JOLIET
« Le doyen des pensionnaires de la Comédie-Française, M. Joliet, a interprété Arnolphe de l'Ecole des femmes et y a remporté le plus vif succès. »
Cette nouvelle, qu'enregistrent nos aimables courriéristes, vous semble la plus naturelle du monde : il est, en effet, logique qu'un comédien, connaissant le répertoire classique aussi bien que M. Joliet, se fasse applaudir dans un rôle dont il possède toutes les traditions et qu'il a vu jouer par deux de nos plus grands artistes, Provost et Got, et plus récemment par le regretté Leloir. Il n'est pas moins logique que M. Jules Claretie ait donné à M. Joliet, habitué à interpréter des rôles de second plan, l'occasion d'affirmer son talent dans un des plus beaux personnages du répertoire. Et pourtant, si vous saviez combien de déceptions et de tristesses se cachent sous ces simples mots : doyen des pensionnaires de la Comédie-Française !
Voici précisément M. Joliet. Il est entré à la Comédie directement, en sortant du Conservatoire où il avait gagné son prix : sa fidélité à son théâtre est absolue ; il a interprété tous les rôles de son emploi qui a d'abord été celui des comiques et qui est maintenant celui des financiers et des grimes ; nous disions en notre jeune temps l'emploi des manteaux
et des ventres dorés, et nous y applaudissions, indépendamment de Got, de Thiron et de Barré, l'honnête Talbot qui, à quatre-vingts ans sonnés, promenait encore le Malade imaginaire à travers la France et demandait anxieusement à ses partenaires s'ils le trouvaient en progrès !...
Dans la comédie moderne, les créations de M. Joliet ne se comptent plus. Beaucoup de pannes naturellement, ainsi qu'il sied à un pensionnaire consciencieux ; puis, à côté de ces pannes, de vrais rôles, entre autres celui de l'Évasion, de M. Brieux, qui lui valait un éclatant succès. Il fut alors question de nommer M. Joliet sociétaire, mais malgré ses services et malgré cette victoire, le plus ancien des pensionnaires ne parvenait point à franchir l'obstacle. On le consolait en lui répétant que les appointements du doyen des pensionnaires étaient supérieurs à ceux du sociétaire à petite part; mais il s'agissait bien d'appointements ! Du jour où il débutait chez Molière dans Marphurius du Mariage forcé, depuis ce jour-là, tel le Michonnet d'Adrienne Lecouvreur, il rêvait de devenir sociétaire de la Comédie- Française et, sans se révolter contre qui que ce fut, il constatait mélancoliquement qu'il n'avait peut-être pas eu beaucoup de chance.
Je me rappelle qu'à cette même époque, M. Joliet eut l'occasion de montrer comment il comprenait son devoir. C'était pendant la semaine sainte : la Comédie-Française avait alors coutume de se transporter à Bruxelles et le spectacle se composait de Mademoiselle de Belle-Isle et de la Joie fait peur. Dans la comédie de Dumas père, Mme Jane Hading jouait, avec quel art exquis on s'en souvient, Tassez mauvais rôle de l'héroïne ; notre ami Febvre endossait le costume du duc de Richelieu qu'il avait hérité de Bressant et de Delaunay et qui lui allait à ravir; M. Albert Lambert
fils personnifiait superbement le duc d'Aubigny et M. Joliet jouait un seigneur sans importance. Toute la salle était louée et la soirée de la Monnaie s'annonçait des plus brillantes, lorsque dans l'après-midi on apprit que M. de Féraudy, très souffrant, ne pourrait jouer Noël de la Joie fait peur.
Que faire? Congédier les spectateurs à dix heures et demie après Mademoiselle de Belle-Isle ? C'était là un procédé que le vice-doyen Febvre, vice-administrateur en la circonstance, jugeait indigne de la Comédie-Française. Remplacer l'acte de Mme de Girardin par un autre acte ? C'était également impossible puisqu'on ne disposait que des quelques artistes venus à Bruxelles pour cette représentation. Bref, on ne savait quel parti prendre.
— Donnez-moi un raccord, fit M. joliet et je suis votre Noël ! J'y ai tant entendu et Régnier et Got que je me tirerai toujours d'affaire. En tout cas, on jouera la pièce annoncée, et l'honneur sera sauf...
On accepta, on raccorda : après une annonce savamment ordonnée, M. Joliet parut sous les traits du vieux domestique et le public l'applaudit à tout rompre. Certes, je ne prétends pas que ce soir-là M. Joliet ait sauvé la Comédie : je dis seulement, ayant été un des témoins de cette petite aventure, qu'il la tira d'un assez mauvais pas. Malheureusement pour M. Joliet, tout cela se passait à Bruxelles et restait ignoré rue de Richelieu... Ce n'était tout de môme pas de chance...
J'ai connu un autre doyen des pensionnaires qui, celui-là, finit par gagner le titre de sociétaire vers la fin de sa vie, et qui, je vous l'affirme bien, ne l'avait pas volé : c'était
Garraud, un artiste de talent et un très brave homme, que les habitués de la Comédie n'ont certainement pas oublié.
