‹ Autour de la plume du cardinal de RichelieuChapitre 314 sur 352 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Ia famille royale. — La polémique préliminaire avec le duc de Savoie. Un témoin du travail de cabinet de Richelieu : La Response à un libelle contre les ministres de l Estât. — Le coup d' Estât de Louis XIII. — La défense du rovj et de ses ministres. — La Remonstrance à Monsieur par un François de qualité.

Malgré la tournure qu'elle avait prise en s'aigrissant, la polémique que l'on vient de voir, survenue à l'occasion de la politique générale, avait eu lieu surtout sur le terrain des principes ; celle qui la suivait se cantonnait au contraire presque exclusivement dans des personnalités ; en réalité, elle ne faisait que la continuer logiquement, en s'adaptant au processus de la faveur de Richelieu auprès du roi. Elevé parla reine mère qui avait édifié sa fortune, le Cardinal devait en arriver fatalement, le jour où il l'annihilerait, à trouver contre lui son ancienne protectrice, devenue à son tour un instrument entre les mains des ambitieux déçus et des mécontents, grâce à son esprit faible, inquiet et chagrin, et un centre d'opposition avec son fils préféré, le duc d'Orléans qui lui apportait son double prestige de frère du roi et héritier éventuel de la couronne. La polémique nouvelle résultant de cette situation était donc en réalité issue au sein de la famille royale, et de par son origine, elle ne devait cesser qu'avec l'écrasement définitif de la protagoniste, Marie de Médicis ; comme la précédente, elle s'adressait à l'opinion publique, mais plus encore que celle-ci, c'est autour du roi qu'elle va s'exercer de préférence, autour du roi que les ennemis de Richelieu veulent séparer de ce nouveau fevori, dont l'autorité, accrue par ses succès politiques^ s'affirme avec une suprématie de plus en plus absorbante.

Cette première remarque montre d'abord combien cette lutte est, par son objet, d'un niveau inférieur à la précédente ; d'ordre quasi domestique, elle ne roule que sur des personnalités sans relief politique et par suite ne comporte que des contingences

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simples et d'un intérêt restreint. Les productions, quoique très nombreuses, auxquelles elle donne lieu, évoluant dans un cercle très étroit, en arrivent vite à se répéter ; si elles sont passionnantes, elles le doivent à ce qu'elles ont pour cible la personnalité de Richelieu, et qu'elles sont la satire du pouvoir, mais elles ne peuvent que s'user très vite contre un ordre de choses immuable et la polémique prendra lin d'elle-même, ou à peu près, le jour où l'un des adversaires se lassera ou dédaignera de répondre.

Un autre motif leur enlève l'attrait de la curiosité des factums des séries précédentes; d'un côté tout au moins, les auteurs sont connus et ne cherchent nullement, bien au contraire, à se dissimuler ; de l'autre, leur personnalité aussi prononcée qu'elle puisse être, perd toute son importance dans le rôle quasi officiel qu'ils remplissent.

Cette polémique était moins dangereuse pour Richelieu, en ce qu'elle le touchait non plus comme cardinal ou comme homme d'Etat, mais commefavori, alors qu'il occupait le pouvoir et qu'il était ouvertementprotégépar le roi : peut-être y était-il néanmoins plus sensible parce qu'elle l'atteignait dans la plénitude de sa puissance qu'il estimait définitivement assise, et que faite exclusivement en français, elle avait tout le public pour juge. Il se trouvait plus à l'aise, il est vrai, pour la soutenir, car il n'avait plus à redouter comme autrefois les difficultés inhérentes à sa dualité d'homme d'Eglise et d'homme d'Etat, mais en revanche, s'il avait eu jadis à ménager à la fois les catholiques zélés et les protestants dans sa politique de bascule, il était maintenant tenu à toutes sortes de tempéraments devant la qualité de ses adversaires appartenante la famille royale.

La physionomie de cette lutte nouvelle se dégage suffisamment de ces quelques remarques : le cabinet de Richelieu est adapté à ces nouvelles nécessités ; tous ses comparses sont maintenant des fidèles bien disciplinés ; autour de lui, l'on ne voitplus s'agiter cet escadron volant d'aventuriers de la plume dont il a fait usage au début de son ministère, et utilisé les écarts qui l'ont pourtant quelquefois desservi. Les productions de ses nouveaux écrivains obéissent toutes à un mot d'ordre rigoureux de lui ; rien ne s'écrit qu'il ne Tait commandé ou inspiré, ou même qu'il n'y ait mis la main ; sa part dans cette œuvre est par là peut-être plus con-

sidérable, mais uniquement au point de vue matériel, car sa personnalité perd de son relief et de son pittoresque à ce labeur quasi professionnel d'où la passion fiévreuse de la période antérieure est maintenant exclue de même que l'imprévu, et avec eux le mystère captivant qui en rendait l'étude si prenante.

