CHAPITRE XII
Le Catholique d' Estât et les Jésuites : I.es alliances du Roy avec le Turc ; Gabriel Le Guay. — Ferrier et Pelletier, Le Catholique d Estât et la Responce à VAdmonitio.
Le Catholique d^Eslat, dédié au roi, justifiait sa politique, mais comme s'il en eût été seul responsable, en ne parlant qu'incidemment de son Conseil ; c'était pour Richelieu un moyen sûr de nationaliser sa propre cause, noii seulement par le roi, mais par les jésuites qu'il découvrait ainsi en les solidarisant avec ce dernier ; toutefois, en incriminant un religieux d'être l'auteur de VAdmonitio (le Miroir avait déjà préparé le terrain avec sa thèse sans distinction), il insistait sur le fait qu'il ne pouvait être qu'étranger et ennemi de la France ; il écartait ainsi du débat les jésuites français et les mettait hors de cause, et cela dès le début, en les couvrant de fleurs, mais en les montrant en même temps responsables de la ligne de conduite du roi élevé par eux et dont ils dirigeaient la conscience. Le morceau est à citer tout entier, car il révèle tout un côté de sa stratégie : « Sa conscience a toujours « esté entre les mains des Pères Jésuites, quil a traitez plus henignec< ment et plus favorablement que jamais aucun Roy les ait traitiez « en pas un Estât de l'Europe depuis leur establissement. Ces « hommes clairvoyans, et qui sont toujours aux escouies pour Vinte- « rest de la Religion, ont célébré, et publié par tout la bonté de son « naturel, son zèle, sa piété, et ses avires vertus qui sont autant (( de merveilles dans l'Univers, Je sçay bien d'avoir ouy dire au (( R. Père Coton, que je nomme par honneur, qu'avec le temps
« les actions de ce Prince n'auroient rien de commun que son
« zèle est le zèle d'un Religieux. Ceux qui sont venus après lui, « n'oseroient l'en avoir desmenty. Sa probité, sa douceur, son « amour envers le Roy, sont si bien recognues, que s'ils disoient, ou « s'ils escrivoient le contraire, Von ne les en croirait pas... Avec
« quel soin n'a-t-il pas recueill}^ (le roi tous ceux qui se sont <( convertis de l'hérésie à la communion catholique ? Mais dès « l'heure qu'il a eu pris le gouvernement en main, ces étincelles « de piété sont devenues des embrasemens, et ce sous la direction « de ceux qui ont eu le soin de sa conscience, auxquels il s'est tota- « lement rapporté de tout cequil falloit faire ou gérer pour le bien « de la Religion ^ »
C'est ici qu'entre en jeu la fameuse question de la solidarité des membres de l'Ordre ; Richelieu l'avait évidemment en vue en tirant la plupart de ses arguments, comme doctrine et comme histoire, des casuistes espagnols, Cartagena 2, Serrarius ^, Valdesius ^, Molina ^, Bidellius ^, Bannes '^, Lorca ^, Victoria^, le concile de Tolède ^^, mais surtout de Mariana ^^, « Espagnol, (( Père Jésuite, et des plus habiles de l'Ordre, qui parle en vray (( Politique et en homme d'Estat ^^ ».
La préférence accordée à ce dernier avait un autre mobile que nous verrons tout à l'heure, mais à ne considérer que le point de vue religieux envisagé, il était difficile d'être plus froidement et savamment ironique. La même tactique se continuait dans un troisième ouvrage, Les Alliances du Roy avec le Turc, par G. Guay ^^ ; comme le Catholique d'Estat, il était signé, et muni de l'approbation royale, bien que dédié non plus au roi, mais au cardinal ; cette fois le procédé seul variait dans le choix des références, car l'auteur abritait complètement sa thèse volumineuse, avec une une insistance et un luxe de détails très significatifs, derrière l'au-
1. Le Catholique d'Estat ou Discours politique... dédié au Roy par le sieur Du Ferrier, Paris, 1625, avec permission, p. 28 et suiv.