Il avait été engagé à la Comédie pour y doubler Bressan t qui, déjà au Gymnase, était son chef de file, Pendant de longues années, ce fut à lui que revint l'honneur de jouer les petits actes d'Octave Feuillet, tantôt avec l'aimable coquette Édile Riquier (la charmante femme est morte il y a quelques semaines), tantôt avec la belle Marie Lloyd, parfois avec l'excellente coquette-soubrette Mme Provost-Ponsin. Ces petits actes, qui s'appelaient le Pour et le Contre et le Cheveu blanc, formaient les levers de rideau chers à l'administrateur Perrin; c'était tout juste si de temps à autre il consentait à les remplacer par la Pluie et le beau temps ou la Tempête dans un verre d'eau de Léon Gozlan ; par les Projets de ma tante de Nicolle ou par Un Mari qui pleure de Jules Prével. Garraud arrivait au théâtre à midi, répétait jusqu'à cinq heures, se dirigeait à sept heures vers sa loge, entrait en scène à huit et, après avoir joué le lever de rideau, reparaissait dans la grande pièce, et cela était ainsi chaque année du 1er janvier au 31 décembre... Dumas, qui l'avait connu au Gymnase de Montigny, lui confiait volontiers des rôles assez importants, parmi lesquels Hippolyte Richond et le marquis de Thonnerins du Demi-Monde. Il fallait alors entendre Thiron, l'exquis Thiron, interpeller Garraud et lui décocher de sa voix stridente ce petit discours :
— Voilà maintenant, mon cher Garraud, que tu me prends Thonnerins après avoir pris Richond à Got ! A l'heure où tu étais beau et où tu faisais tourner tous les cœurs, il y a bien longtemps de cela, tu étais au Gymnase Olivier de Jalin : tu étais même de Nanjac ; tu te trouves donc avoir tenu tous les rôles du Demi-Monde sans exception et tu n'as pas l'air
de te douter que tu pourrais interpréter la pièce à toi tout seul ! Si on essayait un de ces soirs, veux-tu, mon bon Garraud ? Ce soir-là, on ferait le maximum !
La critique que cachait ïhiron sous ce compliment était infiniment juste : Garraud avait une mémoire prodigieuse et seul Dupont-Vernon pouvait rivaliser avec lui. Ne fut-ce pas Garraud qui, toujours sur la demande de Dumas, dans ÏEtrangère, joua le docteur Remonin et le joua sans une seule répétition, sans un seul raccord et si parfaitement que Got, qui l'avait créé, ne le reprit jamais plus ? Toujours et partout, Garraud était à sa place ; si le répertoire classique ne fut pas tout à fait son domaine, il n'en parvint pas moins à nous donner un très bon Bartholo, un excellent Diafoirus et un Orgon du Jeu de l'amour de tous points parfait. Au jeune et élégant cavalier du Fils de famille, acclamé naguère au Gymnase, succédait un « financier » rond, ventru, cordial, dont le grave défaut était d'avoir devant lui, comme chefs d'emploi, trois artistes hors lignes : Got, Thiron et Barré. Et Perrin, vous le devinez, comparait Garraud à ces grands comédiens et il ne manquait pas de redire, sur tous les tons, à son fidèle comité qu'il y avait danger à associer à la fortune du théâtre des artistes méritants dont le dévouement était absolu, mais qu'il persistait à tenir pour des « doublures » et des « grandes utilités ». Et le pauvre Garraud se désolait à l'idée que ses vieux camarades, devenus ses juges, suivaient aveuglément leur chef et ne protestaient pas contre de telles assertions.
Là, en effet, était le malentendu. Fallait-il, comme le prétendait Perrin, ne nommer les sociétaires qu'au choix et ne conférer ce titre qu'aux premiers artistes du théâtre ? Fallaitil, au contraire, tenir compte des services rendus et, le cas échéant, élire des sociétaires à l'ancienneté ? Sur ce point
Perrin était irréductible et sans se soucier de l'avenir du théâtre et de la réserve de la troupe, il n'admettait que les grands sociétaires et barrait impitoyablement la route à Garraud, à Martel, à Dupont- Vernon, comme il l'avait autrefois barrée à Chéry, autre doyen des pensionnaires et doyen jusqu'au jour de sa retraite inclusivement...
Heureusement pour Garraud, heureusement pour le théâtre, Perrin abandonna la place et M. Jules Claretie, qui n'avait pas sur le sociétariat des idées aussi exclusives, remit les choses au point : il s'empressa d'établir une distinction nécessaire entre les grandes utilités, dont la tâche se borne à débiter proprement quelques lignes et à se tenir convenablement en scène et les artistes qui, comme Garraud, interprètent des rôles, de véritables rôles, et les interprètent à l'entière satisfaction du public. Est-ce à dire que l'élection de Garraud au sociétariat alla toute seule ? Oh ! que non ! Il y eut bien des assauts à soutenir, mais M. Jules Claretie tint bon et triompha des dernières résistances. J'entends encore notre cher ami Worms s'écrier, la veille de la redoutable séance de fin d'année :
— Ils feront ce qu'ils voudront : moi je le nomme ! D'abord il mérite d'être nommé ; ensuite je ne veux pas avoir sa mort sur la conscience !
Garraud fut enfin proclamé sociétaire. Mais vous voyez au prix de quelles luttes : vous voyez aussi que, même à la Comédie-Française, le métier n'est pas aussi rose que d'aucuns se plaisent à le prétendre, et vous comprenez pourquoi je vous disais que ces simples mots « doyen des pensionnaires de la Comédie » cachent souvent bien des larmes...
(11 septembre 1911).
C'est aujourd'hui 15 janvier l'anniversaire de la naissance de Molière : en nos deux Théâtres-B'rançais, le grand Patron sera brillamment fêté et tous les chefs d'emploi reprendront les rôles. Coutume excellente, tradition heureuse entre toutes que la Comédie-Française et l'Odéon maintiennent judicieusement.
Toutefois, la fête du Patron n'est plus ordonnée de la même manière que jadis : elle conserve tout son éclat, mais l'imposante Cérémonie du Malade imaginaire a quelque peu passé de mode ; on la donne bien de temps à autre au carnaval, à la mi-carême, à Pâques, mais ses apparitions, sans qu'on sache pourquoi, deviennent plus rares.
