Merc. franc, t. XI, p. 1 06(S et suiv
Richelieu était trop avisé pour soulever directement des questions aussi épineuses ; il savait par avance quelles résistances rencontrerait dans le clergé français l'approbation d'une doctrine dont la discussion avait soulevé aux Etats de 1614 des tempêtes auxquelles il avait été mêlé ; il avait trop le sens de la mesure pour provoquer lui-même, et d'une façon aussi personnelle, un conflit qui, en aigrissant et élargissant une querelle dangereuse entre les deux grands corps de l'Etat, pouvait compromettre l'unité de l'Eglise à l'avantage du parti protestant ; il y aurait perdu tout le bénéfice de la prudence qu'il avait apportée dans le Catholique d'Estat à localiser sur un point spécial la question de la souveraineté royale ; il lui avait fallu toute sa souplesse de diplomate et son tact de théologien avisé et rompu aux subtilités scolastiques pour effleurer à peine dans ce livre la doctrine sur ce point, en se cantonnant dans la question de la Valteline, et là même, en limitant adroitement la discussion à un cas d'espèce où il pouvait user sans crainte des arguments de contingences et de comparaisons historiques. C'est donc d'un autre côté qu'il faut chercher les origines du Jugement, bien qu'il se rattache au Catholique d'Estat auquel il a emprunté certaines idées, certains arguments et même quelques figures. Sa violence et sa force même nous en donnent la clef. Si la courtisanerie royale semble l'avoir inspiré dans son expression du régalisme, il est avant tout, et manifestement, dirigé contre les Jésuites, et surtout contre les Jésuites français.
Lorsque l'Assemblée du Clergé chargeait Léonor d'Estampes de rédiger la censure contre VAdmonitio, son siège était fait ; il suffit, pour s'en convaincre, de se rappeler sa décision en faveur de Ferrier, et ses résolutions postérieures du 12 janvier et du 27 février contre le libelle incriminé, mais elle n'avait compté ni avec Mathieu de Morgues ni surtout avec Fancan dont la main est visible aux premières lignes du Jugement par sa forme agressive contre 1 Ordre fameux.
Le Catholique d'Estat mentionnait bien ce dernier, en passant, à propos de la mort de Henri IV, mais avec quel art, et comme sa menace était bien dissimulée sous une réticence qui valait un réquisitoire !
L'évêque de Chartres était loin de suivre cet exemple, et la page qui porte pour titre « Pourquoy les autheurs de tels Libelles
mettent en avant la mort de Henr}^ le Grand ^ », prouve qu'il ne fallait pas lui demander pareille diplomatie.
A la façon dont le Jugement procède du Miroir et reflète les idées de Fancan, l'on peut se demander si l'évêque de Chartres n'a pas été, plutôt que le complice, la dupe du pamphlétaire. Plus d'un détail relevé dans les pièces officielles du procès milite en faveur de cette opinion. Le Ju^'emenZ a plutôt l'allure d'un plaidoj^er et d'une réfutation que d'une sentence dogmatique d'homme d'Eglise ; qu'on en rapproche une série de faits : l'indécision de Léonor d'Estampes dans ses deux rétractations successives, indécision incompatible avec son caractère ecclésiastique et la forme rigoureuse de la dialectique scolastique, et qui évoque l'idée de deux influences opposées ; le laps de temps, trop court pour traiter d'une affaire de cette importance, qui s'écoulait entre la première rétractation donnée conditionnellement le 27 février, c'est-à-dire le lendemain môme de la résolution de l'Assemblée, et la seconde assez vague donnée 3 jours après, le 29 février, sur les instances comminatoires de Richelieu, « moitié par douceur, moitié par autorité ». A lire entre les lignes dans les Mémoires de ce dernier, cette impression se confirme ; il ne parle pas de la rétractation d'un théologien basée sur une étude plus approfondie, sur la reconnaissance d'une erreur ; non, « il s'agissait défaire rétracter un homme élevé en dignité » ; on y voit le point d'honneur mondain d'un grand seigneur refusant de se dédire, obstiné à ne point revenir sur une déclaration signée de lui, voulant encore moins avouer qu'il a été dupe, et ne cédant que sur injonction supérieure, grâce à un compromis plutôt destiné à ménager des susceptibilités d'ordre personnel que correspondant à des scrupules de théologien dont ce « singulier prélat » semble, du reste, s'être assez peu embarrassé.
La lecture des Raisons pour le désaveu laisse bien l'impression que c'est ainsi que le clergé jugeait la conduite de l'évêque de Chartres ; dans cet ouvrage, il était mis hors de cause et absous, avec un parti pris intentionnellement accentué comme n'ayant été qu'un instrument inconscient ; il est facile de le constater dans plusieurs passages : la mention des a propositions qui font