CHAPITRE XVI
[La polémique pehsonnelle : Les Resoliitiones, le Catalogiis et ses dérivés. La Viia illiistrissimi Cardinalis. Le discours sur plusieurs points importants de lestât présent des affaires de France ; sa publicité et ses variantes; VAdvis salutaire sur l Estât présent des affaires d'Allemagne et les factums accessoires.
L'exaspération et l'émotion de Richelieu, à l'apparition des }iiœstiones, prouvaient à ses adversaires qu'ils avaient frappé juste ; la leçon n'était pas perdue, et les pamphlets se succélaient, après celui-ci, avec une note de plus en plus personnelle [qui est leur caractéristique, et permet de les considérer comme formant une série distincte, indépendante des thèses de principes que l'on vient de voir, bien que se déroulant parallèlement à îlles. Ce n'est pas à dire pour cela qu'ils ne traitent ni de politique ni de religion ; cette classification n'a rien d'absolu ; il y a le tout dans ces libelles, du sérieux et du bouffon, du grave et du [rossier, delà fantaisie, dugrotesque et de l'odieux, suivant l'insnration ou la passion du moment. Parfois, ils s'empruntent leurs invectives et même en indiquent la source, mais c'est l'exception ; dus rarement, ils semblent tirer leur titre d'une expression particulièrement frappante d'un ouvrage précédent ^ ; presque jamais [ils n'ont de date, et cette indication même lorsqu'on la rencontre, n'a rien de sûr, car ils circulaient longtemps en manuscrits sous le manteau, avant de se répandre par la presse. Aussi est-il sinon presque impossible, au moins très difficile de les classer chronologiquement d'une façon même approximative, car ils s'enchevêtrent confusément, avec leurs provenances très distinctes et souvent très éloignées, dans une polémique qui embrasse presque toute l'Europe, et qui s'inspire parfois d'événements de politique étrangère dus à des causes lointaines.
1. V. plus haut l'exemple du Scopœ dont le titre était emprunté à un passage du Catholique d'Estat.
Leurs attaques se présentent presque toujours sous la forme d'allusions d'autant plus énigmatiques, qu'ils sont presque tous écrits en latin et qu'ils visent des incidents de détail que les contemporains seuls et quelques initiés seulement, pour certains d'entre eux, ont pu connaître ; cette particularité permet de suppléer en partie à la lacune qui s'oppose à leur classement chronologiquement, et de le faire tout au moins d'une manière générale, car à mesure que la polémique devient plus passionnée, l'invective devenant plus brutale prend une forme moins enveloppée ; cette remarque, du reste, n'a rien d'absolu, car ils se répètent dans un même thème, et le cj^cle de leurs offensives se rétrécit, au fur et à mesure qu'elles deviennent plus violentes autour delà personnalité du cardinal, qu'elles en arrivent à viser uniquement, en même temps qu'elles abandonnent le terrain de la politique.
Déjà, dans les Quœsliones qui inaugurent cette série, l'on a vu comment la personnalité du roi était mise ingénieusement à l'écart, et comment Richelieu était solidarisé intimement avec son premier Cabinet, avant que les controversistes sérieux vinssent à l'appui de ce pamphlet pour donner corps à cette accusation, sous une forme dialectique et avec une courtoisie perfide ; mais ce n'était là qu'une avant-garde. Les trois ouvrages qui le suivaient forçaient déjà la note, et avec eux nous entrons dans la première phase de la période aiguë ; c'était la Relatio de proditione gallicay les Resoliitiones magistrales et la Veritas odiosay suivant leur ordre d'apparition pour lequel il n'est point ici de doute \
Le premier d'entre eux, la Relalio 2, avait été écrit avant le désaveu du Jugement de l'évêque de Chartres par l'Assemblée du Clergé ; au lieu d'être fantaisiste et ironiquement dubitative comme celle des Quœsliones^ la forme en était franchement injurieuse ; Richelieu n'y était traité de rien de moins que de « disciple d'Ossat », de « scorpion revêtu de la pourpre », de « théologien novice » ; le cardinal du Perron « avait aussi son paquet »
1. La Relatio de proditione est mentionnée dans les Résolut io nés, p. 11, et dans la Veritas odiosa, p. 14, 21 et 30, qui cite à son tour ces dernières, p. 30.