Est-il pourtant un plus divertissant spectacle que ce défilé de nos Gloires et de nos Espoirs qui tous et toutes endossent, pour la circonstance, le manteau d'hermine ? C'est d'abord le salut au buste de Molière bien placé au milieu de la scène, pas trop près de la cour, pas trop loindujardin, et merveilleusement éclairé dans un superbe décor ; puis, c'est la remise de la fameuse palme verte que le débutant inexpérimenté fait tomber et que le grave sociétaire ramasse solennellement ; c'est ensuite la révérence, variant selon l'emploi, que l'artiste adresse au public qui s'empresse d'y
répondre par une salve de bravos : une salve aux pensionnaires, une double aux sociétaires, une triple à nos parts entières. « La Cérémonie, soupirait notre chère Madame Madeleine, n'est-ce pas notre distribution des prix ? »
Si vous saviez avec quelle componction le comédien Richard, qui, sous la direction Perrin, était le Cerbère du plateau, procédait, lorsqu'on donnait cette Cérémonie, à l'appel de ses camarades ! Avec quelle conscience il rangeait les artistes deux par deux, hiérarchiquement, par ordre d'ancienneté, les pensionnaires et les hommes d'abord, les sociétaires et les femmes ensuite !
« Deux jours de consigne au soldat Delaunay ! » s'écriait tout à coup le malicieux Thiron qui s'amusait à rompre le silence que Richard avait eu tant de mal à obtenir... Et Richard, lançant un regard timidement courroucé au redoutable Thiron, reprenait une dernière fois l'appel : il s'assurait que tout son monde était là ; recommandait aux interprètes du Malade (Thiron jouait Argan ; Mme Jouassain, Mme Argan ; Barré et Coquelin, le père et le fils Diafoirus ; Blanche Barretta, Angélique; Prud'hon, Cléante ; Jeanne Samary, Toinette) de terminer le défilé, puis il allait trouver le doyen Got, qui jouait le Prœsès et il le suppliait de ne pas attaquer trop tôt le « Dignus est intrare » et de bien surveiller les indications du souffleur Léotaud...
Pauvre Léotaud ! 11 était affligé d'un accent terriblement auvergnat : il n'en avait pas moins partagé, au Conservatoire, le prix de comédie avec Coquelin, ce dont il était, on le conçoit, extrêmement fier. De quel ton délicieusement impertinent le même Thiron répétait à Léotaud :
— Tu es le meilleur chouf fleur que j'aie jamais vu !... Tu mérites d'être gratiné !... Un Léotaud au gratin, peste !
— Chouffleurtant qu'on voudra, ripostait Léotaud eflroya-
blement piqué, mais qu'on en trouve un qui sache mieux que moi ses classiques !
— Clachiques, reprenait Thiron, prononce donc bien, Léotaud ! Tu n'articules pas... Tu t'en es payé pourtant ce soir des clachiques, fouchtra ! Les Femmes savantes, un à-propos, le Malade imaginaire, la Cérémonie : dix actes, cinq heures et quart de spectacle, ce qui ne t'empêchera pas ni moi non plus de boire tout à l'heure à la santé de Molière !..
Chaque année, en effet, le 15 janvier, l'érudit Georges Monval, bibliothécaire de la Comédie et directeur-fondateur du journal hebdomadaire le Moliériste, convoquait en un restaurant du Palais-Royal les artistes et les habitués de la Comédie, et ce cordial souper, que nos plus célèbres comédiennes honoraient parfois de leur présence, se prolongeait fort avant dans la nuit.
Thiron, Georges Monval, le souffleur Léotaud, l'ordonnateur Richard, notre cher Coquelin rival de Léotaud à la classe de Régnier, tous ont quitté ce monde. Le souper de Molière, où j'eus l'honneur d'avoir pour voisin mon ami Delaunay, l'immortel interprète de Musset, et l'excellent Garraud, qui porta si longtemps, je vous l'ai dit, le titre un peu douloureux de doyen des pensionnaires, l'annuel et gentil souper en l'honneur de Molière a disparu lui aussi... Et comme c'est déjà loin tout cela ! Nous nous comptons maintenant, nous, les fidèles de ces aimables agapes et mélancoliquement nous constatons qu'à cette époque-là nous étions les jeunes ! Nous voici aujourd'hui sinon les doyens, du moins les vice-doyens : nous n'avons plus droit aux bouts de table, et cela est mauvais signe...
Ce soir, le Misanthrope aura les honneurs de l'affiche à l'Odéon ; à la Comédie, dans Tartuffe, qui accompagnera l École des maris, nous aurons le plaisir de voir apparaître sous les traits de Dorine une des meilleures comédiennes de la Maison, Mlle Renée du Minil. Et demain la grave question sera reprise... A quel emploi appartient le rôle de Dorine ? Mme Sarah Bernhardt, qui y fut acclamée, n'at-elle pas montré que le personnage est de ceux qu'il ne faut pas cataloguer ? Mlle Renée du Minil, qui a de l'école et à laquelle son maître, Delaunay, a enseigné ce rôle, prouverat-elle autre chose ? Je l'ignore. Notre éminent confrère Félix Duquesnel consacrait, l'autre jour, un bien joli article aux Dorines depuis Rachel (oui, la tragédienne Rachel joua Dorine) jusqu'à Augustine Brohan, la soubrette idéale, et il n'hésitait pas déclarer qu'aucune comédienne n'y a été complètement parfaite, même Augustine Brohan.
J'ai applaudi, pour ma part, beaucoup de Dorines et je penserais volontiers que Mme Pauline Granger, l'admirable créatrice de Mme Brissot de Denise et de Mme Vigneron des Corbeaux, pourrait bien être la comédienne réalisant l'idée que nous nous figurons être celle du poète, puisque — problème inextricable ! — le poète n'est plus là pour nous indiquer quelle est exactement cette idée. J'ajoute que cette petite querelle, concernant Dorine, son âge et son emploi, est déjà bien vieille et peut-être vous souvenez-vous qu'une longue discussion s'éleva, il y près de trente ans, entre Sarcey et quelques sociétaires notoires, dont Coquelin.
