‹ Autour de la plume du cardinal de RichelieuChapitre 4 sur 352 · Mémoires, t. I, p · texte numérisé non relu

Mémoires, t. I, p

4. P. 37, t. IV, mais pour mai ; p. 42, t. V, reçeues pour reçeu.

virgules et aux points comme aussi il y en a quelques-unes aux apostrophes, ou pour y en avoir où il n'en faut pas, ou pour n'y en avoir pas, où il en faut. » Malgré son insignifiance apparente, elle est un indice personnel que nous aurons l'occasion de signaler en d'autres circonstances.

Richelieu est, de plus, autoritaire, à la fois par la fierté de sa naissance et par la conscience de sa valeur ; aussi est-il bref, comme un homme habitué à commander et à être obéi, et en même temps éminemment susceptible et pointilleux, curieux et jaloux de tout ce qui le touche à un degré quelconque, comme le plus parfait gentilhomme dé son temps ; il ne reste en général indifférent à rien, comme un grand curieux à l'esprit de large envergure, mais lorsqu'il s'agit de lui, même par la plus lointaine allusion, que son nom soit articulé ou pas, il ne peut s'empêcher d'intervenir lui-même ; s'il faut répondre à une attaque ou à la pointe même la plus légère, il entre comme malgré lui dans la lice, soit qu'il prenne lui-même directement la plume, soit qu'il fournisse à ses porte-paroles des renseignements qui sont pour l'histoire une source précieuse ; d'une façon quelconque, il se trahit alors malgré toutes ses précautions à garder l'incognito, et l'on peut « lire dans sa colère », pour employer l'une de ses nombreuses et fortes expressions. La formule impersonnelle lui pèse même souvent en ce cas, et le/e sec et tranchant dans un beau geste de sa fierté native est comme un point lumineux qui marque sa main cachée sous le gant d'un ami, d'une créature ou d'un scribe. Signalons, en passant, l'importance de cette considération sur laquelle nous aurons à revenir fréquemment dans ce travail.

La dualité des études du Cardinal nous fournit ensuite deux indications typiques; Richelieu a d'abord vécu de la vie mondaine des jeunes seigneurs de son temps à l'Académie de Benjamin, en quittant le collège de Lisieux ; n'est-ce point dans cette éducation première qu'il faut voir l'origine de l'une des plus remarquables caractéristiques de son style, celle qui a attiré l'attention de plusieurs écrivains, et qui leur a servi d'argument, par son anomalie apparente ^, pour lui refuser la paternité de son œuvre

1. Foncemagne, Lettre sur le Test, polit., Paris, 1764, p. 51.

maîtresse ? Dans sa langue qu'il veut avant tout, rapidement et facilement compréhensible, ne prêtant point à l'équivoque, il n'emploiera point pour la rendre expressive, la métaphore que, suivant l'usage de l'époque, il devrait emprunter avec excès, à l'érudition sacrée ou profane et à la mythologie ; c'est autour de lui, dans la vie réelle et sensible, dans les phénomènes naturels, qu'il puise ses comparaisons et ses figures ; ses images sont presque toujours matérielles, là où il les estime nécessaires pour renforcer sa pensée et la rendre plus intelligible ; toutes les sciences ou plutôt toutes les branches des connaissances scientifiques de son temps sont mises par lui à contribution ; tantôt c'est la physique, tantôt la botanique, tantôt les arts libéraux dans tout ce qui se rapporte à la vie usuelle, les mathématiques, l'escrime, Tart nautique, qui sont en quelque sorte l'arsenal de ses images et de ses comparaisons avec les choses de l'esprit ; bien qu'ayant les apparences d'une simplicité presque naïve, surtout à nos yeux rendus plus difficiles par une culture scientifique plus élevée, elles sont les unes et les autres choisies en réalité avec un art infini, car, loin de détonner et de choqvier, elles semblent toutes naturelles et donner sans effort aux abstractions le corps et la réalité des choses tangibles. Mais plus fréquemment que toute autre, c'est à la science médicale qu'il a recours, comme saint Augustin * ; assurément, il est permis de voir dans cette prédilection indéniable, soit une conséquence de l'usage du temps, ce qui est vrai en partie, soit un calcul profond du dialecticien employant de préférence l'image qui parle le plus à l'homme, parce que la plus humaine et la plus sensible, mais ne peut-on lui assigner aussi et concurremment une autre origine, en faisant intervenir un autre facteur qui est sa santé ?

N'est-ce point en effet, l'image qu'il a le plus à portée de sa main et qui s'impose à lui, sur son corps continuellement tenaillé parla souffrance physique et par la maladie, en proie aux conseils des médecins et à leurs remèdes qui le disputent sans répit à la douleur et aux infirmités ? N'est-ce point la science dans laquelle il vit et dans l'étude de laquelle on le sait se complaire ^, dont il

