‹ Autour de la Comédie-FrançaiseChapitre 43 sur 44 · MOUNET-SULLY · texte numérisé non relu

MOUNET-SULLY

Il y aura le 4 juillet quarante ans que M. Mounet-Sully fît ses débuts à la Comédie Française dans Oreste d'Andromaque. D'où venait ce jeune tragédien ? Dans quelles conditions, à la suite de quelles circonstances l'administrateur général de la Comédie*Française Emile Perrin l'engageai t-il? Voilà ce qui, à quarante ans de distance, nous intéresse, car vous n'attendez pas de moi qu'après avoir énuméré tous les triomphes que remporta depuis le 4 juillet 1872 M. Mounet-Sully, je répète une fois encore que jamais, au grand jamais, on ne jouera Œdipe et Hamlet comme il les joue ; qu'il a renouvelé Rodrigue, Horace, Polyeucte, Hippolyte, Oreste, Achille, Joad ; que dans Hernani, Ruy Blas et Didier, il a surpassé ses prédécesseurs, qu'il fut incomparable dans la Fille de Roland et que, dans une magnifique comédie dramatique de M. Paul Hervieu, qui devrait être au répertoire de notre premier théâtre, le Réveil, il nous laissa un inoubliable souvenir. Tout cela, c'est de l'histoire...

J'ajouterai — et cela est encore de l'histoire ! — que pas un artiste ne possède à un aussi haut degré que M. Mounet- Sully le culte de son théâtre, et je rappellerai, pour mémoire, que le jour où un pont d'or lui fut offert par un imprésario qui voulait l'arracher à la Comédie-Française, il réconduisit

fort poliment en lui répondant : « J'ai l'honneur d'appartenir au premier théâtre du monde et d'y avoir gagné mes galons ; je n'ai pas le droit de déserter. » J'aurais aimé citer quelques traits indiquant comment M. Mounet-Sully entend son devoir et l'accomplit ; j'aurais aussi voulu vous prouver que l'Institut s'honorerait en ouvrant ses portes à un artiste qui est, sans conteste possible, le premier de notre époque, et dont le caractère égale le talent ; mais je vous ai promis qu'il ne serait aujourd'hui question que du début du 4 juillet 1872.

En ce temps-là, j'étais « demi-pensionnaire » de la classe de septième au lycée Saint-Louis : tous les samedis, les veilles de fêtes, mes parents me conduisaient au théâtre, et le théâtre choisi par eux était presque toujours la Comédie-Française. Le répertoire classique, surtout celui de tragédie, était assez négligé, non pas parce que Perrin consacrait tous ses soins à la comédie moderne fort goûtée par ses abonnés, mais aussi parce que la troupe tragique, à l'exception de Mme Favart, était incomplète... Maubant, Laroche, Martel, Chery, Dupont- Vernon donnaient certes fort bien la réplique à Mme Favart, aussi parfaite dans Ghimène, Emilie et Andromaque que dans On ne badine pas avec V amour, Paul Forestier ou les Faux Ménages : mais de grand jeune premier de tragédie, point : on le cherchait, on l'attendait, on l'espérait ; bref, l'emploi était sans titulaire... Perrin ne voyait rien venir, et à ceux qui lui reprochaient de n'afficher qu'une douzaine de fois par an Corneille et Racine — il se contentait de répondre :

— Je ne peux tout de même pas endosser le costume de Rodrigue et tenir le rôle ! Je vous assure que j'y serais très mauvais...

Un jour qu'au comité on discutait cette question de la

tragédie, Bressant, qui professait au Conservatoire, s'écria :

— Mais j'ai peut-être, moi, votre jeune premier de tragédie, votre oiseau rare, ou plutôt je l'ai eu dans ma classe il y a trois ou quatre ans. Il appartient en ce moment, assez vaguement du reste, à l'Odéon, où il marque le pas et se morfond dans l'inaction. Au Conservatoire, il eut un second prix de comédie dans Clitandre des Femmes savantes et un accessit de tragédie dans Oreste d'Andromaque ; n'empêche que, malgré la décision du jury, je le crois plutôt fait pour la tragédie et le drame que pour la comédie. Il a des dons de premier ordre, ce jeune homme : de grands yeux noirs d'Arabe, une voix caressante, trop caressante même, une intelligence très vive, beaucoup d'allure et une fougue extraordinaire : c'est ce que nous appelons « une nature ». Il sera supérieur ou détestable, jamais indifférent. Il a nom Mounct-Sully. Mais on me raconte qu'il est si las et si triste qu'il veut renoncer au théâtre... Et puis, mon cher administrateur, je ne sais pas du tout où il loge : il y a longtemps que je n'ai eu de ses nouvelles.

