Ménagiana, Amsterdam, 1693, p
5. « Bien que nos remontrances soyent claires et que nos discours ne soyent € point ambigus, nostre intention est toutesfois qu'ils soyent comme l'ouvrage de « ce peintre grec qui donnait plus à penser qu'à voir par ses portraits, bien que « rien ne manquas! à son ouvrage. » [Maximes d'Etat et fragments politiques, « XV, p. 736.
B. Lettres..., Avenel, t. I, p. 543.
de Richelieu qui déconcerte l'analyse par la contexture indissoluble de ses éléments opposés en apparence, mais s'enchevêtrant d'une façon inextricable pour concourir tous à un même but. Cette diversité d'éléments dont la fusion intime rappelle ces alliages précieux dus à l'amalgame d'atomes primaires complètement dissemblables et de propriétés relativement inférieures, n'est-elle point même, à le noter en passant, Tune des causes principales qui hérissent de difficultés une histoire complète de sa vie ? N'est-ce point, du reste, le fait commun à tous les génies, qui constituent comme le sien, un bloc indivisible^ comparable à un monument immense dont la description par assises horizontales, forcément coupée par la succession des plans, apparaît a przori comme un non-sens, n'en pouvant donner ainsi qu'une idée imparfaite et tronquée ?I1 semble que l'œil soit, de par ce procédé, incapable de l'examiner tout à la fois dans son ensemble, et qu'il faille au contraire l'embrasser d'un regard synthétique et ininterrompu dans toute sa hauteur, sous ses profils distincts, pour en saisir la véritable physionomie, en comprendre le relief, et apprécier à sa valeur la ligne générale d'harmonie de l'édifice. N'est-ce point, encore une fois, le cas de signaler ici cette particularité éminente, en faisant remarquer que cette pratique d'écrivain peut être rattachée intimement aux caractéristiques personnelles de Richelieu aussi bien qu'à ses caractéristiques objectives ? On peut, en effet, l'attribuer à la fois à sa tendance à la parcimonie, à son esprit méthodique, à sa règle de l'utilisation maximum de ses énergies, aussi bien qu'à son éducation théologique qui lui a inspiré le respect profond des textes sacrés immuables, aussi bien qu'à son état de santé ; car ces maximes coulées en bronze sont peut-être aussi le fruit des longues méditations d'insomnies fiévreuses, qui expliquent ce labeur prodigieux, décrit par nous ailleurs, ainsi qu'il est permis de se l'imaginer d'après l'une d'elles : « Comme il n'y a point d'homme qui, plusieurs « fois le jour, pour excellent qu'il soit ne se trouve homme, c'est- « à-dire imparfait, il est vrai de dire que les excellents esprits ont « une fois le jour des pensées qui tiennent plus de la divinité que « de l'imperfection de leur nature. Pourtant ceux qui, avec jugece ment, prennent du temps pour parfaire ce qu'ils entreprennent, « donnent des marques de leur jugement et obligent le public. Mais « ceux qui, abusant c/e la facilité de leur plume, font des volumes en
« peu de temps désobligent le public et laissent à la postérité des « marques de leur témérité et présomption ^ ».
Bien que dans son œuvre, la période puisse presque toujours être isolée, sans perdre pour cela de son sens, comme l'un des termes d'un sjdlogisme sous sa forme classique la plus rigoureuse, les phrases n'en sont pas moins nerveuses, dans leur concision énergique, et reliées l'une à l'autre d'une façon presque brutale sans aucun artifice de forme. Le développement même qui marque généralement comme un temps de repos dans la succession du discours, est toujours commandé chez lui par le sujet ; si la narration est coupée de temps à autre (et le cas est fréquent), ce n'est point par les figures empruntées à la vie dont nous avons parlé, et qui font corps indissoluble avec elle; elle n'est interrompue que par des généralisations élevées empruntées fréquemment à son arsenal de maximes, fruits de ses lectures et de ses méditations, généralisations qui se relient intimement au texte précédent, dont elles constituent une forte synthèse, produisant ainsi l'effet d'un vigoureux cartouche symbolique au-dessous d'un basrelief épisodique d'une vie puissante.
Dans sa vigueur, due non pas tant à la valeur du mot qu'à la résistance de la charpente qui le porte, le style sent le travail et la recherche passionnée du terme pour serrer de près la pensée ; l'expression apparaît comme condensée dans un effort continu pour aboutir au maximum d'énergie dans la justesse. Le procédé nous est révélé par la Correspondance, le genre dans lequel il devrait pourtant le moins se rencontrer, en raison de son essence fugitive, et cela autant dans la correspondance ordinaire que dans les lettres diplomatiques où il s'expliquerait naturellement par l'importance de la rigueur dans l'expression : il suffit pour le constater, de jeter les yeux sur quelques pages du Recueil de M. Avenel qui a noté avec soin l'état des manuscrits ; les corrections fréquentes de toutes sortes, ratures, surcharges, additions, transpositions, ou changements semblent témoigner d'un labeur presque pénible pour aboutir souvent à des variations de nuances imperceptibles qui prouvent une maîtrise supérieure de la langue, et une incomparable souplesse de plume au service de l'esprit le plus aiguisé. Si l'on y joint une argumentation serrée, sans péri-