Sarcey prétendait que Dorine est une Martine éduquée, qu'elle remplace la mère absente, et que si Marianne, Damis, Orgon, Elmire, Valère et toute la maison ne la consi-
déraient pas comme la « vieille nounou », elle deviendrait, à la scène finale du second acte, une véritable entremetteuse. A quoi Coquelin répondait que Dorine n'ayant donné le lait ni à Marianne, ni à Damis, ni à Valère, n'est pas la « vieille nounou » ; qu'elle estime dame decompagnie ayant de l'éducation et représentant dans la maison la tradition de la première femme d'Orgon. Coquelin ajoutait — c'était tout de même aller un peu loin ! — que la Dorine de Molière est plus verdissante que la Suzanne de Beaumarchais, et partant de là, il concluait que le rôle devait être confié à Jeanne Samary, première soubrette du théâtre, tandis que Sarcey le réclamait pour Mme Pauline Granger, soubrette marquée qui s'acheminait vers les rôles de mères.
L'épreuve fut faite. Pauline Granger reprit le rôle, Jeanne Samary s'y essaya, et chacune d'elles eut ses partisans et ses adversaires, sans qu'il fut possible de trancher la question... Une fois encore on proclama que tout artiste, du moment qu'il a passé par le Conservatoire et qu'il y a acquis ce style sans lequel il est bien difficile, pour ne pas dire impossible, de jouer le grand répertoire, peut s'attaquer à des rôles classiques.
C'était la vérité même. N'avons-nous pas vu, en effet, dans les rôles d'Alceste et de Tartuffe des comédiens et des tragédiens indistinctement? N'avons-nous pas vu dans Tartuffe, des premiers comiques comme Got, Coquelin, de Féraudy, Huguenet ?... Quand il s'agit de rôles aussi formidables, tenus par des artistes de premier ordre, la question d'emploi ne se pose plus. Mme Sarah Bernhardt nous le prouve hautement en jouant Dorine, et je ne vois pas pourquoi Mme Bartet ne nous procurerait pas la joie d'incarner Célimène. A une artiste qui interprète avec une telle maîtrise les admirables héroïnes de Dumas et de Paul Hervieu. à
une artiste que nous acclamons aujourd'hui dans Armande une c< coquette », dans Bérénice ou Iphigénie, deux « amoureuses », et qui demain idéalisera Sylvia du Jeude V Amour, à une telle artiste tout est permis : elle ne joue pas les rôles, elle les agrendit et les renouvelle. Divine, c'est bien ; humaine, c'est plus juste encore.
Continuons donc à fêter chaque année, le 15 janvier, Molière ; le 6 juin, Corneille ; le 21 décembre, Racine. Fêtons Hugo, fêtons Musset, ne craignons pas de multiplier les anniversaires de nos grands classiques : l'occasion sera toujours bonne pour nous rappeler que c'est à eux que nous devons de posséder un théâtre unique : notre Comédie- Française. Jamais nous ne nous dironsassezque si, sousl'impulsion vigilante de son chef, ce grand théâtre conserve son prestige artistique et moral, c'est parce que tout en réservant à la comédie moderne la place à laquelle elle adroit, il reste le tuteur des morts et le protecteur de tout ce qui ne vit que d'une existence idéale.
Élevez un asile au passé, s'écriait J.-J. Weiss, le jour où, reprochant à Perrin de diriger au lieu d'administrer et de prévoirai définissait la tâche de celui qui allait lui succéder. Élever un asile au passé comme le demandait le critique Weiss, ou boire à la santé de Molière comme le disait le comédien Thiron, c'est tout un. Peu importe si ce soir on donnera la Cérémonie du Malade ou Tartuffe avec une nouvelle Dorine. L'essentiel c'est de défendre la Tradition, et c'est elle qu'on honore en célébrant le grand Patron.
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Nous avons, l'autre semaine, conduit à sa dernière demeure une aimable comédienne, Mlle Bianca, qui, de 1872 à 1883, fut pensionnaire du Théâtre-Français. Les fidèles de notre premier théâtre m'en voudraient si je n'inscrivais à cette place le nom de cette charmante femme.
Mlle Bianca jouait les soubrettes du répertoire classique; dans la comédie moderne, où cet emploi ne compte guère, elle interprétait les secondes coquettes. Les rôles de Mme de Larcey du Supplice d'une femme, de Valentine de Santis du Demi-Monde, de Mme de Gissey de Julie d'Octave Feuillet et de la baronne d'Àrglade du Marquis de Villemer étaient naguère l'apanage des secondes coquettes, et les soubrettes elles-mêmes ne dédaignaient pas de s'en charger.
Mlle Bianca s'acquittait fort bien de cette double tâche. Elle était jolie, avenante, disait juste, jouait adroitement et avait de la gaieté; bref, tout eût été au mieux si, entre 1872 et 1883 précisément, la Comédie-Française n'eût compté dans ses rangs plusieurs soubrettes fort remarquables. Ajoutez que deux d'entre elles possédaient le titre de sociétaires, et que de ce fait elles se partageaient tous les grands rôles : d'abord Mme Dinah Félix, comédienne de réel talent et
sœur de la célèbre Rachel; ensuite Mme Provost-Ponsin, qui a enrichi notre Conservatoire d'une rente annuelle importante (prix Ponsin), et qui, sans déployer autant de verve que sa camarade Dinah Félix, montrait peut-être plus de souplesse... A l'exemple de Dinah Félix, elle appartenait à une famille illustre : son mari était le fils du grand Provost, Orgon inimitable, Arnolphe sans égal, créateur de l'oncle Van Buck de 77 ne faut jurer de rien... Nos anciens le plaçaient sur la même ligne que Samson et Régnier, non seulement comme comédien mais aussi comme professeur.
