‹ Autour de la plume du cardinal de RichelieuChapitre 12 sur 352 · Maximes d'Etat et fragments politiques, CXXI, p · texte numérisé non relu

Maximes d'Etat et fragments politiques, CXXI, p

phrases inutiles, Ton doit reconnaître que seules, des études théologiques très poussées ont pu fournir à une intelligence déjà naturellement disposée les bases et les éléments d'une dialectique aussi puissante. Sous ce rapport, Richelieu synthétise dans son œuvre écrite le génie français de la langue du commencement du xvii® siècle, issu des fortes études scholastiques de l'époque et du raffinement cosmopolite de la cour desValois, trempé dans la controverse politique et religieuse de la Réforme et de la Ligue, qui aboutit à la langue de Bossuet et de Pascal ; ce génie perd déjà de sa sobriété et de sa vigueur en s'épanouissant et en se vulgarisant après la Fronde, pour décliner avec la décroissance des traditions scholastiques et des études théologiques, précipitée par la faveur de la méthode scientifique de Descartes ; il finira par s'émietter et s'abâtardir de plus en plus pour en arriver d'abord au style sec et trop tamisé du xviii' siècle, avant de tomber dans la creuse phraséologie des dernières années du siècle.

Il ne nous reste plus qu'à noter, dans la plume du Cardinal, une dernière remarque d'ordre purement objectif, et déduit des conditions spéciales de sa vie sociale ; en plus de son état de santé précaire, de ses infirmités et de ses souffrances physiques que nous avons déjà indiquées, ses occupations nombreuses et absorbantes, son labeur quotidien, ses voyages ne lui laissent que peu de temps à consacrer d'une façon suivie aux choses de l'esprit; nous avons, à l'étude de son Cabinet dans la Maison de Richelieu, montré comment on pouvait expliquer son œuvre énorme par son travail de nuit ^ qui lui a permis, disions-nous, de doubler ainsi

1. P. 129 et suiv. Scipion Dupleix nous fournit sur ce point une nouvelle contribution d'autant plus intéressante qu'elle confirme ce que nous avions dit de l'emploi par Richelieu de son médecin et de son chirurgien comme secrétaires :

« La vérité, dit-il, est que mon Histoire n'était pas encore en état d'être mise sous la presse qu'il me l'ouït lire mot à mot tout entière (luy mesme la pouvant lire quant et moy qui estois assis à son costé) dans l'abbaye de Beaumont avec tant d'attention que personne ne le voyait durant les heures qu'il employoit à ceste lecture, mais i7 ne laissa pas pourtant de la faire relire cayer après cager, durant l'impression, à quog il uacquait la nuit : et le sieur Cistois homme de singulière probité et doctrine et digne fog son médesin (qui en estait le lecteur ordinaire avec feu le Rog son cAirurgieii) l'attestera ainsi. S. E. me faisoit la faveur de m instruire de plusieurs choses que je re pouvois apprendre que d'elle. Je

sa vie intellectuelle ; cette particularité explique aussi pourquoi ses ouvrages, s'ils sont très nombreux, sont ou d'une seule venue et alors relativement courts, ou le produit d'un travail intermittent ; parmi les premiers, il y a quelques exceptions que nous signalerons en leur temps, mais ceux-là sont l'œuvre des années plus calmes d'épiscopat et d'exil, ou pour mieux dire, en parlant d'un tempérament comme le sien, l'œuvre d'accalmies forcées. En laissant de côté les sermons, les seconds sont inférieurs ; ils sont comme alourdis par des failles dans la pensée, et par des préoccupations de forme où apparaît le mauvais goût de l'époque, avec des pointes et jeux de mots qui nous semblent faire tache dans cette langue grave, alors qu'ils ne sont qu'un héritage du siècle précédent ; le Testament politique , seul, échappe à ce reproche, car il rayonne au-dessus des autres œuvres de longue haleine comme une synthèse inachevée due au maître ouvrier lui-même , , une véritable Confession, à prendre le terme dans le sens le plus! élevé de corps de doctrine, où Richelieu a tout mis de lui, ses idées, ses passions, ses rancœurs, ses illusions politiques, comme ses traits de génie. Il lui a mérité ce jugement d'un maître, que « celui qui a achevé de si grandes choses, ou n'a jamais écrit, oui a dû écrire comme il a fait ». Aussi est-ce à cette œuvre qu'on doit avoir le plus recours pour y puiser l'essence de sa personnalité puisqu'illa destinait au roi seul, et qu'à proprement parler, c'est la seule de son œuvre qui ne soit pas sortie de sa plume de combat.

