‹ Autour de la plume du cardinal de RichelieuChapitre 154 sur 352 · CHAPITRE VI li · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI li

F'ancan. — La campagne contre Luynes, Brulart et la Vieuville : Les Remonsirances au Roy importantes pour son Estât : La Chronique des favoris :la France mourante ; Le mot àV oreille ; La Voix publique; La Response à la Voix publique et le Remerciement de la Voix publique au Roy ; La France en convalescence.

Après le nom de Mathieu, de Morgues, la lutte de Luynes et de Richelieu évoque celui de Fancan, homme d'Eglise comme lui ; cette figure restée pendant longtemps mystérieuse dans l'ombre de la personnalité de Richelieu, a joué dans l'histoire de la plume de ce dernier un rôle assez important pour justifier le titre de ce chapitre.

Lé premier témoignage de leurs raj^ports est une lettre anonyme de Fancan à Richelieu * que M. Fagniez a heureusement restituée à son véritable auteur : elle éclaire singulièrement ce personnage ; c'est une bonne fortune pour l'étude de cette physionomie complexe que de se trouver, dès le début, en présence d'un document pareil dont l'auteur, masqué par l'anonj^mat, se révèle tout entier et à nu, sans artifice et sans arrière-pensée. Avenel a porté sur lui un jugement d'autant moins suspect de partialité que le peintre n'a pas, lui non plus, levé dans son esquisse, le masque du modèle, et son appréciation a d'autant plus de saveur qu'il a cru avoir affaire au Père Joseph, pour le caractère vénérable duquel il avait certainement à son insu quelque ménagement; laissons-lui le pinceau : « Cette lettre toute <( remplie d'une habileté astucieuse, et d'une prudence maligne, « est certainement l'œuvre d'un homme délié, fécond en ressource ces, expert en ruses, peu scrupuleux dans le choix des moyens, « et dont la raison froide et ferme ne se laisse point gagner aux

1. Avenel, Lettres .., t. I, p. 685, note. Avenel la place entre juin et décembre

AUTOUll DE LA PLUME DU CARDINAL DE IUCriELlEU 215

«petites vanités de l'amour propre... » Mais « le ton d'autorité ))qui y règne et que signale AveneljS'il est un terme justifié en l'espèce par la nature des rapports du Père Joseph et de Richelieu, prend une autre signification appliqué à Fancan, le chanoine de Saint-Germain-l'Auxerrois ; il devient de l'audace, s'élevant au niveau de toutes les situations et de toutes les puissances, audace rayant en impudence jointe à un esprit d'intrigue supérieur. Complétons tout de suite le portrait ; Fancan est passionné pour ses idées au point d'en arriver à l'aveuglement dans le parti pris ; il leur rapporte et sacrifie tout ; aussi absolu dans ses convictions qu'indépendant de caractère, il règle ses sympathies, non point d'après les sentiments dont il fait litière, mais d'après les idées, et lorsqu'il s'emploie en faveur d'un homme, c'est en vue du triomphe de ses opinions seulement et non point d'une personnalité qu'il n'apprécie que dans la mesure où elle peut servir ses haines ; car son tempérament curieux, inquiet et combatif, le tourne presque exclusivement vers la critique ; mordant et d'une franchise brutale, il n'a point d'amis, et il lui faut toujours un ennemi à combattre ; ses rares éloges même ne vont jamais sans restrictions blessantes, comme s'il avait peur de se lier ; tenace dans ses idées, qu'il soutient par tous les moyens, mais crédule et facile à tromper, comme tous les hommes passionnés, malgré son intelligence doublée de finesse, d'autant plus acharné, enfin, qu'il les a plus élevés, contre ceux qui n'ont pas répondu à ses prévisions et à ses espérances.

Voilà l'homme que Richelieu rencontrait sur son chemin ; si nous ajoutons seulement ici, en passant, que sa plume valait la plus fine lame, on comprend, sans aller plus loin, le haut intérêt que présente l'étude de leurs rapports. Quelques affinités de tempérament ont pu les rapprocher ainsi qu'une certaine communauté dans les idées ; mais il n'est pas besoin de les observer longtemps pour constater que les premières étaient bien faibles et que pour la seconde tout est apparence.

