Geley, op. cit., p. 300 el suiv
Fancan lui était trop précieux pour qu'il se privât d'un pareil instrument et les ménagements avec lesquels il le désapprouvait et la quasi-mansuétude dont il accompagnait son blâme, sont très significatifs. Il n'a jamais oublié, du reste, les services que le pamphlétaire lui avait rendus ; dans ses Mémoires, après la série des griefs qu'il énumère contre lui, il lui accorde un souvenir de reconnaissance, et il ne dissimule point lorsqu'il se montre prenant la défense de Fancan auprès du roi pour atténuer la rigueur du châtiment, « ses conseils, dit-il, allant « toujours à augmenter les récompenses des services et diminuer « la punition des fautes ». Assurément, le désaveu du Caialogiis a été pour quelque chose dans remprisonnement de Fancan, le témoignage unanime des amis et des adversaires de Richelieu cité dans le chapitre précédent ne laisse là-dessus aucun doute, mais il n'en a pas été la cause déterminante, et il a été plutôt seulement le signal de la disgrâce qui précédait son arrestation.
Quant à la raison d'Etat invoquée par Gelejs il est presque superflu d'y répondre : si Richelieu s'était laissé guider par elle, il n'aurait point écrit cette rétractation, et avec de pareils tempéraments dans l'Advis d'un théologien sans passion, il n'aurait point davantage éprouvé le besoin d'exposer aussi longuement dans ses Mémoiresles motifs de la condamnation de Fancan, et avec tant de précision ; il n'aurait point trouvé enfin, dans cet incident, comme on le verra, un sujet à un chapitre du Testament politique.
Après avoir exposé dans cet ouvrage la synthèse de ses rapports avec le pamphlétaire, il en a tiré, comme un fruit de son expérience, la leçon politique pour prémunir ses successeurs contre le danger de pareilles rencontres. Cette dernière remarque seule prouve que le problème de la fin de Fancan est d'ordre tout psychologique ; le chapitre qu'il lui a consacré déroule tout entier le processus de cet antagonisme latent de caractères dont nous avons indiqué plus haut les caractéristiques ; non seulement il en donne la clef, au point de vue de Fancan lui-même, mais il complète et il explique le réquisitoire des Mémoires, dont la virulence a été injustement reprochée à Richelieu. Aussi, convient-il de les réunir d'abord ici dans une même citation, pour les faire servir de trame dans laquelle trouveront leur place
les faits révélés par les documents déjà présentés et par Vlnvcii taire des papiers de Fancan.
« Au même jour de la mort de cette princesse, le roi fit arrête « un nommé Fancan, pour lui faire expier une partie des crime « qu'il a voit commis.
« De tout temps il s'étoit déclaré, plus ouvertement que n « pouvoit un homme sage, ennemi du temps présent ; rien ne 1 « contentoit que des espérances imaginaires d'une république « qu'il formoit selon le dérèglement de ses imaginations.
a II n'en vouloit pas seulement au temps, mais à l'éternité « toutes les apparences faisant croire qu'il n'avoit point d'autr « dieu que sa folie.
« Toutes ses fins étoient mauvoises, et les moyens dont il s! « servoit pour y parvenir, détestables et méchans ; il n'y avo « point d'injuste et cruelle imagination propre à changer l'étî « des affaires, qui ne lui passât une fois le jour en son esprit.
« Son exercice ordinaire étoit de composer des libelles pou « décrier le gouvernement, de rendre la personne du prince cor « temptible, les conseils odieux ; exciter à sédiction, à cherche « de beaux prétextes pour troubler le repos de l'Etat, et sous 1 « nom de bon François, procurer la perte du ro3^aume.
« Le parti huguenot lui était en si grande recommandatio | « quoiqu'il fût ecclésiastique, que tous ceux qu'il estimoit etr « bons catholiques lui étoient en horreur.
« En cette considération, il avoit pris de tout temps intelligenc « avec les protestants étrangers, auxquels il servoit de fidèl « espion, d'autant plus à craindre que sa condition le rendo « suspect.
« Il se servoit envers eux de l'entrée qu'il avoit en diverse « maisons des ministres, pour, sous prétexte de bons avis, leu « donner de fausses alarmes pour les armer contre l'Etat.
(( Comme sectateur du diable, jamais la vérité n'étoit dans s « bouche, et ses faussetés s'avoient autre but que de semer de « divisions entre les personnes dont l'union étoit nécessaire pou « la part de l'Etat.
« Sa malice a esté jusqu'à ce point, que de chercher toute
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« sortes d'artifices pour séparer en la maison royale, ce que la « nature et le sacrement a voient étroitement uni.
