y. Supra, p. 429, et Note
2. Il serait curieux de rechercher si le roi a été en rapports directs avec Fancan autrement que par l'intermédiaire de Richelieu ; l'affirmative est fort vraisemblable, étant donné l'immixtion audacieuse du pamphlétaire dans toutes les affaires politiques, et le relief de sa personnalité ; l'on comprend, dans ce cas, qu il ait suffi à Richelieu de cesser passivement d'abriter Fancan auprès du roi, pour que le ressentiment de celui-ci contre le pamphlétaire se soit vite manifesté ; si le Cardinal nourrissait contre lui une antipathie naturelle, elle devait être autrement forte chez le roi, impérieux, personnel, ne voulant pas être gouverné, et n'ayant pas les raisons de son premier ministre pour accepter volontairement, même en passant, un joug odieux (Cf. Batiffol, Le roi Louis XIII à vingt ans, chap. m, Le Souverain), et des conseils presque impéra-. tifs dans leur précision machiavélique ; il est intéressant à ce point de vue deii comparer la lettre de Fancan à Richelieu que nous avons citée (Avenel,
Lettres , t. I. p. 685, note, 1621) avec le Mémoire de Fancan au roi (Discours
sur les affaires présentes fait en 1625), publié par Gardiner. (Rev. hist.,1816, t. I, p. 115, 228 etsuiv.)
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de Iraclition inhérente à la situation ; quel beau sujet pour Fancan d'exercer sa verve caustique : « Armand le Maigre descendant de Louis le Gros. » Le mot nous est parvenu par de Morgues, mais il est douteux qu'il soit de lui, et c'est de la bouche mordante de Fancan qu'il a dû recueillir cette saillie qui était bien dans le genre de son ami; c'en était assez pour mériter la Bastille, et Fancan n'a certes pas dû pouvoir résister à la tentation de lancer quelque trait pareil.
Dans ses Mémoires, Richelieu se bornait au procès de son ancien agent; il s'en tenait à ses idées et à ses fautes; mais il ne soufflait mot ni de son caractère, ni de ses rapports avec lui, et il laissait dans l'ombre sa collaboration et les services que Fancan lui avait rendus, de même que le mal qu'il lui avait fait. Tout cela se retrouve dans le chapitre du Testament politique que nous avons reproduit en partie; tout en prenant Fancan en exemple sans le nommer, comme prototype d'un des genres de personnages les plus dangereux pour l'Estat, il traçait son portrait et de main de maître, avec urï tel relief, qu'en lisant et relisant de près ces quelques pages, l'on voit se modeler de plus en plus la véritable physionomie du pamphlétaire. C'est bien Fancan qui sous la plume de Richelieu personnifie « les esprits qui n'ont d'autres « desseins que de former des cabales et des intrigues dans les « cours... si industrieux à répandre leur venin par diverses façons « imperceptibles, qu'il est difficile de s'en garantir si on n'y prend « garde de bien près... n'étant ni de condition ni de mérite pour « avoir part aux intérêts publics, et ne se souciant pas dès lors de «les troubler... pensant beaucoup gagner dans la confusion... » Il y a aussi plus qu'unportrait; malgré ses précautions pour garder l'impersonnalité, et se dissimuler en s'identifiantavec le Pouvoir, •suivant son habitude, malgré tout le soin qu'il a pris de vouloir resfter élevé au-dessus d'un cas d'espèce, Richelieu y a joint une véritable confession ; il a retracé toute la genèse de cette collaboration qui n'a été qu'une lutte sourde et continue; la hantise de Fancan semble même avoir guidé sa plume et lui avoir fait écrire, comme malgré lui, dans un besoin suprême d'épanchement, le résumé psychologique complet de cette période de sa vie.
L'aveu est formel, et il ne peut s'appliquer à d'autres qu'à luimême et à Fancan ^ Richelieu reconnaît avoir subi l'influence de ce « faiseur d'intrigues, si industrieux à répandre son venin par « diverses façons imperceptibles qu'il est difficile de s'en garan- «tir».. »;il reconnaît qu'il s'est laissé prendre à cette malice « qui se voile en tant de façons qu'il est souvent difîicile de s'en « garantir... »; il se reproche d'avoir manqué de clairvoyance et d'avoir cédé aux séductions de Fancan, avec son audace, sa puissance de persuasion, ses ressources infinies dans le sophisme, sa tactique de dénigrement systématique où il était passé maître et son art à faire ressortir les imperfections de toutes choses, « même les plus louables », grâce auquel il s^est fait valoir auprès de lui .
