Epître liru, « Au sage lecteur », (ibid
l'a VU plus haut, de Morgues possède <■< la clef de la Médecine ». ^t les figures nombreuses qu'il lui emprunte en écrivant, comme le Cardinal, confirment la véracité de son dire; il est donc très vraisemblable et logique de supposer que, dans ses rapports fréquents avec Richelieu, la santé de ce dernier si chancelante et ses maux graves et continus qui l'affectaient au plus haut point, comme la première condition de son œuvre \ ont dû faire les frais d'entretiens nombreux et pourraient même permettre d'expliquer leur intimité relative ; si Richelieu n'a point initié de Morgues à tous les secrets politiques, il l'a certainement mis au courant, plus ou moins directement, du détail de ses infirmités physiques ; il l'a pris pour confident des inquiétudes profondes, des découragements et des angoisses qu'elles provoquaient chez lui; il le faut pour que de Morgues ait une telle certitude que ses coups porteront sûrement sur ce point faible de son adversaire, et pour qu'il les redouble avec un tel acharnement. Ce serait s'aventurer exagérément que d'ajouter son nom à la liste de la Faculté complète qui entourait le cardinal, mais tout permet de croire que celui-ci a eu recours à ses lumières pour sa santé, qu'il s'en est même laissé imposer par son assurance imperturbable, comme les malades les plus prévenus qui se confient aveuglément à un empirique. « Pour un homme qui use souvent de la médecine, vous « êtes aussi mauvais médecin qu'écrivain 2», lui crie-t-il un jour, et cette apostrophe bizarre du pamphlétaire vient trop bien à l'appui de cette hypothèse pour ne pas en accentuer singulièrement la vraisemblance.
Les adversaires de Richelieu avaient essayé, mais en vain, en 1626, de créer sur lui la légende ; quelques-uns de leurs mots avaient porté, comme celui de « l'homme rouge y* , ruher homo , qui est resté, mais leur morsure n'avait laissé, au total, que des cicatrices passagères ; avec de Morgues, il en était autrement ; sa dent féroce et puissante comme des crocs de fauve a pénétré dans les chairs, et elle y reste fixée, malgré tous les efforts pour s'en
1. La maison du Cardinal de Richelieu, chap. ix, p. 197 et suiv.
2. Remonstrance de Coton Chrestien, 1631, p. 19. Div. pièces..., Anvei's, 1643
débarrasser, comme celle d'un bouledogue rivé à sa proie. Aussi, le pamphlétaire a-t-il réussi là où ses prédécesseurs de 1626 avaient échoué ; il ne cachait pas du reste son mépris pour cette « vingtaine de petits livrets ou feuilles volantes que les Alle- « mands nous avaient, dit-il, envoyés en Latin l'an 1625 et 1626 « et qui ne se trouvent plus * ». a Ce mauvais latin de quelque yvrogne^», comme il le qualifiait, était la langue internationale, il est vrai, mais spéciale au milieu restreint qui pense et qui vit de la vie intellectuelle ; la sienne est la langue du peuple, celle qui court les rues et qui pénètre partout, celle que Richelieu a le plus redoutée et dont il a usé pour se défendre jadis devant l'opinion publique, ou par la chaire ou par les presses avec la voix tonitruante de Mathieu de Morgues, ou par la plume caustique de Fancan ; celle-là, Richelieu connaît sa puissance, et il l'éprouve maintenant à ses dépens. Le pamphlétaire lui a emprunté autre chose ; si l'on jette un regard en arrière, et qu'on remonte aux débuts de la polémique de VAdmoniiiOy l'on remarquera que dans cette lutte, Richelieu a fui le terrain des principes et a pris pour champ clos celui des contingences et des comparaisons historiques, qu'il a eu pour système de répondre le plus souvent à ses ennemis en faisant donner contre eux des forces supérieures en nombre, et en visant des personnalités par une voie détournée pour les réduire isolément, que dans son mode propre de dialectique, en remontant jusqu'à la Défense des principaux points de la foy, il a montré sa prédilection pour la répétition uniforme du coup comme le plus sûr moyen d'abattre son adversaire, en l'empêchant de souiller, qu'il affectionne dans la lutte le corpsà corps, et qu'il a soin de le citer textuellement pour le serrer de plus près et lui enlever tout prétexte à se dérober. Ne trouve-t-on pas tout cela dans le procédé de discussion de Mathieu de Morgues? Il s'attache lui aussi aux contingences, et par ce mécanisme dissolvant, il en arrive à dépecer son ennemi devant l'opinion publique incapable de synthèse et ne voyant que le côté extérieur des. choses, et il redouble uniformément ses coups, sans se lasser, avec la mêmeassurance tranquille, comme insensible àceux qu'on lui porte, ne pensant qu'à l'attaque, sans se laisser distraire. Cette
1. Jugement sar la Préface, 1G37. Div. pièces. . Anvers, 1643, p. 49.