La divergence radicale de leurs convictions suffit à expliquer jusqu'à un certain point la différence de leurs caractères et de leurs manières comme écrivains. Fancan, sorbonnien comme Richelieu, est également partisan de la souveraineté royale ; mais alors que celui-ci envisage la nationalité comme la résultante de l'équilibre entre les intérêts spirituels et temporels, s'appuyant

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l'un sur l'autre et unis sans se confondre, Fancan veut affranchir le pouvoir temporel de toute influence religieuse et rejette tout élément étranger à la vie purement civile, quelle que soit son origine, ou catholique ou protestante ; dans le pouvoir spirituel et dogmatique indépendant et extérieur destiné à servir de régulateur au pouvoir temporel et à lui prêter sa force, il ne voit c{ue le danger politique, et c'est là que ses vues s'écartent complètement de celles de Richelieu ; il se rapproche ainsi singulièrement, comme on voit, de la doctrine protestante. Pour lui, le pouvoir spirituel et extérieur est l'ennemi et il est hanté par la haine de ceux qui le personnifient, Jésuites et Ordres réguliers, haine qui est chez lui une obsession ; sous ce rapport, il est plus que gallican, et dans la violence de son parti pris, ses sympathies iraient plutôt au protestantisme dont il ne comprend pas l'essence avec son organisme à la fois politique et religieux, pas plus qu'il ne saisit les origines de la force de l'Eglise gallicane, force puisée dans l'indépendance d'un pouvoir extérieur auquel elle se relie par une puissante discipline hiérarchique. Le péril que présentent les principes de la Réforme pour l'intégrité de l'unité nationale lui échappe ; sa méconnaissance de la tradition qui en est la base suffirait seule, du reste , en dehors de toute considération, à montrer combien ses vues politiques sont bornées, comparées à l'ampleur de celles de Richelieu ; il est séparé de ce dernier par toute la distance qui sépare un individualiste et utopiste d'un homme d'Etat.

L'absolutisme de ses idées, dans cette étroitesse de vues trop particularistes, se reflète dans son procédé de polémique dont elle a assuré le succès, en même temps qu'elle en fait la faiblesse ; sa dialectique faite surtout de personnalités, d'actualité et de contingences, est inférieure, mais par là même, elle intéresse, séduit et passionne le lecteur qui reculerait devant une discussion de principes, par la simplicité apparente d'une argumentation facile, par un mode de généralisation superficielle accessible à tous, et surtout par un intérêt de curiosité. A ce point de vue, son œuvre est d'une infériorité énorme par rapport à celle de Richelieu, et la preuve en est dans le fait que rien n'en a survécu. Par son procédé seul, Fancan est donc le pamphlétaire par excellence, le grand démolisseur des personnalités, mais incapable de réédifier, parce qu'il n'est pas un penseur au sens élevé du terme, et

qu'avec son mépris et son ignorance des tempéraments, il n'a pas la souplesse indispensable pour aborder les réalités pratiques, souplesse que Richelieu possède au contraire au suprême degré. Mais alors que ce dernier est grave, prudent et mesuré, aj^ant gardé de ses profondes études théologiques le pli scholastique, comme de ses origines une dignité hautaine et souvent figée, qui l'isole dans une élite et dont le reflet se retrouve dans cette concision voulue et souvent trop poussée qui réclame l'efî^ort du lecteur, Fancan, au contraire, est facile, clair, dégagé, alerte, vif, amusant et gouailleur, ne visant ni à la profondeur, ni aune logique rigoureuse, séduisant dans le paradoxe et amenant la conviction par surprise ; il a l'ironie facile, abuse du sarcasme et manie supérieurement l'arme du ridicule ; non seulement il n'est ni flatteur, ni homme de cour, mais il est rare qu'un éloge ne trouve pas tout de suite sous sa plume un correctif dans un mot acerbe et piquant. Sa langue, dégagée de la forme scholastique par sa période courte et isolée, n'est déjà plus du xvii^ siècle, elle sent le xviii^ comme ses idées et sa tournure d'esprit ; il y a plus, un scepticisme dû à des sympathies non dissimulées pour la libre pensée protestante et l'incrédulité des libertins, achève de lui donner un air de parenté ainsi que son mode de controverse, avec Voltaire à qui l'on ne peut mieux le comparer. Comme celui-ci, du reste, il touche à tout, et dans sa verve désordonnée, son esprit toujours en éveil, s'il se contredit rarement dans ses haines, sort fréquemment des limites que devraient lui imposer, au moins par bienséance, les convictions religieuses correspondant à sa situation ecclésiastique.