A qui Richelieu a-t-il pensé en parlant de ces « petits et de leur malice », sinon à Fancan et à la situation subalterne de cet instrument inférieur, dont il a comme honte d'avoir usé ; le mépris avec lequel il insiste sur le danger « des gens de peu » ressemble fort à une obsession touchant une corde intime et secrète, et ce détail confirmerait assez notre hypothèse précédente sur la raillerie de Fancan à l'endroit de la souche royale du Cardinal.
Richelieu n'a rien omis des circonstances saillantes de ses rapports avec le « faiseur d'intrigues », il semble même que le souvenir de leurs premières relations lui soit comme un remords qui s'affirme dans la rigueur « impitoj^able » qu'il préconise avec passion contre « ces pestes publiques » qu'il faut éloigner de bonne heure ; et cette réflexion dernière vient à son heure dans ces pages, comme la dernière pensée d'un mourant qui revient aux premiers jours de sa vie, après des réflexions amères sur la tolérance imprudente et l'indulgence qu'on accorde trop facilement à ces esprits dangereux ; il n'est pas même jusqu'aux deux périodes distinctes de la situation de Fancan dans le Cabinet du cardinal, dont on ne retrouve la mention dans ses remarques d'une énergie significative sur l'impossibilité pour « les esprits amateurs de « factions et nourris aux intrigues de la cour de perdre leurs « mauvaises habitudes et changer de nature, prédestinés comme « ils le sont à retourner à leur vomissement ».
Le Testament politique complète bien, comme on le voit, le réquisitoire des Mémoires dont il est la synthèse philosophique et didactique; il y court le même souffle d'indignation passionnée.
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ais Fancan a grandi aux yeux de Richelieu avec l'éloignement : sa figure lui apparaît maintenant comme un mythe qui lui inspire dans ses aveux irnpersonnels comme un sentiment de terreur rétrospective, et presque de gêne ; ce dernier mot exprime bien la dominante des rapports de ces deux tempéraments incompatibles depuis le début jusqu'à l'issue finale qui avait sa racine dans les causes psychologiques déjà exposées. En résumé, la puissance de la plume de Fancan, son esprit d'intrigues, son audace, sa duplicité, san manque de scrupules, son art dans le parti pris du dénigrement systématique qui s'accommodait à l'esprit de défiance naturelle de Richelieu, sa connaissance des affaires politiques, ont fait de lui l'auxiliaire subalterne rêvé ; après l'avoir aidé à s'élever pour ruiner les favoris au pouvoir, Fancan lui a continué ses services parce qu'ils aidaient ses propres rancunes ; une communauté temporaire de vues et sa valeur de polémiste lui ont valu dans le Cabinet du Cardinal une situation privilégiée comme indépendance et autonomie; les circonstances et son génie d'intrigues lui ont permis, sinon de circonvenir petit à petit son maître, tout au moins de satisfaire ses rancunes à son ombre, tout en le servant, au risque de le compromettre en abusant de sa tolérance ; il a « peult estre advancé beau- « coup de chose dont il n'avoit pas charge », suivant les propres termes de Drj^on ^ qui devait bien connaître le personnage I Jusqu'à quel point Richelieu a-t-il été sa dupe? Ni les Mémoires, ni le Testament politique ne permettent d'y répondre, mais le souvenir de reconnaissance des Mémoires semble bien prouver que le Cardinal, s'il a ignoré certains détails d'abus de pouvoir commis à ses dépens, en a eu l'intuition, et qu'il a toléré ce qu'il ne pouvait empêcher. Lors de son changement de politique, en août 1626, il a cru à la sincérité du même changement d'attitude de Fancan ; il se trompait cette fois, et avait à se reprocher sa naïveté et son indulgence; son instrument de la veille travaillait maintenant contre lui ; il le brisait alors, dans un réveil terrible de toutes les longues rancœurs d'une union forcée, basée unique-' ment sur l'intérêt; ses derniers mots dans ce chapitre du Testament politique résument trop bien son sentiment sur le pamphlétaire pour ne point mériter ici leur place : « On ne sçauroit garder