— Alors, répliqua Pcrrin, quand vous l'aurez retrouvé votre oiseau rare, prévenez-moi !

Le Hasard se chargea de découvrir le jeune Mounet-Sully et voici comment. Notre débutant, plus navré que jamais, était fermement résolu à abandonner la carrière théâtrale et s'apprêtait à aviser son maître de son irrévocable décision. ' La Comédie-Française affichait le Misanthrope et Bressant jouait Alceste ; le jeune Mounet-Sully se dirigea vers la rue Bichelieu et la représentation terminée, il rendit visite à son maître dans sa loge :

— C'est vous? fit Bressant. Croiriez-vous que j'allais vous écrire ? J'avais absolument besoin de vous voir, car nous avons beaucoup parlé de vous hier, ici. Ça vous étonne?

— Oh oui, reprit le jeune Mounet-Sully agréablement surpris.

— Attendez-moi ici. Je vais voir M. Perrin pour lui dire que vous êtes là...

Immédiatement, en costume d'Alceste, Bressant descendait l'escalier et frappait à la porte du cabinet directorial : il rendait compte à Perrin de son entrevue et quelques minutes après, l'élève Mounet-Sully était présenté par le professeur Bressant à l'administrateur Perrin.

— Une bonne voix pleine, s'écria Perrin qui, de son œil malicieusement louche, contemplait notre futur Oreste.

Cette présentation terminée, on décida que l'audition aurait lieu le lendemain sur le plateau du théâtre.

— Mais je pars demain pour Bergerac, Monsieur l'administrateur, murmura timidement Mounet-Sully qui n'osait croire à une telle chance.

— Eh bien ! moi j'ai comme une vague idée que vous resterez à Paris, répondit Perrin.

Le lendemain, l'audition eut lieu en présence de Perrin et de Bressant, et elle fut de tous points excellente. Toutefois, avant de signer l'engagement de son nouveau pensionnaire, Perrin exigea qu'une seconde audition fût donnée devant Got et Delaunay, et cette nouvelle audition ayant été encore supérieure à la première, Perrin prononça ces décisives paroles :

— Nous allons signer un engagement de trois ans. L'administrateur n'a que le pouvoir de vous engager pour une seule année, mais je consulterai mon comité, qui m'approuvera. Vous voilà donc, jeune homme, pensionnaire de la Comédie-Française !

Il faut entendre notre doyen conter cette petite histoire et soupirer avec une charmante émotion :

— J'étais enchanté de mon engagement, je l'avoue : mais j'étais peut-être plus joyeux encore lorsque M. Perrin, m'invitant à me présenter à la caisse, me dit : « On vous remettra une enveloppe : vous l'ouvrirez et vous trouverez de quoi vous rendre à Bergerac !... Avant de débuter, courez embrasser votre maman. Vous êtes heureux : je veux qu'elle partage votre bonheur ! »

Le nouveau pensionnaire de la Comédie alla passer quelques jours en sa petite patrie ; puis, à l'heure convenue, il revint à Paris pour « raccorder » Andromaque et, le 4 juillet 1872, on afficha ses débuts : il avait pour principaux partenaires Mme Favart, exquise Andromaque ; Mme Rousseil, qui débutait dans Hermione, et Laroche, remarquable Pyrrhus.