« Le Roi se résolut de châtier justement un si méchant homme « par un supplice conforme à son crime ; mais le cardinal, dont « les conseils vont toujours à augmenter les récompenses des « services et diminuer la punition des fautes, supplia tres- « humblement Sa Majesté de se contenter d'en arrêter le mal par « l'emprisonnement de sa personne. )) {Mémoires, i. III, p. 307 et 308.)
« Il n'y a point de peste si capable de ruiner un Etat, que les « flatteurs, médisans, et certains esprits qui n'ont autre dessein « que de former les cabales et des intrigues dans les cours. Ils « sont si industrieux à répandre leur venin pour diverses façons « imperceptibles y quil est difficile de s" en garantir si on ny prend garde « de bien près. Comme ils ne sont ni de condition ni de mérite « pour avoir part aux intérêts publics, ils ne se soucient pas de « les troubler...
« Outre que c'est une chose ordinaire, que quiconque n'est « point d'une affaire, tache à la miner, il n'y a point de maux que « telles gens qui ne sont capables d'aucun bien, ne puissent faire, « et partant il n'y a point de précautions que les Princes ne « doivent prendre contre /eurma/zce, qui se voile en tant de façons , « qu il est souvent difficile de s'en garantir. Il s'en trouve qui desti- « tués de cœur et d'esprit, ne laissent pas d'en avoir assez pour « feindre une aussi grande fermeté qu'une profonde et sévère « sagesse, et se faire valoir en trouvant à redire à toutes les actions m d'autrui, lors même qu'elles sont les plus louables^ et qu'il est « impossible d'en faire de meilleures au sujet dont il s'agit...
« Pour ne point flatter lorsqu'il s'agit de .telles gens, ce n'est « point assez au prince de leur interdire son oreille, mais il faut a les bannir du cabinet et de la cour tout ensemble, parce qu'outre « que leur facilité est quelquefois si grande, qu entre leur parler et « leur persuader il n g a point de différence, lors même qu'ils ne « peuvent être persuadés, il ne laisse pas de leur demeurer « quelque impression, qui fait son effet une autre fois s'ils sont « rebattus de même artifice...
« A peine pourrois-je rapporter tous les maux dont ces mauvais « esprits ont été auteurs pendant le règne de V. M. mais j'en ai « un si vif ressentiment pour l'intérêt de l'Etat, quil me contraint de
« dire qu'il faut être impitoyable euvers telles gens^ et les éloi- « GNER DE BONNE HEURE pour prévenir pareils mouvemens à ceux « qui sont arrivés de mon temps. Pour ferme et constant que soit (( un Prince, il ne peut sans grande imprudence, et sans s'exposer « à sa perte, conserver auprès de lui de mauvais esprits qui « peuvent le surprendre à l'impourvu...
« Il faut chasser ces pestes publiques, et né les rapprocher jamais « s'ils nont entièrement déposé leur venin, ce qui arrive si peu souif. vent, que le soin quondoit avoir du repos, oblige plutôt à la con- « tinuation de leur éloignement, que la charité ne convie à leur « rappel. Je mets hardiment cette proposition en avant, parce « que je n'ai jamais vu aucuns esprits amateurs de factions, et « nourris aux intrigues de la Cour, perdre leurs mauvaises habi- « tudes et changer de nature que par impuissance, qui même, à « parler proprement, ne les change pas, puisque la volonté de « mal faire leur demeure, lorsqu'ils n'en ont plus le pou- « voir. »
« Je sçais bien que quelques-uns de ces mauvais esprits peuvent «. sincèrement se convertir, mais l'expérience m'apprenant que pour « un qui demeure dans un vrai repentir, il y en a cent qui retournent « à leur vomissement ; je décide hardiment qu'il vaut mieux user « de rigueur envers un particulier digne de grâce, que d'exposer « l'Etat à quelque préjudice pour être trop indulgent, ou à ceux « qui gardant leur malice dans le cœur, ne reconnoissent leur « faute que des lèvres...
« On estime quelquefois qu'il est de la bonté des Rois de tolérer a des choses qui semblent de peu d'importance en leur commen- « cément, et moi, je dis qu'ils ne sçauroient être trop soigneux de « découvrir et d'étouffer les moindres intrigues de leurs cabinets « et de leurs cours en leur naissance. Les grands embrasemena.! « naissent d'ordinaire de petites étincelles... En telles occasion^ « ce n'est pas assez d'éloigner les gitmds à cause de leur puis* « sance, il faut faire de même des petits à cause de leur malice ; tons « sont également dangereux ; et s'il ij a quelque différence, les « gens de peu, comme plus cachés, sont plus à craindre que les autres ^. »