V. ~ ADMIRATEURS et ÉRUDITS
( Q" Période ) (1881 - 1890)
Déjà, à celte époque, la maison de Couronne était devenue célèbre . des milliers de visiteurs en avaient franchi le seuil et parait-il c'était chose ordinaire devoir stationner devant la porte d'entrée, plus de vingt fiacres ou voitures de maître, dont les cochers attendaient la sortie des voyag:eurs ou touristes.
Pendant toute la première période, les Anglais avaient été peu nombreux, l'absence de noms étrangers sur le registre
est signillcalive ; les Rouennais . les Normands et quelques Parisiens avaient seuls fréquenté la demeure du poète ; désormais, toutes les nations vont envoyer leurs représentants, i)our se donner rendez-vous sous le toit de Corneille.
C'est ce qu'attestent les nombreuses signatures d ' Anglais , d'Américains, d'Allemands et même de Français des départements du Centre et du Sud. Pourtant, les Rouennais ne déserteront pas Petit- Couronne, elles « parva carmina» reparaissent en juillet 1881 .
AI. Henri \Mllielm. en une improvisation peu banale. ( comme d'ailleurs tout ce rjui sort de sa plume», rappelle en quelques vers la renommée toujours croissante de la cliaumière des Corneille
Jadis, humble séjour lorsque l'on ta construit On ne te destina que pour être un réduit.
Mais quand le grand Corneille en eut fait sa
retraite
Le peuple t'appela le château du poète :
Alors tant de héros psissèrent sous ton toit
Que le nom de 'Palais est devenu ton droit.
Aujourd'hui qu'il n'estplus, très vieux et solitaire,
De réduit qu'on te fit, tu deviens sanctuaire
Où chacun vient oflfrir, au seuil qui vit ses pleurs
Des chants avec amour, avec respect, des fleurs.
2 Juillet l88i
Spirituellement, M« Delzeuzes critiqua ces vers ... et les précédents, en inscrivant quelques mois plus tard <^ Qui oserait faire des vers dans la maison de Corneille ! »
Et pourtant d'autres poètes, plus ou moins inspirés, continueront à écrire sur le livre d'or !
M« J. GuérouU. en prose, cette fois, se contente d'émettre ceci à la date du 24 février 1883 « Venue cueillir dans le jardin de Corneille un bouquet pour l'offrir à
Victor Hugo, à l'anniversaire de sa naissance ! »
Mais de nouveau voici des vers I
C'est là que pauvre et fier, poursuivi par l'envie Corneille composa son théâtre immortel, Oui, c'est là qu'oubliant les soucis de la vie Il pensait, méditait, seul avec son génie. Passant, découvre-toi, c'est ici son autel !
G. Chéron, — 26 Mars 1883.
A son tour. M. Lemercier de Neuville écrit :
Corneille à l'éi^oque où nous sommes, Quand tout est petit et moqueur, Donne à tes enfants ton grand cœur, La France et Dieu veulent des hommes !
Pourquoi faut-il qu'au milieu de cette poésie, tour à tour naïve ou lyriciue^ mais, au moins, toujours respectueuse,, un g'oujàt se soit permis de se^peindre
tout entier, par ces mots : « Je suis venu me}yrome?ié8i\ec mes baux liabits (sicU
Il est dit ( (ue partout il y a des Béotiens î
Je note encore cette spirituelle boutade de M. l'Abbé Collette, à laquelle j'applaudis des deux mains 1
AUX ÉDILES ROUEXXAIS
Messieurs, je vous sais gré d'avoir donné mon
nom A la modeste rue où j'ai reçu naissance, Mais j'aurais préféré que par reconnaissance Vous n'ayez point laissé démolir ma maison !
Plus loin, une autre pièce signée Biais, trop longue à mon avis, et que je n'ai pas eu le courage de recopier.
En revanche, Paul Déroulède se contente du quatrain que voici :
Et toi Corneille, toi père du grand courage Redis-nous tes leçons dont tu formais des cœurs' Le calme dans l'effort, la haine après l'outrage Redis-nous la Patrie et refais nous vainqueurs.
12 Octobre 1884.
De M. Raoul Aube.
f( A tous les cœurs bien nés que la patrie est chère !