Tous les rôles de remploi — Dorine, Toinette, Martine, Lisette, Marinette, Marton, Zcrbinette — étaient donc joués de droit par Mmes Dinah Félix et Provost-Ponsin, sociétaires. Mme Pauline Granger, qui fut une si admirable comédienne, jouait également les soubrettes : mais d'elle et de Mlle Bianca il n'était guère question. De même que l'incomparable Barré devait, durant de longues années, attendre le sociétariat et n'obtenait cette récompense qu'après son triomphal succès du Mariage dé Victorine, de même Mme Pauline Granger, Dorine plus parfaite encore que Mmes Dinah Félix et Provost-Ponsin, ne parvenait pas à se concilier l'estime du sévère Perrin.
11 y avait autre chose encore... A ce moment, une jeune comédienne douée des plus beaux dons du monde, une vraie nature celle-là, débutait chez Molière : elle sortait du Conservatoire où elle avait, à l'unanimité et par acclamations, remporté le premier prix... Cette comédienne, nièce d'Augustine Brohan, la reine des soubrettes, et de notre chère « Madame Madeleine », c'était l'adorable et tant regrettée Jeanne Samary : d'emblée, elle affirmait le plus rare talent dans les rôles illustrés par sa tante Augustine.
Mlle Bianca ne pouvait soutenir une telle lutte. Inévita-
blement, par la force même de la Charte moscovite dont Perrin jouait si habilement, elle était reléguée au second plan, parfois même au troisième. Sur n'importe quelle scène, au Vaudeville où elle avait débuté ou bien à l'Odéon, théâtre de répertoire, elle eût tenu la première place : à la Comédie, ses rivales étaient trop nombreuses...
Il y a bien des années, un jour que, nous étions réunis chez notre chère amie Réjane, Mlle Bianca nous conta son histoire et avec une douce mélancolie elle nous dit :
— Pourquoi j'ai quitté le théâtre sitôt? Parce que le théâtre n'est pas possible dès l'instant où un tout petit peu de veine ne daigne pas se mettre de la partie. Si j'ai joué les coquettes, c'était pour me consoler de ne pas jouer plus souvent les soubrettes ! Dumas fils, prenant pitié de mon malheureux sort, m'avait distribué Valentine de Santis quand le Demi-Monde entra au répertoire de la Comédie. Sophie Croizette personnifiait la baronne d'Ange; Delaunay, Olivier de Jalin; Febvre, Nanjac; Got,Richond; Thiron,Thonnerins : Emilie Broisat, sortant de l'Odéon, débutait dans Marcelle, vous devinez si j'étais heureuse de voir mon nom inscrit sur l'affiche après ceux de tels artistes. Pour me récompenser d'avoir joué correctement Valentine de Santis, Dumas me confia les destinées du Mari qui pleure, un gentil lever de rideau de Jules Prével, qu'il avait mis au point. Entre temps, j'étais gratifiée d'une panne, je dirai même d'une figuration, dans V Etrangère. Heureusement la compagnie était bonne : ici encore, je donnais la réplique à des artistes qui s'appelaient Madeleine Brohan, Got, Coquelin, Febvre,
Thiron, Mounet-Sully, celui-ci, sur les instances de l'auteur, endossant l'habit noir. Les rôles de mistress Glarkson et de la vicomtesse de Septmonts étaient tenus par Sarah Bernhardt et Sophie Croizette et chacun descendait de sa loge et s'installait dans le « guignol » tout exprès pour écouter la fameuse scène des deux femmes. Nous sentions qu'il y avait là une chose unique, exceptionnelle, que nous ne reverrions plus et que moi je n'ai jamais plus revue! Je jouais aussi la coquette dans Julie d'Octave Feuillet entre Febvre et Laroche, Marie Favart et Reichenberg : je jouais les amusants Deux Ménages et la jolie Revanche d'Iris de Paul Ferrier. Quand j'interprétais Zerbinette des Fourberies ou Marinette du Dépit, c'était le dimanche à sept heures... Et Perrin était toujours là, le premier à l'appel... A la fin de la pièce, il venait se promener sur le plateau et, nous contemplant d'un œil encore plus indécis que de coutume, il murmurait du bout des lèvres :
— Allons! mesdames et messieurs, c'est beaucoup mieux que je n'espérais !...
L'aimable Bianca poursuivait son récit, et sans se révolter le moins du monde contre son terrible chef, elle remerciait la Destinée de lui avoir donné la joie déjouer la comédie avec de tels artistes : elle confessait pourtant qu'elle ne se risquait plus à revoir certaines pièces, tant il y avait de manquants et de nouveaux venus...
Pendant longtemps, Mlle Bianca avait été une habituée des premières : puis, la maladie arriva et elle se retira loin du monde, s'intéressant toujours à ce grand théâtre qu'elle avait bien servi et où elle comptait tant d'amis. De temps à
autre, deux ou trois fois par an, elle assistait à nos matinées des Trente Ans de théâtre au Trocadéro, et le lendemain de la représentation, je recevais d'elle une jolie lettre, toute pleine d'anecdotes et de souvenirs, à laquelle elle ne manquait jamais d'ajouter ce post-scriptum : « Voici pour vos pauvres, mais il est entendu que vous ne me nommez pas ! »
Maintenant que cette bonne et charmante femme n'est plus de ce monde, il me semble que j'ai le devoir de dire à nos pauvres qu'ils viennent de perdre la plus discrète et la plus généreuse de leurs bienfaitrices...
(13 février i9i2).
A Mlle Cécile Sorel.
