La Vérité défendue, 1635, p. 39, (ibid
la France avec laquelle il s'incarnait. Devant Topinion publique, de Morgues avait le beau rôle dans cette polémique, car il représentait une mère, en même temps que la satire du pouvoir ; dans un de ces mouvements de franchise aveugle dont il est coutumier, il a pourtant entrevu, dans une perception confuse dénaturée par la passion, la grandeur de l'idée maîtresse de Richelieu s'identifiant avec la France : « Il ne croit pas estre méchant et infâme, en « faisant les violences qui servent à sa conservation, parce que sa « présomption luy fait croire qu'elle est nécessaire à la France*. » Cette réflexion, jetée dans un de ses plus vigoureux pamphlets, est revenue plus tard sous sa plume, avec une autre forme, après la mort de Richelieu ; la disparition de son ennemi, le sentiment trop orgueilleusement humain de lui avoir survécu, la satisfaction de sa propre sécurité, avaient peut-être diminué sa haine, et le temps avait-il aussi contribué à lui permettre une vision plus raisonnée des contingences qui l'avaient tant indigné ; toujours est-il que dans son Abbrégé de la vie du Cardinal de Richelieu^ il donnait comme l'une des quatre causes de ses prospérités « l'amour que les François ont pour leur roy - ». Cette phrase du pamphlétaire dans cette dernière diatribe, se rattache trop intimement à la précédente pour ne pas répondre à la même pensée, avec une dernière rancœur contre le roi devenu à ses yeux le simple instrument de son ministre.
De Morgues débutait par la Très-humble et très-vérilable et trèsimportante Remonslrance au Roy, écrite, disait-il, dans son loisir, lorsqu'il était contraint de se cacher, pendant 3 semaines, avant que la reine mère ne sortît de Compiègne ^ ; ce premier pamphlet ne visait que Richelieu, car de Morgues n'avait pas eu encore connaissance des six ouvrages qui avaient répondu au Manifeste de Monsieur ; il le faisait suivre de deux autres qui répliquaient séparément, le premier à quatre d'entre eux, le second à la Défense du roy et de ses ministres ; il laissait de côté la Vie du Cardinal
1. La Vérité dé fendue, lQi5, p. 35. Div. pièces..., Anvers, 1643.
2. Ahbrégéde la vie du Card. de Richelieu pour luy servir d'Epitaphe, 1643, p. 37. Div. pièces .., Anvers, 1643.
3. Jugement sur la préface. Div. pièces. ., Anvers, 1643, p. 47.
d Amboise, se contentant d'en faire une brève mention, car ce simple parallèle ne demandait pas en réalité de réplique.
A partir de ce moment, les libelles se succèdent, se répondant l'un à l'autre avec une régularité presque mathématique : c'est un chassé-croisé sans trêve entre les presses d'Anvers et celles de Paris, mais avec une production plus intense de la part des premiers, car de Morgues est seul pour tenir tête aux écrivains du Cardinal ; le P. Chanteloube n'apparaissait dans cette polémique que comme un combattant isolé sans importance. Nous n'analyserons pas ces pièces, que nous avons presque toutes citées, et nous nous contenterons d'en donner une vue d'ensemble empruntée à la Maison du Cardinal de Richelieu , en suivant de Morgues en face des écrivains que le Cardinal lui opposait.
Ainsi que le faisait remarquer plus tard le pamphlétaire *, aucune des pièces en faveur du Cardinal ne portait de nom ni d'auteur, ni d'imprimeur ; seule, la Défense du loy et de ses ministres contre le Manifeste du duc d'Orléans avait paru avec un caractère quasi officiel, munie, comme elle l'était, d'un privilège et d'un nom d'imprimeur -, mais elle était antérieure au premier pamphlet de Mathieu de Morgues qui relevait ce détail avec indignation 3, et c'était peut-être là le motifdel anonymat de celles qui le suivaient.
Les attaques dirigées contre Richelieu et qui l'atteignaient au vif dans le plus intime de son être, étaient en effet essentiellement personnelles ; ses justifications ne pouvaient moins faire que de Têtre autant, mais il ne pouvait les présenter sous cette forme qui aurait accentué la portée des pamphlets de son adversaire, et en aurait rehaussé la valeur, en l'amoindrissant luimême ; aussi s'ingéniait-il, par la suite, à donner aux facturas
1. Jugement sur la préface, 1635, p. 1. Div. pièces..., Anvers, 1643.
2 L'imprimeur était Estienne Uicher ; le privilège est daté du 18 juillet
3. Vrais et bons advis de François Fidèle sur les calomnies et blasphèmes du S^" des Montagnes ou examen du livre intitulé Défense du Roy et de ses ministres, 1631, p. 5. (Ibid.) Une sentence du Prévôt de Paris du 3 février 1632 le condaninait au feu avec la Lettre d'un gentilhomme François bon Catholique, L'Advertissement de Nicocleon à Cleonuille, et le poème Aduis aux présens ; cette dernière pièce était une réplique à l'Advis aux absens de la Cour^ à l'adresse des conspirateurs de Bruxelles, commandée par Richelieu à du Chastelet d'après de Morgues, mais dont Bautru serait l'auteur. (Cf. Lachèvre, Les recueils collectifs de poésies libres et satyriques de 1600 à 1626, Paris, 1914, p. 90.)