Surtout quand cette patrie a vunaitre le grand Corneille, n'est-ce pas là ton plus beau titre de gloire, ù clière Normandie!»
Maintenant , quelques strophes de Gustave Leroy.
Je ne sais vraiment pas si je dors ou je veiUe, Tellement en ces lieux tous mes sens sont charmés Serait-ce que ton ombre , ô doux et grand
Corneille, Errerait près de moi dans ces murs tant aimés ?
Au radieux souvenir de ce siècle merveille Où tu resplendissais, astre envié des rois, Sous ton modeste toit, ah ! quel esprit n'éveille De tes nobles héros les tant sublimes voix ?
Site heureux et charmant, ô campagne vermeille Qui vis avec le ciel naître Horace et Cinna, A ton riant aspect mon âme se réveille Sachant bien quel génie a dû respirer là.
Corneille, hélas, n'est plus ! bien heureux il
sommeille Maître très glorieux au splendide séjour Mais sur le seuil fleuri que la Muse ensoleille Je dépose et mes vœux et mon ardent amour !
28 Septembre 1881.
Une latiniste. Marie B., s'inspirant du vers d'Horace, s'écrie avec beaucoup de vérité ; « Tu quoque exegisli monumentum perennius rere ! »
la toujours les louanges succèdent aux louanges !
Salut, charmant séjour où ton doux souvenir A jamais renaissant nous retrace ta gloire Où ton nom restera gravé dans Tavenir. On sy plaira toujours à chanter ta mémoire.
Paul Villicr-Dérosier.
Sois notre pocte, ô Corneille Toi dont les héros familiers Chantaient si haut à notre oreille Lorsque nous étions écoliers.
Dans nos poitrines oppressées Mets un cœur stoïque et chrétien Comme aux enfants de tes pensées Tu prêtas la chaleur du tien !
Cornélie, austère romaine Insuffla ton âme à nos sœurs Que nos amantes, ô Chimène Aient de ta flamme dans le cœur.
10 Oct. 1SS5.
Vraiment, ces derniers vers n'auraient pu déplaire à Madame Delzeuzes!
Au milieu de ce concert d'éloges, une critique s'adresse à .... M. l'arcliitecte départemental î a Frappé du caractère de cette habitation bien moyen âge. Il y a à louer ceux qui ont présidé à l'installation du mobilier. Mais il faut tout dire: nous regrettons de voir ôe?^ lambris modernes, en un mot. l'arcliitecte qui a restauré celte demeure a mis trop de lui en restaurant ! « L. Despois de Folleville, de Rouen. 17 Sept. 1886. - Un peu
sévère, la critique, bien que la remarque soit assez judicieuse. Mais, n'y aurait il pas un reproche encore à adresser :
c'est de n'avoir pas songé à combleil'etTrayante nudité des deux pièces du bas, dont tous les visiteurs de goût se plaignent, et qui impressionne désagréablement. Une table, au centre de cha- (lue appartement, est nécessaire, avec quelques vases ou objets du XVIP siècle. Mais, je suis persuadé que M.Gaston Lebreton y a dû songerlout le premier, et que la faute ne vient pas de lui.
Un étranger a laissé comme souvenir de son passage une maxime que je me plais à reproduire.
« La vie des grands hommes nous rappelle que nous pouvons faire notre vie sublime .»
Ms. Alberssbery. Phd.
Un honnête ouvrier lui aussi a voulu apporter un humliletribut d'hommages.
Pardonnoiis^ui sa prosodie boiteuse pour la louable idée qu'il a eue !
Et pour terminer ce chapitre, exclamons-nous avec Roger Bontemps :
Ombre du -rand Corneille, à te rendre visite
T'éprouve un vrai plaisir, un plaisir d'homme J ^ heureux,
Me demandant comment, en maison si petite Pouvait loger ton vers ample et majestueux .
23 Sbre 1890.
Vî. ADMIRATEURS et ERUDTTS (3e Période) (1890-1900)
L'année 1891 nous rappelle une poésie dite au Théâfre-des-Arts de Rouen par M"« Dudlay, le 11 juin 189^1, et dont quatre alexandrins sont écrits comme souvenir :
Et chacun bénira sa grandeur sans pareille Sublime esprit français, avec un cœur romain Toi qui, mourant, léguas, 0 poète, ô Corneille Ta gloire àton pays, ton œuvre augenrehumain.
