‹ Autour de la maison de P. CorneilleChapitre 13 sur 15 · VIII. AUTREFOIS · texte numérisé non relu

VIII. AUTREFOIS

Une journée de Pierre Corneille

à Petit-Couronne

( Mai 1642 )

Bien que nous ne possédions pa.^ de documents aullientiques qui nous permettent de faire revivre pour ainsi dire la vie de Corneille, pendant ses fréquents séjours à Petit-Couronne, nous pouvons toutefois reconstituer l'emploi de ses journées, grâce au peu que nous savons et l'imagination aidant.

Nous prendrons, si vous le voulez Corneille en mai 1642.

A cette époque, il avait déjà publié ses premiers ouvrages qui lui valurent tant de succès : le Cid (1636) Horace, ( 1639),, Cinna ( 1639}, Pol\ eucte ( 164o ) ; il était jeune encore, et amoureux, n'ayant que

34 ans et n'étant marié que depuis deux ans à Mademoiselle de Lampérière, qui venait de lui donner une (ille. Marie, cinq mois auparavant. (1)

Ce matin-là, Pierre s'était levé d'assez bonne heure, avide de respirer l'air pur dont une longue résidence à Paris et à Rouen, l'avait privé.

Pour ne pas troubler le sommeil de sa femme et de sa lille, il était descendu furtivement au jardin.

♦ ♦ Il se promène maintenant à pas lents, murmurant une courte prière, qu'il interrompt, de temps en temps, pour regarder les premières fleurs de pommier.

Puis,. ouvrant son livre, qui n'est autre que l'imitation de Jésus-Christ, il parcourt un chapitre et. refermant doucement le volume, il demeure quelque

( I ) lo Janvier 1642.

temps silencieux, absorbé par le gazouillement des oiseaux qui viennent l'aire leurs ablutions dans la mare .

La méditation ne pourrait d'ailleurs durer longtemps, le poète reprend ses droits, et quand sa femme l'appelle pour le premier déjeuner. Pierre à déjà composé plus de cinquante vers.

Le lait pur et le pain cuit au four de la maison, sont rapidement avalés; le jeune auteur demande sa liberté . alors s'engageant dans Tétroit escalier dont l'issue se trouvait auprès de la porte d'entrée, il monte dans son cabinet de travail. Mais l'inspiration ne vient plus comme tantôt, au jardin. Pierre s'obstine et n'arrive à rien ; il redescend et, malgré l'air encore un peu vif. il s'assied sous un .«^ureau, dont la ramure abrite la taljle de pierre sur laquelle son père avait l'habitude de faire des adjudications. Chaque fois qu'il la voit, le

fils a un souvenir ému pour le meilleur des pères.

Il s'est assis sur un bloc qui sert de siège et, après quelques minutes d'attention, la verve est revenue.

Pendant deux heures, le papier se remplit. Parfois, l'auteur se repose, la tête dans ses mains, ou bien, il se lève, cueille une fleur et réfléchit. Quand il reprend la plume la riposte est trouvée, Pierre est satisfait.

Mais, depuis quelques instants déjà, un vacarme assourdissant se fait entendre, c'est le frère de Corneille, Thomas, âgé de 17 ans. (jui agace sa nièce, et celle-ci pleurniche en demandant grâce et en tendant ses petits bras vers sa mère.

Pierre se lève pour voir ce dont il s'agit. Vite on le met au courant, il veut

gronder, mais tout le monde sourit ; il embrasse sa femme et fait jouer Tenfant. Adieu Romains fameux, la petite Marie les a mis en fuite par ses cris.

Le repas de midi approche; une servante, grosse et robuste, vient apprêter la table, et c'est au milieu des rires que Ton entame le plat de résistance. Celuici est unique, parce que luxe n'est point de saison chez notre poète, qui regarde en deux fois avant de s'engager à une dépense supplémentaire. Et tandis que l'on mange, Thomas raconte une nouvelle histoire, ou les menus poiins de Couronne. D'ailleurs on cause de tout; Pierre profite de l'occasion pour donner, en bon frère , quelques conseils à son cadet, pour son instruction.

Mais la conversation se prolonge et Pierre s'en aperçoit; il sort brider son

clieval. qu'il n'a point payé cher, parcequ'il est déjà vieux et point peureux.

Il le mène lui-même à l'alDieuvoir placé près du puits et, donnant un baiser à tous, il s'en va dans la dii'ection des grands bois, sous l'ombrage desquels il aime à s'arrêter.

Dès qu'il s'est vu seul, le poète a retrouvé les idées dispersées au bruit de la maisonnée, et ce n'est qu'au soleil couchant qu'il songe à retourner au logis.

Mais la brume du soir est fraîche, un froid piquant avertit Maitre Pierre qu'il est temps de revenir; d'ailleurs, on l'attend impatiemment et, sans doute, il sera grondé pour s'être encore une fois attardé. Heureusement que les reproches ne viendront pas de ces Messieurs de l'Académie, car il les craint plus que diable je crois.

Un léger coup d'éperon avertit la mon-

ture que le cavalier n'est pas en avance, le quadrupède a compris etprendle trot,

A son retour, ce sont des cris de joie, mêlés de douces réprimandes. Pierre jure ses grands dieux d'être plus exact à l'avenir.

Le cheval est rentré, la servante a tiré les derniers seaux nécessaires, les portes se ferment tandis qu'une bûche flambe dans la cheminée de la salle déjà pleine d'ombre, et la conversation reprend amicale et animée : le poète dit les vers qu'il vient de composer, sa femme l'écoute heureuse et attentive, tandis que la petite Marie s'endort sur les genoux de sa mère, bercée par le bruit monotone des rimes, et Thomas, lui. se mord les doigts, en se demandant si, bientôt, à son tour, il ne pourra pas écrire d'aussi belles choses.

Il est bien tard quand le silence règne enfin dans la maison ; tout le monde repose, et Pierre ferme les yeux le dernier en songeant que l'Iiiver prochain, un nouveau succès l'attend î

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