcey, bien qu'il reconnût que la comédie moderne est tout entière sortie du Mariage de Figaro, déclara que le rôle de Figaro serait incompréhensible si nous y cherchions autre chose qu'un premier ténor de l'esprit ; puis, M. Jules Lemaître, en des pages d'une délicieuse ironie, nous dit qu'il admire profondément Beaumarchais, ce qui ne l'empêche pas de nous apporter cette adorable conclusion : « J'avoue que ce n'est pas un mince mérite d'avoir fait du vaudeville à la Hennequin cent ans avant les Dominos roses; seulement, il me déplaît un peu que, dans une comédie de la portée du Mariage de Figaro, il y ait un vaudeville à la Hennequin ! » Ainsi répondait M. Jules Lemaître à la magistrale conférence odéonienne de Gustave Larroumet, qui se terminait par ces mots : « La comédie de Beaumarchais marque dans l'histoire de notre théâtre une date aussi importante que le Cid ou Hernani. » Gustave Larroumet avait raison, M. Jules Lemaître n'avait pas tort, et il convient de reconnaître, avec Sarcey, que le Figaro du Mariage est un a confident », un rôle de second plan, « préparant » merveilleusement les autres personnages, mais peu utile à l'action de la comédie de Beaumarchais. Pour ce qui est du rôle « non classé » de Chérubin
je crois bien que les poètes, les critiques, les historiographes et les interprètes ne s'entendront jamais... Il serait du reste fort regrettable qu'il en fût autrement puisque, s'il en était autrement, nous aurions été sans doute privés du double plaisir d'applaudir autrefois la jolie comédie de M. Francis de Croisset et de lire aujourd'hui l'ouvrage particulièrement attachant de Mlle Valentine Thomson.
(17 juillet 1911).
Photo Nadar