D'aucuns racontent que votre nom parut pour la première fois sur une affiche des Variétés : ce renseignement serait exact si vos historiographes rappelaient que le directeur de ce théâtre, Eugène Bertrand, eut juste le temps de vous réclamer un dédit que vous vous empressiez de ne pas payer. Votre engagement, au désappointement de Bertrand, ne se trouvait pas valable par cela même que vous n'étiez pas majeure.
Vos débuts eurentlieu au Vaudeville aux destinées duquel présidaient MM. Carré et Porel ; vous étiez chargée d'un tout petit rôle, presque d'une panne, dans Flipote de M. Jules Lemaître, une comédie exquise qui, à l'exemple de tant d'autres, avait l'irrémédiable défaut de venir trop tôt. Vous disiez juste et vous ne vous montriez pas maladroite, entre la regrettée Maria Legault et notre exquis Galipaux, A la même époque, on donnait la Lysistrata de Maurice Donnay et Madame Sans-Gêne de Victorien Sardou et Emile Moreau; ici et là, aux côtés de Mme Réjane, vous esquissiez agréablement deux demi-pannes...
CÉCILr
Photo Reutliiiger
Cécile SOREL
Mais c'étaient là d'insignifiantes escarmouches. Ce fut au Gymnase que vous avez fait vos véritables débuts. Autorisés par la Société des Auteurs, MM. Carré et Porel dirigeaient à la fois le Vaudeville et le Gymnase ; ils vous savaient intelligente et animée du désir de briller au premier rang; sur leur demande, MM. Paul Bourget et Pierre Decourcelle d'abord, M. Abel Hermant ensuite, vous distribuèrent des rôles importants dans Idylle Tragique et les Transatlantiques, et ces deux essais furent deux victoires.
Seulement, ces victoires étaient celles d'une comédienne de genre et vous aviez d'autres visées. Lorsqu'il vous arrivait de passer sur la place du Théâtre-Français, vous contempliez avec une timide admiration la porte de l'entrée des artistes et tout bas, bien bas, vous murmuriez : « Et pourquoi pas ? » Vous sentiez que la réalisation d'un tel rêve n'irait pas toute seule, et cette difficulté vous séduisait.
Tout à coup, on annonça votre engagement à l'Odéon. Vous aviez conquis vos grades au Gymnase, vous étiez sur le point d'y devenir une Étoile et, sans crier gare, vous passiez les ponts. Un samedi, vers cinq heures du soir, vous apparûtes sur la scène de l'Odéon, sous les traits d'une « grâce ». M. Ginisty avait institué, conseillé par Catulle Mendès, des « fîve o'clock de poésie ». Précédées de causeries, ces séances étaient consacrées à la résurrection d'ouvrages oubliés du répertoire et, en vieux fureteur qu'il était et est resté, M. Ginisty avait découvert une comédie de Sainte-Foix, intitulée les Grâces. Cette restitution se donnait en l'honneur de trois débuts : le vôtre, celui de Mlle Parny qui sortait du Conservatoire avec un prix et celui de la gentille Mlle Goldstein, aujourd'hui pensionnaire de l'Athénée.
Vint ensuite le tour des Antibel de M. Pouvillon, que
M. Armand d'Artois avait habilement adaptés aux exigences de la scène. Cette petite Artésienne ne manquait pas de couleur et j'imagine que, soutenue par la musique et l'orchestre de Colonne, elle se serait maintenue assez longtemps sur l'affiche de l'Odéon. Vous aviez excellemment habillé et composé un rôle de paysanne, et un rôle de grande jeune première s'il vous plaît !
On remit ensuite à la scène les Fourchambault d'Emile Augier (le spirituel Château historique, de MM. Bisson et Berr de Turique, ne vint qu'ensuite) : le rôle, créé à la Comédie-Française par Sophie Croizette, vous revenait de droit. Mme Marie Magnier héritait de celui de Mme Fourchambault , créé par Mme Provost-Ponsin, et y fut supérieure ; quand elle regardait sortir l'honnête et farouche Bernard, elle avait une façon de s'écrier : « Voilà le mari qu'il m'aurait fallu ! » qui était d'une grande comédienne.
Après le répertoire moderne, vous abordiez la comédie classique. M. Ginisty vous promettait Elmire et Célimène : vous patientiez en jouant Sylvia. Les Jeux de V amour et du hasard ! Marivaux ! Épreuve redoutable entre toutes ! Vous étiez bien trop avisée pour ne pas avoir pris vos précautions : il ne vous suffisait plus de travailler vos rôles sous la direction du metteur en scène ; il vous fallait trouver un professeur de répertoire et ce professeur fut Mme Favart. Vous saviez que non contente d'avoir été la rayonnante interprète d' Augier, de Dumas, de Feuillet, de Pailleron — Paul Forestier, le Supplice d'une femme, Julie, les Faux Ménages — Mme Favart avait marqué certains rôles classiques d'une ineffaçable empreinte : Camille de On ne badine pas avec l'amour, la Muse des Nuits de Musset, Armande des Femmes savantes.
Mme Favart devint donc votre « professeur de style », car
elle possédait au plus haut point ce don suprême et peutêtre ne rend-on pas suffisamment justice aujourd'hui à cette grande artiste. Sur quel ton de pieuse admiration mes parents me répétaient : « Ah ! si tu avais vu Favart ! Elle et Delaunay, c'était unique ! » Hélas ! le hasard avait voulu que la fin de carrière de Mme Favart fût pleine de déceptions. L'administrateur Perrin ne l'aimait pas et le mot cruel qu'il lui adressait : « Je vous regarde vieillir », indiquait son état d'esprit... A l'exemple de Madeleine Brohan, Mme Favart avait changé d'emploi et pris les rôles de mères ; mais elle n'avait pas la douce et spirituelle philosophie de notre Présidente ; elle prenait des rides malgré elle.