"vennnl c!e lui le caractère de libelles obscurs non avoués et impersonnels, les faisant répandre subrepticement sans nom d'auteur, ni même d'imprimeur, comme s'ilsétaient destinés non pas à de Morgues, mais au public, pour arriver sous cette forme détournée au roi.
Ce côté intéressant de cette polémique est accusé par des signes extérieurs tout matériels curieux à constater ;à l'inverse de ce qui semble logique, les pamphlets sortis des officines des Paj^s- Bas affectent l'allurede documents officiels, émanés au grand jour du pouvoir ; ils donnent l'impression de la force régulière et normale, de la puissance indiscutée et tranquille, par leur papier de grand format épais et solide, leurs grandes marges faisant encore mieux ressortir une impression bien nette en gros caractères presque neufs, leur justification savante et une correction qui ne surprennent plus lorsqu'on aperçoit la grande marque des Plantin, magistralement étalée au verso d'une pièce de vers italiens à la louange de la reine mère, sortie des mêmes presses.
Ce sont, au contraire, les répliques émanant du Cardinal qui ont l'air de pamphlets « imprimés dans une cave de Paris» comme ceux qu'on attribue à de Morgues pour l'abaisseretpourle perdre, et qu'il désavoue fièrement, en citant leurs auteurs ; pamphlets « déguisés », car leur papier chandelle mince, trop uniforme comme teinte et comme épaisseur, la justification trop régulière, la composition trop soignée pour avoir été hâtive, les caractères trop nets, contrastent trop avec le titre mal présenté, sans nom de lieu, d'auteur et d'imprimeur, l'incorrection voulue dans l'orthographe de quelques noms propres, pour ne pas révéler le subterfuge ; à ces petits « livrets d'un sol ou de dix-huit deniers, destine nés seulement à empoisonnera petits frais le petit peuple », que crient les colporteurs de Paris et que Richelieu fait disperser « avec tant de soin », et a.vec « le déguisement requis », Ton sent bien le parti pris de donner l'air du véritable pamphlet clandestin, imprimé furtivement et à la hâte, du pamphlet honteux, facile à dissimuler, qui « se porte sous la cape, et se distribue à la « brume, au coing des rues, à l'escart des commissaires ».
De Morgues et ses amis ne se faisaient pas faute de dévoiler la manœuvre, et le public ne s'y trompait point, en suivant avidement la polémique ; « quinze ou vingt feuilles de Mathieu de « Morgues recherchées avec péril estoient achetées sept ou huit
« pistoles », alors qu'on ne donnait pas plus de cinq sols du plus gros livre de Sirmond, l'un des écrivains du Cardinal ; c'est cette collection de livrets d'Anvers et de Bruxelles certainement, que de La Porte, le porte-manteau d'Anne d'Autriche, tenait soigneusement cachée au fond d'un réduit secret pratique dans une muraille de sa chambre et qui le faisait trembler à la Bastille, à l'idée de les voir découvrir par les policiers du Cardinal, dans leur perquisition ^.
Richelieu n'opposait à son ennemi qu'un nombre relativement restreint d'écrivains ; nous avons déjà vu les noms de Ténigmatique Guron, de Jean Sirmond, de Baudier, du P. Joseph auquel de Morgues attribuait la Défense du Roy et de ses ministres, et enfin du P. Sansy, évêque de Saint-Malo et secrétaire du Cardinal, qui, de son propre aveu, à en croire le pamphlétaire, avait écrit sous l'inspiration de Richelieu et avec l'aide de Jean Sirmond la Response à la très-humble Remonstrance,
De Morgues les visait tous l'un après l'autre, mais c'est au dernier surtout qu'il réservait ses plus sanglantes injures, et avec lequel il engageait une polémique quasi personnelle ; il lui reprochait d'être l'auteur du Coup d Estai, ce dont Sirmond se défendait, de l'Advertissement aux Provinces par le sieur deCléonville, et enfin d'un troisième libelle. Le bon Génie de la France à Monsieur, qui paraissait concurremment avec la Response à la très-humble Remonstrance, après a\oir été re\u par Richelieu, disait-il. Les libelles de Jean Sirmond présentaient un caractère de personnalité plus prononcé contre de Morgues, ce qui explique comment les ripostes de celui-ci étaient accentuées dans le même sens ; il en résultait une sorte de duel, qui est particulièrement intéressant, par les renseignements qu'il nous fournit ; d'abord relativement mesurée avec V Advertissemenl aux Provinces par le sieur de Cléonville auquel de Morgues répondait par V Avertissement de Nicocléon à Cléonville, la polémique reprenait sur un ton plus aigu avec la Première lettre de change de Sabin à Nicocléon ; mais la riposte à cette dernière ne paraissait que cinq ans plus tard, dans une nouvelle phase de la lutte qui était séparée de la précédente par une