1. Valentin, Cardinalis Richelius Scriptoi- ecclesiastîcus, Toulouse, 1900, p. 290.

2. I. Pagez, Les Miracles delà Création du monde sur les plus merveilleux effets de la nature. Dédié à Mgr le Cardinal de Richelieu, Paris, 1633 (Epitre lim.). ^

connaît les axiomes, les procédés à la mode, les théories et les ressources, au milieu de la Faculté domestique qui l'entoure sans jamais le quitter ? Cette répercussion de la hantise de sa santé est indéniable dans toute l'œuvre de Richelieu. Hâtons-nous d'ajouter que chez lui, elle n'a rien de choquant ni d'excessif, comme chez les auteurs * et surtout les prédicateurs du commencement du xvii*^ siècle où l'abus des « belles similitudes » ^ que recommandait saint François de Sales dérive de l'influence des mots, et non de l'association des idées ; dans Richelieu, le procédé, à ne l'envisager que comme une ressource de bon aloi dans le raisonnement, ne ressort qu'à un examen attentif et même prévenu, parce qu'il est basé, comme l'indiquait plus tard Bossuet, sur les rapports naturels des choses entre elles. Dans cet ordre d'idées, la variété même des termes de comparaison qu'il emploie exclut toute accusation de parti pris comme artifice de rhétorique ; il ne faut pas y voir davantage un développement et une amplification de la figure classique de médecin de l'âme appliquée au prêtre dans les ouvrages de dévotion ^ ; elle s'expliquerait tout naturellement par son caractère sacerdotal et apparaîtrait surtout dans ses œuvres théologiques ; or, c'est précisément dans ces dernières qu'elle est employée le plus sobrement ; on retrouve au contraire le procédé dans toute son œuvre sans distinction, même dans celle qui est exclusivement politique ci avec des applications variées tirées de la technique même de l'art médical, et n'ayant aucun rapport avec la thérapeutique proprement dite.

1. L'exemple le plus typique est assurément le Catholique anglais de Louis d'Orléans qui « use d'une métaphore continuelle de la médecine depuis le commencement de son livre jusqu'à la fin ». {Perroniana et Thuana, Col. Agrip., 1669, p. 213.)

2. Pierre de Besse, Conceptions théologiques prêchées à Paris en Véglise Saint- SéverinVan 1602, Pont-à-Mousson, 1618 (Table : Similitudes). Un aussi modeste que méchant et rare poète employait ses loisirs à les mettre en quatrains, quelques années plus tard. {L'âge d'or que nous ramènent Messieurs les Docteurs et Professeurs^ maintenus par le Très-Chrétien Roy Louys de Bourbon traizièsme... par Maistre Michel Abraham ; Prestre Bachelier en Théologie, et curé de Saint- Martin de Challandré, Caen, 1632, p. 49-68).

3. Ibid. (Fièvres diverses selon l'opinion des médecins, p. 343 ; elles sont rapportées aux péchés, p. 344-345. J.-J. Busœus, Panarium hoc et arca médica variis Diuinae Scripturae priscorumque Patrum antidotis adversus animi morbos instructa, Mayence, 1608. Les médecins eux-mêmes empruntaient à leur art pour leurs incursions dans le domaine religieux, à en juger par un livret curieux ; Remèdes souverains pour guérir ceux de la religion prétendue réformée. Par R. Péquet, Docteur en Médecine, Paris, 1622, Avec Approb. des Docteurs.

Comme corollaire, le ton est grave et presque triste, avec quelque chose d'amer et d'âpre qui sent la souffrance physique et les infirmités prématurées.

Enfin, et c'est par là que nous terminerons la première partie de cette étude préliminaire, Richelieu est surtout et avant tout le dialecticien puissant, tel que l'ont formé avec ses tendances originelles, ses fortes études théologiques continuées pendant un an dans la retraite, sous la direction d'un docteur de Louvain, puis reprises dans son évêché à Luçon, dans sa retraite à Coussay, dans son exil à Avignon, et poursuivies une fois au pouvoir, dans son Palais Cardinal, avec les prélats dont il aime à s'entourer pour des exercices d'école ; sa plume virile et forte ne connaît pas les ressources raffinées de la rhétorique alors en vogue et ne s'attarde pas aux finesses et aux subtilités ; s'il est casuiste, c'est dans le sens le plus élevé. Lorsque d'aventure, on le surprend à s'y livrer, dans ses sermons surtout, ce qui est l'exception, ce n'est point qu'il y ait été entraîné par le cœur, car chez lui, tout est raisonné et il n'y a point de place pour le sentiment dans sa logique. On sent alors dans sa production de la contrainte, de la gêne et comme un effort dans un sacrifice fait à son tempérament.

Ses sermons et ses harangues qui ne rentrent pas dans notre sujet contrastent avec le reste de son œuvre ; on lui reprochait de son temps de les « réciter, avec une diction profane » * ; la phrase est apprêtée avec un souci du mot qui alourdit la pensée, et elle trahit une recherche pénible, comme en un exercice forcé de style où il a voulu « déployer toutes les voiles de son bien dire » ^ ; l'on y surprend aussi des préoccupations d'effet relatives au public auquel il s'adresse, autant et plus fortes que celle de la forme littéraire proprement dite.

Une autre considération qui vient s'ajouter dans le même sens à celle-là permettrait même de faire deux parts de son œuvre, d'après une classification différente de celle que nous avons exposée au début, et qui serait plus rationnelle, étant basée sur le caractère même de Richelieu. En lui, il y a en plus de l'homme d'action qui obéit, en écrivant, à son tempérament, le grand sei-

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