‹ Autour de la maison de P. CorneilleChapitre 12 sur 15 · VII - CORNEILLE CHRÉTIEN · texte numérisé non relu

VII - CORNEILLE CHRÉTIEN

J'ai reproduit dans les chapitres précédents la plupart des hommages adressés à Corneille, et ce qui les caractérise tous, c'est Tunanimitô à reconnaître celui-ci comme poète au-dessus de tout éloge.

Maintenant, je le vais montrer, d'après certains admirateurs, comme chrétien!

C'est ainsi que se sont plu à le considérer les auteurs en question.

Bien qu'il existe sur le registre des visiteurs plusieurs pièces de vers sur ce sujet, signées do noms divers, je rapporterai seulement la meilleure à mon avis.

Le Cid a ses longueurs, Horace a ses faiblesses, Auguste est vacillant dans son rôle de roi, Et malgré tes beautés, Corneille et tes noblesses Les tragiques païens avaient fait mieux que toi .

Eschj'le avait décrit les royales détresses, Un autre, Iphigénie et les chœurs en émoi. Sophocle, d'Antigone avait dit les tendresses Mais aucun n'avait dit les combats de la Foi.

Ils croyaient avo-r tout chanté sur leur cithare

Mais un hymne manquait, Corneille, à leur

Pindare Et cet h3-mne nouveau devait être le tien.

Les gloires des combats, ils avaient su le dire, Toi seul as su chanter les gloires du martyre Et ton plus grand héros, Polyeucte, est chrétien .

Abbé V. Samson.

Je n'ai pas à relever les critiques adressées au Cid, Horace et Cinna, elles viennent un peu ici pour les besoins de la cause, mais la façon d'envisager Corneille comme chantre du martvrc n'est

évidemment pas banale; chacun d'ailleurs est libre d'étudier un grand liomme sous le jour qu'il lui plait , chacun aussi est libre de faire les remarques nécessaires, surtout lorsqu'elles ne sortent pas du domaine littéraire ou scientifique.

Je pourrais faire observer que Corneille chrétien de croyances le fut peu dans ses actes ; sa jeunesse turbulente, ( Mélite le prouve assez), sa vieillesse troublée d amours ridicules, me dispensent d'insister: car, il ne faut pas oublier que la traduction de Vlmitation se faisait en môme temps que les billets doux à la Du Parc. Il y avait dix ans que Corneille avait quitté le théâtre, quand il adressa les vers que Ton connaît à cette actrice ! Glissons ! (1)

(i) Pour les sources historiques. - V. Petit de Julieville. - Histoire de la Langue et delà littérat. française Tome IV. p. 323 F. Bouquet.- Points obscurs et nouveaux de la vie de Pierre Corneille p. 182 et surtout F. Bouquet. - La troupe de Molière et les deux Corneille à Rouen en 1638 page 57 et suiv.

Quant à Polyeucte lui-même il n'est nullement un héros supéi'ieur au Cid ou à Horace. Les autres personnages de la pièce sont uvrai^^) lui seul ne l'est pas toujours.

Quand j'écris ceci, ce n'est pas le littérateur qui parle mais le ps\'chologue et le médecin.

Pour juger Polyeucte, il faut avoir aimé, beaucoup aimé, et enfin, aimé un objet digne d'amour. Or, je prétends, et je suis sûr de n'être pas le seul à le soutenir, qu'un jeune homme nouvellement marié, qui adore sa femme, lui préférera difficilement la mort.

Pour que Polyeucte affronte aussi délibérément le martyre, il faut (ju'il y ait une lutte plus qu'héroïque, et cette lutte plus qu'héroïque frise parfois la monomanie.

on m 'objectera que Corneille a construit son drame sur un faitauthen-

tique. Qu'est-ce que cela prouve ? Simplement que le monomane religieux a vécu, et qu'il était périlleux de le tirer de l'oubli pour le remettre sur la scène. Corneille je l'avoue s'en est merveilleusement tiré.

Mais que l'on ne me dise pas que Polyeucte est le triomphe de Corneille, reconnaissons seulement que c'est un chef-d'œuvre digne des précédents.

Pour moi je me contenterai de rappeler le jugement de Voltaire sur Polyeucte et celui de La Harpe que je cite tout entier . a On reproche au dénoùment de Polyeucte , dit-il, la double conversion de Pauline et de Félix. La première ne me parait pas répréhensible : c'est un miracle, il e.st vrai, mais il est conforme aux idées religieuses établies dans la pièce. La seconde, est. en effet vicieuse pour plusieurs raisons : d'abord par ce qu'un moyen aussi extraordinaire qu'un miracle peut passer une fois, mais ne

doit pas être répété : ensuite, par ce que l'intérêt du christianisme étant mêlé à celui de la tragédie, il est convenable qu'une femme aussi vertueuse que Pauline se fasse chrétienne, mais non pas que Dieu fasse un second miracle en faveur d'un homme aussi méprisable que Félix.»

Qui dit d'ailleurs, que Corneille n'a pas voulu montrer par là, les dajigers de la piété exagérée, et que les esprits lettrés du salon de Madame de Rambouillet n'avaient pas raison de s'effrayer de la portée de cette tragédie ?

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