2. Relatio de proditione gallicana ad principes, ecclesiasticos et sœcularis regni ab illustri équité... jussu secundum exemplar Parisiis impressum latine facta anno MDCXXVI, in-4°, 28 p. Vers la même époque se place probablement VIgnis fatuus qui a dû venir après les Quœsliones auxquelles il semble avoir emprunte son titre : Eliœ igneo cursu .., p. 12,
avec les épithètes de « courtisan hypocrite », « nouveau Josué », « traître à l'Etat, ennemi du bien public et de la religion », dont il était accablé ; il s'y mêlait aussi une âpre critique du Catholique cCEstat et du Miroir. Cet ensemble assez confus et mal coordonné fait de la Relatio le type des ouvrages tenant à la fois du pamphlet et de la controverse, que nous avons signalés et qui se rattachent en même temps à la série des thèses de principes et à celle des pamphlets ; il y avait loin, comme on le voit, de ces invectives à la modération des Scopœ qui lui sont pourtant postérieurs 1, et les pamphlets suivants allaient encore le dépasser en violence ; là encore, cependant, les attaques contre la personnalité de Richelieu n'eussent pas différé celles des Qiiœsliones, s'il n'y avait eu un mot nouveau ; tout en reprochant à Richelieu sa duplicité et son ambition, de même que leur lâcheté aux prélats français, il lui jetait à la face son « humble origine « et ses langes sordides dont il était sorti, disait-il, comme un « scarabée du fumier ». En fin de compte, à part la question de la naissance, Richelieu n'était guère plus maltraité comme personnage privé dans la Relatio que dans les Qiiœstiones, et s'il faut ranger la Relatio dans la même série, c'est plus à cause de la forme que du fonds.
Il en était autrement avec les Resolutiones ^ qui le suivaient ; dans l'intervalle, s'étaient produits non seulement l'incident du Jugement de l'évêque de Chartres, mais la conclusion de la paix avec les protestants, ce qui date l'ouvrage du milieu du mois de février 1626 3.
L'auteur reprenait les Qaœstiones qui étaient probablement de lui, mais avec des additions nombreuses et des commentaires sous forme de réponses ; il était certainement, sinon de l'entourage du cardinal, tout au moins affilié avec une personne de son
1. Les Scopœ ferrerianœ (p. 98) mentionnent en efiet le Sapiens francus qui cite lui-même (p. 4) la Veritas odiosa renfermant de nombreux emprunts à la Relatio deproditione (p. 14, 21 et 30).
2. Resolutiones magistrales Quœstionem Quodlibeticarum Mense Deccmbri anni 1625, Illiistrissimo Cardinali Richelieu dedicatarum. Jussu ejusdem Illustrissimi Doniini ah Antiquee Sorbonœ Doctorihus conscriptec et in lucem édita;, Parisiis apud Antonium de la Rue, Typographum Juratum, Via Jacobceâ. 1626.
3. « Synonima autem esse 111. Cardinalis dicit Richelieu et Rupellanismus, naxime post emptam a paucis diehus pecunià et privilegiis Rupellanorum
j^ratiam..., Resolutiones, Quœsl. III, p. 2.
cercle, vu les détails circonstanciés qu'il donnait sur lui, et qui semblent puisés à bonne source K C'est à lui que nous devons la confirmation de l'attribution à Richelieu de V Avertissement aux Princes de l'Europe, les renseignements curieux sur sa part de collaboration dans le Miroir, ainsi que sur l'approbation clandestine de cet ouvrage par l'évêque de Chartres qui l'avait sauvé du feu.
Ce dernier était pour la première fois pris vivement à partie dans les Resohitiones qui reflétait les passions soulevées dans l'Assemblée du Clergé, à propos de son Jugement ; il y était traité de scribe, de créature et d'apologiste du cardinal ^, et son nom figurait par dérision avec celui de Le Guay au-dessous du Visa et de VImprimafur, qui dans les Quœstiones étaient signées de Bassompierre et de Nicolas Bailleul, le Prévôt de Paris, qui avait rendu l'arrêt du feu contre VAdmonitio.
Mathieu de Morgues était visé aussi, mais plus discrètement, dans une de ces allusions bien vagues, que nous signalions tout à l'heure, au sujet du cardinal d'Ossat dont l'auteur de la France au désespoir avait invoqué l'autorité : c'est bien lui qui était désigné comme ce « Basilic vivant qui est nourri dans le pa- « lais d'un cardinal ^ », une figure ridicule de ce dernier ouvrage '*.
En se limitant à ce qui a trait à Richelieu personnellement, les Resolationes sont une mine de renseignements, et l'on y trouve en essence tout ce qui va être exploité contre lui ; elle est la trame sur laquelle se tissera la légende qui va envelopper son nom ; elle défile tout entière dans ces alinéas séparés qui font comme autant de tableaux à peine visibles pour nous dans leur obscurité voulue, mais dont le voile épais était transparent pour la malignité contemporaine ; c'est sa jeunesse dissipée ^, ses premières études en marge de l'école délaissée pour son cheval^,
1. Notons, entre autres, celui qui confirme le dire P. Garasse sur la façon dont les Quœstiones étaient arrivées aux mains de Richelieu par son libraire Cramoisy, Resolutiones, Quœst IV, p. 11.
2. Resolationes..., Quœst. III, p. 4 ; Quœst. II, p. 11 ; Quœst. IV, p. 13.