Au 19 Avril 1891. je vois les douze vers suivants :
Je te dédie, Corneille Ce petit opuscule Par ta plume si belle Tu t'es créé Hercule.
De ta verve immortelle
Ont surgi des géants ,.
Et les vainqueurs d'Arbelle
Ne sont que des enfants !
Gloire à toi, ô Poète Qui remuas tant mon cœur.
Sous ton toit, je répète « Poésie est bonheur, »
André Levelay.
Jusqu'à un félibre qui exprime ainsi son admiration :
A tu le gran nourman, veni sanse vergougno Balha le souveni d'un enfant de Gascougno
D. Gelada,
Felibresso de l'Escolo Monundino de Toulousa. - 31 Ajoust95.
Pendant l'Exposition de Rouen 1896, les « Pommiers » s'étaient donnés rendezvous dans la capitale normande ; ils ne manquèrent pas de faire un pèlerinage à la petite maison ; l'un deux, interpré-
tant les sentiments de tous ses collègues a jeté cette apostrophe sur la page blanche :
Réjouis-toi, Corneille, en ta juste fierté.
Ta vieillesse fut triste, ô père des Horaces,
Mais quand tombent les rois et que passent les
races.
Le génie est debout dans l'Immortalité.
i6 Avril I896. - Léon Berthaut.
C'est maintenant au tour d'une femme connue. Madame Xoellat. de laisser tomber cet aveu :
Pierre Corneille, je vous admire Et je ne cesse de vous lire.
Tournons encore les feuillets, arrêtons nous devant la signature de M. E- Lemeille, du 7 Avril 1807.
C'est là que ton génie, en bravant la disgrâce, Travaillant sans repos, et le jour et la nuit, A la marque du lion, composa, loin du bruit Ces beaux vers immortels et du Cid et d'Horace.
Ce fauteuil, ce foyer, c'est là que fut la place Où tu pensas, poète, au sujet qui séduit. Oui, c'est là, je le sens^ ton âme, dans l'espace, M'effleure, être éternel, et partout me poursuit.
Et moi, pauvre inconnu, je chante ta mémoire ]'ai l'âme d'un poète, et le rêve et les pleurs [e comprends l'oiselet et cause avec les fleurs. Mais toi qui fis vibrer, au souffle de l'histoire, Par la voix des héros nos âmes de vingt ans. Reçois l'humble tribut de cœurs reconnaissants.
7 Avril 1897.
Un ex-élève de F. Bouquet , fi-ais émoulu, sans doute, du collège, se sert
de la langue de Virgile ou mieux de l'Evangile :
Tu es Petrus et super hanc petram ,œdiflcabo
gloriam tuam !
22 Avril 1897.
Mais, si j'avais à décerner la palme, sans hésitation, je l'accordei-ais aux deux auteurs que l'on va lire.
Dis,, te rappelles-tu, masure hospitalière ,
La Du Parc, la Béjart, compagnes de Molière ?
C'est là, tout près de moi, sous ces arbres
ombreux
Que, tête et cœur en feu, le vieillard amoureux,
Soupirait ces vers pleins de maladresse exquise
Dont tu te raillais tant, ô fantasque «Marquise»
Et c'est lui cependant, cet amant maltraité
Qui léguera ton nom à l'immortalité !
Joseph Xour\-, 29 Juin 1893 A CORNEILLE
D'autres célébreront le bâtisseur tragique Le Corneille du Cid, d'Horace et de Cinna, Le Maitre glorieux dont le vers énergique Comme un souffle orageux sur le monde tonna.
Moi, si ton nom m'est cher^ si je l'aime, ô vieil
aigle C'est qu'en un siècle^ encor si loin du grand
Réveil
Où complaire au monarque était l'unique règle, Toi seul as regardé fixement le soleil.
22 septembre 93 Fabre des Essarts
(Poète révolutionnaire)
Sincèrement . me suis-je trompé en proclamant les deux poètes, vainqueurs de ces nouveaux jeux lloraux ?
Enfin, s'il est permis de se citer soimême, je réclamerai pour moi l'indulgence du lecteur.