CHAPITRE PREMIER
Généralités. — Les principales caractéristiques de l'œuvre écrite de Richelieu : leurs origines par sa naissance, son caractère, son éducation, sa santé, ses occupations et ses procédés de travail.
L'œuvre écrite de Richelieu peut être divisée en deux parties : la première, déjà très considérable, est celle que l'on regarde sans conteste comme émanant tout entière directement et personnellement de lui ; la seconde, moins connue et aussi moins étudiée, est la partie qui ne lui est attribuée que sous réserves.
Dans la première qui est son œuvre propre indiscutée, il y a lieu de faire une place spéciale à celle qui nous retrace, pour ainsi dire, sa vie au jour le jour ; celle-là nous initie plus que tout autre à son mode de travail, mais elle ne nous livre point l'écrivain dans une œuvre complète, avec l'enchaînement régulier de toutes ses parties cimentées par une idée maîtresse, aboutissant à un but unique et défini, comme un bâtiment construit sur un plan arrêté d'avance, avec des assises puissantes, des arêtes nettement accusées, et des proportions harmoniées. Nous avons nommé les Lettres et la Correspondance diplomatique ; celles-ci nous révèlent surtout l'homme d'action, et à ce point de vue seul, même sans tenir compte de leur valeur autant littéraire que politique, elles représenteraient l'œuvre capitale de Richelieu.
Il faut y joindre les Mémoires, qui se rangent à côté des Lettres, surtout pour leur importance historique ; comme celles-ci, ils
sont un assemblage factice, mais non point de pièces écrites au jour le jour comme leur nom le laisserait supposer, pris dans son acception moderne ; alors que les premières représentent le labeur quotidien de Richelieu, et sont en quelque sorte l'émanation continue de ses énergies, les Mémoires sont une œuvre de cabinet, et moins que les Lettres, le fruit de son travail personnel, étant issus de collaborations diverses ; pour eux, Richelieu a été seulement le « maître ouvrier » * qui a revu l'assemblage de ces documents, notes, rapports, mémoires diplomatiques et pièces d'archives, réunis pour servir d'éléments à une histoire du règne, destinée à justifier sa conduite et à expliquer ses actes devant la postérité ; cette œuvre, tout en ne portant sa griffe que d'une façon intermittente, n'en est pas moins, par sa partialité même, un monument des plus précieux au point de vue de ses idées politiques ; à ce titre, nous y aurons souvent recours, ainsi qu'aux Lettres, bien que sortant tous deux de notre cadre, comme œuvres posthumes ; il en est de même des deux ouvrages de théologie, et du Testament politique, son œuvre maîtresse « où l'on découvre le secret de sa conduite et de ses actions » et qui, pour ce motif, plus que tout autre, nous servira de guide.
La seconde catégorie qui n'est certainement pas la moins curieuse et la moins importante, comprend toutes les productions volantes de sa plume, destinées au public, et inspirées par des événements particuliers, soit qu'elles aient paru sous son nom ou sous le voile de l'anonymat ou de l'allonymat, soit qu'il n'ait eu dans ces écrits qu'une part de collaborateur, en prenant toutefois ce terme dans l'acception la plus large.
Cette part, ainsi qu'on le verra dans cette étude, a varié, en effet, à l'infini ; pour certains d'entre eux, il les a uniquement inspirés ou commandés ; d'autres, composés en dehors de lui, ont été le reflet plus ou moins fidèle de sa pensée ; d'autrefois, il a fourni lui-même le schéma, laissant à d'autres plumes que la sienne le soin de développer le thème prescrit ^. De même, s'il a souvent confié à des écrivains à sa dévotion ou à des secrétaires des idées à mûrir et à exprimer, des notes à souder ou à relier,
1. Rapports et notices sur l'édit des Mém. du Card. de Richelieu, R. LavoUée. Le secrétaire des Mémoires, Paris, 1905, t. I, p. 42.
2. Tallemant, Hist., Edit. Paulin Paris et de Monmerqué, 1865, t. II, p. 432.
il a fait aussi fréquemment volontiers le contraire, se plaisant à revoir les écrits inspirés ou commandés par lui, à vérifier si ses ordres avaient été fidèlement exécutés, si ses idées n'avaient point été dénaturées, à les corriger, ou à leur donner la dernière main, complétant par un passage pour combler une lacune, mettant de-ci de-là une notepersonnelle, renforçant un trait, voilant d'une ombre un autre trop accusé, ajoutant un argument nouveau, fournissant parfois non pas un passage, mais une simple phrase, mettant sa griffe dans une correction ou dans un mot.
L'on peut juger par là de la difficulté quasi insurmontable que présenterait une étude complète de l'œuvre de Richelieu envisagée à tous les points de vue ; ce serait folle témérité que de l'entreprendre et nous n'avons point cette prétention. Le labeur d'une pareille recherche serait encore accru par l'énormité de cette œuvre, car le Cardinal, avec sa puissance de travail, son activité inlassable, la diversité et l'étendue de ses connaissances, la souplesse et la puissance de son génie, aidé par le nombre et la variété de genres de ses collaborateurs, s'est intéressé à toutes les questions de son temps, et a exercé une influence plus ou moins directe sur toutes les productions de son époque *. Aussi, ce travail sera-t-il forcément restreint, et plutôt un essai qu'une étude définitive : nous aurons l'occasion, au cours de cet ouvrage, de proposer des exemples de toutes les formes de collaboration que nous avons rapidement énumérées, mais ce ne sera quesou s les réserves les plus expresses, commandées de plus par la multiplicité des hypothèses possibles ; ce travail est encore compliqué, comme nous le verrons plus tard, par l'ingéniosité du Cardinal à dissimuler sa part dans cette collaboration et aussi, il nous faut l'avouer, par la tendance naturelle d'un commentateur dans une étude de ce genre, à exagérer cette part, bien que nous nous soyons prémunis contre elle ainsi que contre la tentation « de céder à la fureur des inédits », si justement raillée par un critique 2.