Le public fit un enthousiaste accueil au nouvel Oreste, mais je vous l'ai dit, la tragédie était, en 1872, fort maltraitée. Si Sarcey la défendait envers et contre tous, en revanche un de ses plus illustres confrères ne craignait pas de commencer son article sur Andromaque par ces mots: « Souffrez d'abord que je m'essuie le front ! Pendant que la foule heureuse circulait sur les boulevards et sous les frais ombrages des Champs-Elysées, nous écoutions Andromaque et nous gargarisions nos 35° de chaleur avec deux mille vers de tragédie. Voilà du courage littéraire ou je ne m'y connais pas !... »

Les temps sont heureusement changés. Cette Andromaque, naguère bafouée par la critique, fait aujourd'hui autant d'argent — excusez cette expression technique ! — que la plus moderne des comédies. Soyons équitables toutefois envers nos anciens, et rendons à Perrin cette justice qu'à l'heure où, sur l'indication de Bressant, il engageait M. Mounet-Sully, il appelait également Mme Sarah Bern-

hardt, comme lui pensionnaire de M. Félix Duquesnel à l'Odéon.

Mme Sarah Bernhardt et M. Mounet-Sully, engagés à la Comédie-Française, la tragédie était sauvée, le drame reprenait son rang, et je n'ai pas à rappeler les splendides soirées de Phèdre, de Britannicus, d'Andromaque, et celles non moins éclatantes de Buy Blas et d'Hernani. Pensez que, dans Buy Blas, Mme Sarah Bernhardt jouait la Reine, M. Mounet-Sully Ruy Blas, entourés de Goquelin incomparable don César, de Frédéric Febvre, magnifique Salluste, de Mme Blanche Barretta, adorable Casildaet de Mme Jouassain reine des Camerera Mayor ! Pensez que dans Hernani, Mme Sarah Bernhardt personnifiait dona Sol, M. Mounet- Sully Hernani, et que notre grand ami Worras était le plus parfait don Carlos qu'on pût rêver !... Mme Sarah Bernhardt quitta la Comédie : mais le signal était donné, l'élan était pris ; autour de M. Mounet-Sully, porte-drapeau de la tragédie et du drame classiques, venaient se grouper les Silvain, les PaulMounet,les Albert-Lambert, les Leitner, les Weber, les Dudlay, et, plus récemment, Mmes Delvair, Louise Silvain, Roch, Ducos, MM. Fenoux, Ravet, Alexandre, Gerbault. Grâce à cette troupe tragique merveilleusement reconstituée, grâce à un ensemble absolument parfait, nous avons eu, il y a quelques années, cette inoubliable Semaine de Corneille, qu'organisa M. Jules Claretie et qui, n'en doutons pas, marquera une date glorieuse dans l'histoire de la Comédie-Française. Dirai-je que la première artiste de la maison, Mme Bartet, bien qu'absorbée par le répertoire moderne qui lui vaut tant de retentissants triomphes, maintient la Tradition et ne dédaigne pas, comme Mme Favart autrefois, de faire les plus heureuses incursions dans la tragédie?.. . Avec quel art supérieur elle s'empara d'Andromaque

d'Iphigénie, de Bérénice el d'Àntigone, vous le savez ! Il nous semble qu'elle apporte à ces figures tant de douceur et de grâce, tant de charme et de poésie qu'elles les agrandit et nous les fait mieux aimer encore. Mais c'est au jeune Oreste du 4 juillet 1872 que nous devons le réveil de la tragédie et du drame classiques à la Comédie-Française ; c'est lui qui le premier a ouvert la route que les autres ont ensuite suivie. Voilà pourquoi j'estime que l'hommage que la Comédie- Française offre jeudi à son doyen a une signification particulière : elle n'honore pas seulement un des plus grands artistes qui aient paru sur la scène française, le plus grand tragédien qui existe actuellement ; elle le félicite et elle le remercie d'avoir, depuis près d'un demi-siècle, scrupuleusement mis en pratique la belle maxime de Dumas : « La Comédie-Française est le premier théâtre du monde ; ce théâtre est chargé de recueillir, de répandre et de consacrer ce qui doit rester de notre littérature dramatique, laquelle est une des gloires, sans rivale dans les autres pays, de notre génie français. » On ne le dira jamais assez ; M. Mounet-Sully a réhabilité le drame et la tragédie classiques : honneur à lui !

(/er juillet i9J2).

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