J'eus un jour, grâce à vous, la bonne fortune d'assister à une leçon de Mme Favart: elle vous enseignait le rôle de Marianne des Caprices, qu'elle n'avait joué qu'une fois au pied levé. Je fus émerveillé. Toute classique qu'elle était, et bien que respectueuse de la tradition, elle se rendait un compte fort exact de la nécessité de moderniser les personnages du répertoire, et c'était sur ce point qu'elle insistait. De sa belle voix grave, une voix de contralto que l'âge n'avait pas affaiblie, elle soupirait : « La routine n'est pas plus la tradition que la brutalité n'est la force ! » Elle se mit alors à commenter avec un art supérieur les héroïnes de Musset et (elle avait soixante-dix ans sonnés !) elle nous débita sans une seule défaillance le rôle de Camille si plein pour elle de glorieux souvenirs. C'était exquis... Vous avez apprécié la maîtrise de cet enseignement : si vous avez, lors de vos débuts à l'Odéon, très joliment joué Sylvia ; si aujourd'hui vous êtes parfaite dans l'emploi particulièrement difficile des grandes coquettes, c'est parce que vous avez été à l'excellente, à la merveilleuse école de Mme Favart.
Le Demi-Monde, les Effrontés, le Fils de Giboyer, Monsieur Alphonse, la marquise de Prie de Mademoiselle de Belle-Isle, la Princesse de Bouillon d'Adrienne Lecouvreur, r Étincelle, le Marquis de Priola, Chacun sa vie, les Deux Hommes, la Rencontre, le Songe d'un soir d'amour et Clorinde de r Aventurière, jeux que tout cela, du moment qu'on a été Célimène, Elmire, Sylvia, la comtesse Almaviva et la Marianne des Caprices !
Il est certain qu'en cette liste j'oublie beaucoup de rôles que vous avez créés ou repris tant au Gymnase qu'à l'Odéon et à la Comédie-Française. Mais en indiquant la route parcourue depuis le jour où vous paraissiez, dans Flipote au Vaudeville, j'ai seulement cherché à montrer que vous êtes un modèle d'intelligente volonté féminine. Vous n'avez pas cru à cet heureux hasard, à cette minute de veine qu'Alfred Capus prédit à tout mortel un peu doué et pas trop timide. Vous avez pensé que, pour avoir du succès au théâtre, le mieux est encore de ne se fier qu'à soimême. Et vous avez eu bien raison de suivre cette route-là puisque vous avez réussi !...
(15 janvier 19ii),
Sapho a fait son entrée au répertoire de la Comédie- Française. Tout naturellement, nos bonnes gens de théâtre ont profité de la circonstance pour s'adonner à leur petit jeu : celui des comparaisons... L'écueil, c'est que la façon de jouer la comédie se modifiant avec le temps, il paraît fort difficile d'établir des comparaisons entre les artistes qui créent une œuvre et ceux qui leur succèdent... Pourquoi, par exemple, dans Sapho, exiger que le comédien qui reprend Deschelettes ressemble à celui qui l'a créé? Ici, Landrol, le brave Landrol, un des plus solides représentants du théâtre de convention; là, Lucien Guitry, le grand artiste moderne. Car Sapho, avant d'entrer à la Comédie- Française, avait déjà eu les honneurs d'une reprise, et c'est l'histoire de cette reprise un peu oubliée que je voudrais vous conter aujourd'hui.
La popularité du roman d'Alphonse Daudet, la célébrité du nom de l'écrivain, l'ingéniosité de la mise en scène, tout assurait la réussite de la pièce lorsqu'elle fît son apparition au Gymnase de Victor Koning. L'interprétation était remar-
quable non seulement avec Mme Jane Hading qui imprimait au personnage de Fanny Legrand tant de grâce souriante et de douce mélancolie et y était acclamée, mais aussi avec Mlle Darlaud adorable Alice Doré, avec la cordiale Laurence Grivot, comédienne parfaite entre toutes, avec la joyeuse Desclauzas et notre pauvre amie Jeanne Marni, qui esquissait d'un trait si comique la silhouette de l'Espagnole Rosario Sanchez.
Il faut pourtant reconnaître que les ombres de Scribe, de Bayard et de Duma noir planaient encore à cette époque sur le Théâtre de Madame : interprètes et spectateurs étaient « en retard » et je crois que Landrol, s'il était fort reconnaissant à Alphonse Daudet et à Adolphe Belot de lui distribuer Deschelettes, trouvait le temps bien long après le rôle du colonel du Fils de Famille que lui avait légué Lafontaine. D'autre part, la presse s'était montrée sinon mauvaise pour Sapho, du moins assez indécise: suivant la malicieuse expression de Fernand Vandérem, il y a certaines œuvres dont la critique ne s'aperçoit pas, et Sapho était de ce nombre, à l'exemple de Gotte de Meilhac, de la Parisienne de Becque et de Marquise de Sardou.
Mais Porel, lui, s'était immédiatement aperçu. Grand admirateur et ami de Daudet, il avait eu la gloire de ressusciter à l'Odéon l'Arlésienne, lourdement tombée au Vaudeville : il trouvait que Sapho n'avait pas eu au Gymnase le succès qui lui était dû, et nous savions tous, nous ses amis, qu'un de ses projets était d'imposer le chef-d'œuvre au grand public de théâtre. Vous allez voir au prix de quelles difficultés il réalisa son idée.