Sauf pour quelques rares écrits où l'accumulation des preuves forme un faisceau quasi indiscutable, il n'est guère possible que
1. Delavaud, Quelques collaborateurs de Richelieu (Rapports et notices sur l'édition des Mémoires, t. II, fasc. V, p 45 et s.).
2. F. Brunetière, Revue des Deux Mondes, 30 sept. 1883, p. 693.
de présenter des essais d'attribution basés sur des probabilités ; on comprend par là tout de suite l'importance de la détermination des caractéristiques qui doivent servir de pierre de touche dans cette recherche ; ses résultats sembleront parfois d'une hardiesse exagérée qui réclame par avance l'indulgence, bien qu'elle puisse s'abriter derrière des précédents illustres et récents ; l'on voit de plus la nécessité de ne laisser de côté aucun des éléments de cette étude préliminaire, pour futile qu'il soit en apparence. Aussi les rechercherons-nous, non seulement dans la note personnelle, c'est-à-dire dans les caractères subjectifs de Richelieu lui-même, mais les appuierons-nous de l'examen raisonné à ce point de vue spécial des œuvres qui lui appartiennent en propre et complètement d'une façon indiscutable, même posthumes, bien que ces dernières soient, ainsi que nous l'avons dit, exclues a priori de ce travail.
Cette remarque était ici d'autant plus nécessaire qu*à la note personnelle et subjective ou non, il y a lieu d'ajouter comme élément primordial de recherches, en plus des caractères de son style et du retour d'expressions qui lui sont coutumières, la persistance de certaines idées et préoccupations qui font partie intégrante de sa vie, et que l'on retrouve plus qu'ailleurs dans son œuvre posthume.
Ce travail préliminaire de synthèse qui est en réalité la base de notre étude trouve donc ici logiquement sa place ; c'est par elle que nous commencerons avant d'aborder la revue de l'œuvre de Richelieu, publiée de son vivant, en groupant au passage, autour d'elle, les productions qui s'y rattachent.
Tout s'enchaîne dans le génie de Richelieu avec une logique rigoureusement implacable, et c'est précisément ce qui constitue la puissance de sa personnalité. Or, les circonstances extérieures ont servi toutes à l'accentuer dans le même sens que ses origines, sa naissance, son caractère ; il suffit pour s'en convaincre de jeter un regard sur son éducation, ses études, son état de santé, ses premiers pas dans le monde, ses ambitions, ses luttes, ses succès comme ses revers, ses convictions politiques et religieuses.
A la fois positif et pratique, en même temps qu'autoritaire.
voilà les deux premières caractéristiques qu'il tient par héritage de sa famille, l'une du côté maternel par son grand-père, l'avocat de La Porte, l'autre de son père, le grand prévôt de Henri ÎII et de Henri IV ; il s'y joint par la lutte âpre de ses débuts dans la vie avec les nécessités matérielles un esprit d'ordre méticuleux et d'économie rigoureuse. De là, les premières dominantes de son style dans toute son œuvre politique comme théologique qui du reste se confondent : la brièveté et la concision dans la netteté. Il sait ce qu'il veut (et il veut fortement) et il le dit clairement et puissamment, sans ambages inutiles, « plus attentif aux choses qu'aux mots » ^ ; il aime « qu'on en vienne au point en peu de mots » et il écrit ce qu'il conçoit « en termes les plus courts et les « plus nets qu'il lui est possible... pour suivre son génie et sa « façon d'écrire ordinaire ». Tel est le début de la préface de son Testament politique ^, l'œuvre admirable, où il a incarné son génie, et où il s'est résumé comme écrivain par ces quelques lignes, en la manière qui lui est propre.
Positif et pratique, il l'est jusqu'au bout, car c'est l'un des traits de son caractère de ne rien faire à demi ; dans son œuvre écrite, on rencontre les mêmes qualités de précision minutieuse qu'il apporte dans tous ses actes ; de même qu'il ne néglige rien du détail des questions qui le touchent dans sa vie privée comme dans ses fonctions d'Etat, il apportera le même souci à tout ce qui sort de sa plume, à tous les points de vue et dans tous les genres.
Cette préoccupation n'a pas seulement trait au fonds ; pour lui « rien d'écrit n'est secret » 3, et cette déclaration de lui au début de ses Mémoires dispense de toute autre preuve ; on la retrouve aussi accentuée dans la forme et dans l'exécution matérielle de son œuvre ; un exemple tj^pique en est fourni dans le premier ouvrage livré au public sous son nom ; l'errata incomplet, du reste, soit dit en passant, de l'édition originale de sa Harangue aux Etats de t6i^^ se termine par la note suivante : « Il y a plusieurs fautes aux
1. Foncemagne, Lettre sur le Testam. pol., Paris, 1764. p. 43.