Cet exposé établit suffisamment, sans qu'il soit nécessaire de fouiller davantage pour les opposer l'un à l'autre, les caractères de Richelieu et de Fancan et l'incompatibilité profonde qui a toujours existé entre ces deux hommes ; quoiqu'on puisse dire de la nature de leurs rapports, ils sont toujours restés en face l'un de l'autre sans assimilation réciproque possible, et il n'y a jamais eu de fusion entre eux. Mais ce que nous avons dit du dernier montre assez la puissance de sa plume ; Richelieu ne s'y est pas trompé et il l'a jugé et jaugé à sa véritable valeur, c'est-à-dire comme aussi redoutable ennemi que précieux et dangereux auxiliaire; il a cherché à se l'attacher, mais comme il le fallait, en paraissant servir ses idées et en se présentant à lui comme le seul homme d'Etat capable

d'assurer leur succès ; il ne s'est jamais livré entièrement à lui etl'a dominé par le secret de ses desseins, en lui laissant croire qu'il était sa dupe.Fancan qui ne l'a jamais compris, a bien gardé vis-à-vis de lui une certaine méfiance instinctive à laquelle son indépendance decaractère le prédisposait déjà naturellement, mais à cette époque, les préoccupations d'actualité politique dominaient tellement la question de principes purement religieux et social que les divergences radicales dans leurs idées fondamentales apparaissaient comme des nuances insignifiantes à côté de celles-ci ; la dignité ecclésiastique de Richelieu justifiait du reste amplement la tiédeur que Fancan pouvait lui reprocher comme « bon français».

Si ce dernier l'a servi, c'est uniquement parce qu'il le croyait son homme. En résumé, chacun d'eux a compris la valeur de l'autre, et a cherché à en tirer le meilleur parti ; ils ont joué tous deux au plus lin dans leurs rapports, mais Richelieu a toujours conservé sa supériorité sur Fancan qu'il a utilisé au mieux, comme il l'a fait de toutes les énergies qu'il a rencontrées sur sa route ; il en a usé comme d'un instrument merveilleux, avec tous les ménagements indispensables, tolérant même ses écarts avec une mansuétude qui était trop en désaccord avec son caractère pour qu'elle ne fût pas jouée. Il l'a supporté même souvent comme un mal nécessaire, et ce ne devait, pas être sans une rancœur soigneusement dissimulée, car il l'a sacrifié trop promptement pour qu'il n'eût pas hâte de lui faire payer, le jour venu, une longanimité trop pesanle ; nous verrons plus loin dans quelles circonstances, mais cCvS quelques considérations expliquent par avance les motifs de cette rupture ; il devait du reste, fatalement sortir de la plume de Fancan, cet infatigable noircisseur de papier, ignorant de toute mesure et aveuglé par sa passion, le mot qui devaitprovoquerle désaveu public consacré par la Bastille.

Leur action n'a pas été seulement parallèle, étant donné l'esprit d'intrigue audacieux de Fancan et le besoin de Richelieu de s'attacher le concours d'un pareil auxiliaire ; non seulement, ils ont collaboré dans toutes les formes possibles, mais ils ont exercé l'un sur l'autre une influence indéniable, en tenant compte des éléments que nous avons exposés et de la distance qui les sépare ; l'étude complète de leurs rapports à ce point de vue sort de notre cadre ; nous en dégagerons ici quelques traits typiques, au sujet

de l'œuvre de Fancan ; signalons toutefois, dès maintenant, avant de développer plus tard ce point, quand nous en serons à la fin brusque de la carrière de Fancan, que l'importance du rôle que le pamphlétaire a joué dans la vie de Richelieu, a été assez considérable pour que son souvenir se retrouve jusque dans le Testament politique.

En voilà assez pour fixer dans ses grandes lignes le genre do participation si varié de Richelieu à l'œuvre écrite de Fancan ; celle-ci n'a jamais été du reste qu'incomplètement étudiée pas plus que le personnage. Gelej^ ^, dans le travail remarquable bien que trop apologétique qu'il lui a consacré le premier, lui a attribué avec une libéralité exagérée un grand nombre d'ouvrages ; depuis, V Inventaire des papiers saisis chez Fancan en 1627, récemment mis au jour, a apporté à la question un élément nouveau ; il a servi à de nouvelles études de M. Fagniez 2 après avoir été utilise à l'étranger, dans un sens trop exclusif et avec la préoccupation facile à prévoir en l'espèce, étant donné son origine, de grandir Fancan aux dépens de Richelieu. Nous n'avons point la prétention de reprendre ici la question dans son entier ; nous l'examinerons au seul point de vue qui rentre dans notre cadre, de ses rapports avec la plume de Richelieu.