Ce dernier mot nous donne la conclusion de ce chapitre, après lequel nous aborderons chronologiquement la partie de l'œuvre de Richelieu publiée de son vivant. Entre ses mains, sa plume est surtout et avant tout, une arme de combat, cette plume qu'il a troquée avec sa robe contre l'épée de gentilhomme, ou plutôt, suivant le mot d'Antonio Pérez i, elle est restée son épée, l'épée de l'époque, qui fait avec les bottes, partie du vêtement dans ce siècle de fer : l'arme de pointe par excellence, à la garde robuste, à la solide fusée d'acier bruni sans ornements, qui s'harmonise en une ossa-

pourray assurément marquer les endroits qui sont de son style... {Les lumières de Mathieu de Morgues dit S. Germain pour V histoire esteintes... (Condom, 1645, p. 29.)

1. a La plume couppe plus qu'une espée bien affilée. » {Les aphorismes d'Ant, Ferez, Paris, 1605, p. 36.)

ture puissante, avec la coquille et les quillons, bien équilibrée et bien en main, sans les enjolivements dont elle s'agrémentera petit à petit en perdant les quillons qui en font une croix (un symbole qui disparaît lui aussi) pour devenir, un siècle plus tard, une parure comme l'éventail : sa véritable épée d'attaque, à la lame acérée et rigide, toujours prête à sortir du fourreau, car c'est dans le combat que Richelieu excelle et qu'il est vraiment supérieur.

Dans ses écrits qui ne sont point des œuvres de combat, qui n'ont point comme but le commandement ou la lutte, Richelieu, en effet, n'est plus lui ; alors, son génie sans but rappelle la marche hésitante d'un piéton dans la nuit ; on la note surtout dans quelques rares lettres personnelles où il est question d'autres choses que d'affaires ; là, il n'a plus sa mesure ordinaire, lui qui est l'homme de la mesure par excellence ; tantôt il devient maniéré et exagère la courtoisie avec les raffinements de la politesse du temps, tantôt il fait preuve au contraire d'une raideur presque brutale.

Comme l'épée de l'époque, sa plume est toujours prête à la riposte ; l'on a insisté sur le souci de l'opinion qui a pu le guider ; il y a du vrai assurément, étant donné son esprit pratique, observateur, et aussi son expérience de la puissance de la presse dont il a pu suivre les effets à la mort de Henri IV, aux Etats de 1614, et lors de la faveur du maréchal d'Ancre, avant d'en profiter luimême directement ; l'existence de ses Mémoires seuls suffirait à le prouver ; mais sans parler du principe supérieur de scholastique TacitiiSf confessas, il y a aussi et surtout de sa susceptibilité de race, et de son humeur combative qu'il tient de son caractère par ses origines paternelles et de son éducation première. C'est par ce côté que la partie de son œuvre écrite publique est le plus passionnante, car cette œuvre est presque toute de polémique, la plus forte dans la polémique offensive, et nous insisterons de préférence sur elle, pour tâcher de faire ressortir avec plus de vie ce côté de sa physionomie.

La gravure de Jode qui représente Richelieu coiffé de la barette, le visage calme et regardant en face, les deux mains croisées sur un livre de champ, est peut-être plus conforme à la réalité ; mais au point de vue qui nous occupe, c'est un grand et beau symbole que la belle statue qui, dans l'un de nos Palais nationaux où

elle personnifie l'âme du Coq gaulois et le génie français, l'a campé fièrement en pied sous le corcelet, sa pose favorite \ la tête nue en arrière, le bras droit tendu sur la canne de commandement, la main gauche serrant fiévreusement le gantelet, appuyée sur la poignée de son épée...

Nous avons insisté en terminant sur cette face de son génie, car elle est la dominante dans ce travail, cette plume vivante, à la pointe d'aiguille, au jeu à la fois savant et précis et foudroyant et rapide comme l'épée qu'elle remplace, qui nous fera penser parfois à ces combats de nuit muets, où le spectateur ne devine par intervalles les adversaires que par le froissement des aciers ou l'éclair d'une lame.

1. Le Prophète français à Mgr le Card. de Richelieu. (Div. pièces pour la défense de la Royne-mère, Anvers, 1644, t. V, p. 126.) — Bossebœuf, Histoire de Richelieu et des environs, Tours, 1880, p. 247.

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