Le souvenir de Fancan n'a certainement pas été étranger à l'allure nouvelle, en quelque sorte régularisée, que prend alors l'œuvre de combat de Richelieu ; elle ne présente plus ces initiatives qui lui donnaient autrefois l'attrait de l'inconnu et provoquaient la curiosité ; à ce point de vue, fortheureusement,une circonstance toute particulière rachète en partie la banalité de cette situation ; la campagne nouvelle de presse est menée contre Richelieu par l'un de ses anciens familiers, attaché comme lui à la maison et à la fortune de la reine mère, ayant mis ses énergies et sa plume à son service, et aj^ant fait longtemps partie de son cabinet ; de ce fait même, elle apporte une contribution plus importante que la campagne précédente à l'histoire, sinon de sa plume, au moins de sa vie privée, et elle en acquiert un caractère spécial qui, à ce dernier point de vue principalement, ne la rend pas moins digne d'attention.

Cette polémique ne suivait pas immédiatement la précédente ; entre elles s'en plaçait une autre qui lui sert en réalité de préface, car le point de politique étrangère qui lui donnait naissance avait amené un premier refroidissement entre la reine mère et Richelieu et provoquait finalement leur rupture ; il s'agissait de l'affaire de Montferrat et de la succession du duché de Mantoue, dans laquelle les visées ambitieuses du duc de Savoie étaient une menace pour la France : « Il paraissait à Paris un petit discours, « français, imprimé à Turin, iniiiulé Aduertissement au Roi cCiinl (( bon et fidèle Français sur les troubles d'Italie, qui était attribué! « au duc de Savoie, par lequel il essayait de faire paraître que le « Roi était mal conseillé de s'opposer à son injuste attentat contre <( le duc de Mantoue, et qu'il n'étoit pas assez puissant pour je « forcer, étant assisté de l'Empereur et de l'Espagne comme i]| « étoit. »

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« Le Cardinal lui fit faire une réponse * qui découvroit ses arti- « fiées et répondoit à ses mauvaises raisons, et prcdisoit par une « sage prévoj^ance ce qui lui en arriva depuis ^ »

La déclaration formelle de Richelieu est là pour prouver toute la part qu'il a eue dans ce factum ; il y fallait, du reste, la plume d'un maître diplomate pour arriver à temporiser et arrêter les hostilités imminentes jusqu'à la fin du siège de La Rochelle qui s'opposait du côté de la France à toute autre entreprise ; l'on ne peut mieux comparer cette œuvre qu'à la Respônce au manifeste du sieur de Soubize ; comme dans celle-ci, la menace y couFt d'un bout à l'autre, mêlée à des considérations d'équité et de justice destinées à la tempérer, et à refroidir l'ardeur de projets trop précipités. Assurément, le texte tout entier n'est pas de la main de Richelieu, mais le canevas en revanche est bien tout de lui, avec sa précision et sa netteté de dialectique, sa forme d'école, cette énumération rapide, concise et complète des treize arguments de son adversaire ^, réfutés ensuite un par un, après un exorde très court destiné à dissimuler la véritable personnalité de l'auteur ; il rappelle trop les avis motivés de Richelieu au roi qui fourmillent dans les Mémoires pour qu'il y ait à ce sujet le moindre doute. Sa manière s'y retrouve enfin dans ces répétitions caractéristiques que nous avons signalées déjà dans les Principaux points de la foy , et qui sont un de ses artifices accoutumés pour forcer l'attention du lecteur, dans la chaleur du discours, par une accumulation saisissante de preuves ou de faits concordants sur un point capital ^.

Plus haut, nous avons fait remarquer que le Cardinal apportait dans cette polémique une part de collaboration personnelle plus importante que dans les précédentes ; cette observation peut s'appliquer en général à la période qui suit la disparition de Fancan, soit que le Cardinal soit devenu plus défiant depuis cette aventure, soit qu'il n'ait trouvé personne pour remplacer ce

1. Response au manifeste de Monsieur le Duc de Savoye, dédiée à Son Altesse, traduitte de l'italien imprimé à Francfort, 1628. Recueil de div, pièces pour servir à l'hlsloire, 1635, p 45.

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