Richelieu et Fancan se connaissaient probablement de longue date, à tenir compte des relations de famille ^ ; le frère puîné de Fancan, Vincent Langiois, avait été, en efl'et, pendant 20 ans au service du célèbre avocat Denis Bouthillier, mort en 1622, avant d'entrer dans la maison de Richelieu pour administrer ses affaires ; or, l'on sait les relations étroites de la famille de Richelieu avec Bouthillier qui avait hérité de la clientèle de l'avocat de La Porte, grand-père maternel de Richelieu.

La lettre anonyme que nous avons citée doit se placer, d'après Avenel, en août 1621 ; elle suppose entre les correspondants des

1. Geley, Fancan et la politique de Richelieu de 1617 à i627, Paris, 1884.

2. G Fagniez, L'opinion publique au temps de Richelieu. {Rev. des quest. hist., l^"" octobre 1896.) L'opinion publique et la presse politique sous Louis XIII, 1624- 1626. {Rev. dHist. dipL, XIV^ année, iv' 3, 1900.) Fancan et Richelieu. (Reu. hist., t. CVII et CVIII, 1911, tirage à part.)

3. Fagniez, Fancan et Richelieu. (Rev. hist.,i. CVII et CVIII, 1911.)

relations antérieures, mais sans que rien ne prouve qu'elles aient existé sur le terrain spéculatif. D'après Gele}^ ^ la première œuvre de Fancan qui aurait attiré sur lui l'attention de Ric'helieu et lui aurait valu d'être attaché à son service, est le Discours politique sur les occurrences et mouvements du temps, paru au commencement de 1621 ; il lui attribue également le Discours salutaire et Advis de la France mourante qu'il place avant le l®*" avril de la même année. Or, l'aiTirmation de Geley n'est appu3^ée d'aucune des preuves qu'il annonce ^, et bien qu'elle ait été adoptée sans restriction par d'autres historiens, surtout en ce qui concerne la première de ces deux œuvres, elle nous semble erronée pour plusieurs raisons.

Ces deux ouvrages, tout d'abord, n'en font en réalité qu'un seul ; d'après Geley lui-même, le second n'est que la suite naturelle et le développement du premier ^. Les mêmes arguments contre sa thèse de l'attribution s'appliquent donc à l'un comme à l'autre, et notamment celui de tout premier ordre présenté par M. Fagniez qui fait remarquer justement que le Discours salutaire ïui imprimé comme manifeste officiel des protestants par l'assemblée de la Rochelle, et qu'il semble difficile d'admettre que Fancan s'en soit fait le rédacteur *.

La raison principale et l'on pourrait dire la seule qui milite en

1. Geley, op. cit., p. 50. Geley a fondé son assertion de la priorité du Discours politique sur l'affirmation de l'auteur au début de l'ouvrage : « Muet donc que j'ai été jusqu'ici... ». Or, l'on trouve la même affirmation à la fin du Discours saZufaire (Recueil de Luynes, 1628, p. 373). Signalons ici que le Recueil de Luynes renferme uniquement ce dernier ouvrage à l'exclusion du Discours politique et avec des additions curieuses au texte de la soi-disant l"^* édition. Deux passages importants manquent dans celle-ci ; le premier est une menace contre « les Monarques de la terre qui n'ont, dit l'auteur, jamais entrepris de faire « mourir les protestants, sans cause, sans y laisser leur couronne et leur vie. » {Recueil de Luynes, 1628, p. 365 ) ; l'autre plus considérable, car il occupe deux pages (.366 et »68), met en relief la fidélité des huguenots à la royauté qu'ils protègent contre l'asservissement à la cour de Rome et leur refus d'écouler les invites de l'Espagne, qui serait, avec leur concours, arrivée à son but. Le Recueil de Luynes nSLUvail-il pas plutôt reproduit intégralement la véritable première édition avec ces passages comminatoires, édition qui aura été plus tard soigneusement détruite et remplacée par une autre expurgée ? Nous laissons à un autre le souci de résoudre ce problème. Ce détail constilue, en tout cas, un argument de plus contre l'attribution de l'ouvrage à Fancan, non pas tant en raison de cette sympathie pour les protestants exagérée pour Fancan, que de ce subterfuge de presse dont on ne trouve pas chez lui d'autre exemple.

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