Notre ami Porel venait de remporter à l'Odéon les plus mérités succès de metteur en scène ; il avait — tel M. Antoine aujourd'hui — redonné la vie au vieux second
Théâtre-Français : il y avait ramené le public comme aux belles soirées de Ray Blas et des Danicheff, de la Maîtresse légitime et de la Jeunesse de Louis XIV, naguère offertes par M. Félix Duquesnel. Encouragé par un succès matériel et artistique qui dépassait toute attente, Porel n'avait plus qu'un but : déménager, puis présider aux destinées d'une grande scène de la rive droite. Le privilège de MM. Rit L et Gailhard à l'Opéra était terminé : Porel posa sa candidature, mais on lui préféra son aimable confrère des Variétés, Eugène Bertrand, lequel postulait la place sans trop la désirer et — il n'avait pas le ruban rouge ! — gardait le double espoir d'être battu et d'obtenir une petite compensation... Bertrand avait été en réalité le candidat malgré lui, et l'idée d'abandonner Meilhac, Halévy, José Dupuis, Baron et Anna Judicne lui souriait guère. Dirai-je qu'indépendamment des Variétés, il était officieusement l'associé de notre ami Deslandes au Vaudeville, celui de Briet et Delcroix au Palais- Royal, celui de Koning au Gymnase, et qu'à l'Éden il était directeur en titre ? Déjà le Trust, mes chers auteurs !... Et le cahier des charges de l'Opéra interdisait tout autre gestion que celle de notre première scène lyrique !.. Bertrand connaissait-il cet article essentiel du traité ? Je l'ignore. Ce qui est certain, c'est qu'il s'empressa de céder l'Éden à Porel qu'il eut certainement préféré voir nommer directeur de l'Opéra.
L'Éden où Bertrand avait donné des ballets comme Excelsior, des opérettes comme la Fille de Mme Angot et le Petit Duc, des féeries comme le Pied de Mouton, l'Éden qui, durant de longues années, avait été assimilé aux Folies-Bergère, l'Éden transformé du jour au lendemain en théâtre de comédie, ce n'était pas une petite affaire et voici ce que Porel m'écrivait à ce sujet, alors que, suivant mon annuelle
et ennuyeuse coutume, je faisais mes « vingt et un jours » à Contrexeville.
Paris, 28 juin 1892.
En septembre, mon bon ami ! Je suis effrayé de ce que j'ai à faire d'ici-là. Heureusement, l'ancien théâtre de la rue Boudreau (je ne prononce pas son premier nom d'Éden, tant je l'ai en abomL nation), heureusement ce monument dramatique érigé par Bertrand maintenant « subventionné de première classe » a disparu, et à sa place, une beile salle bien faite, ample sans exagération, bonne pour tous les genres, se dessine sous sa foret de poutres. Rien d'autre à te dire en ce moment. Toute la vie de Paris se résume pour moi dans cette bâtisse qui sera ma vie ou ma mort !
Bonnes amitiés.
Porel.
Il était facile de deviner, entre les lignes de cette aimable lettre, que le directeur du Grand-Théâtre — il avait décidément rayé l'insupportable mot Éden — redoutait bien des difficultés ; la plus sérieuse concernait l'acoustique, et tandis que nous tentions de lui donner courage, il nous répétait :
— Que les spectateurs du second rang de balcon et ceux des loges de côté ne voient pas très bien, cela est un petit malheur auquel ils sont habitués dans bien des théâtres. Mais ne pas bien entendre, c'est plus grave !
De telles craintes n'étaient que trop fondées. Plus les architectes et les entrepreneurs promettaient, moins ils tenaient, si bien ou plutôt si mal que le Grand-Théâtre, qui devait être inauguré en septembre, n'ouvrait ses portes qu'en novembre avec Sapho, interprétée par Mmes Réjane, Tessandier, Augustine Leriche, MM. Lucien Guitry, André
Galmettes, Marquet, Montbars, Lugné-Poë... Le public acclama la pièce, fit fête aux artistes, et quand le rideau tomba sur le quatrième acte, des applaudissements sans fin éclatèrent de tous les coins de la salle. Assurément Mme Réjane, en passant de Décoré h Amoureuse et de Ma Cousine à Germinie Lacerteux, avait affirmé une extraordinaire souplesse de talent : mais ici elle se surpassait encore... Elle était bien la Fanny Legrand idéale, la bonne fille qui a des désirs d'amour et des soifs de dévouement, qui va devant elle les bras tendus, ne sachant quelle force la pousse : une espèce de Manon Lescaut du trottoir de Paris, écrivait alors M. Jules Lemaître dans un feuilleton qui est un chef-d'œuvre.
Sapho n'avait pas une ride : l'interprétation était supérieure, la salle du Grand-Théâtre avait été aménagée aussi bien que possible, les spectateurs des seconds rangs de balcon et ceux des premières loges de côté voyaient et entendaient... Une fois encore, Porel réalisait des merveilles: Sapho, Lysistrata, Pécheurs d'Islande, le Malade imaginaire agrémenté de chants et de danses, œuvres modernes et classiques, tout était superbement monté et joué. Inutiles efforts ! Après une année, pendant laquelle directeur et artistes luttèrent avec une vaillance qui tenait du prodige, notre ami Porel dut plier bagages et gagner le Vaudeville où l'attendait Albert Carré ; par bonheur, il avait eu la prudence de conserver précieusement dans ses cartons Madame Sans-Gêne, qui allait le consoler de tant d'imméritées déceptions...
Aujourd'hui l'Éden est démoli et remplacé par une maison de couture : d'affriolants mannequins se promènent
côté cour et côté jardin, à la place même où triomphèrent Réjane et Lucien Guitry ! Et voilà, chers lecteurs, toute l'histoire de Sapho en ce défunt théâtre de la rue Boudreau... La reprise de Sapho à la Comédie-Française est donc, comme vous voyez, la seconde, et il y a tout lieu de croire que la belle œuvre d'Alphonse Daudet s'installera au répertoire de notre premier théâtre. Le nom d'Alphonse Daudet doit avoir sa place chez Molière.
{6 mai 1912).