Delavaud, op, cit., p
Dupleix et Sirmond, la « bande infâme » comme les qualifiait raumônier de la reine mère, et dont Hay du Ghastelet était le chef reconnu.
Quoi qu'il en soit, celui-ci est le dernier pamphlétaire digne de ce nom qui figure dans le cabinet de Richelieu ; après lui, le Cardinal-ministre n'a plus à son service que des érudits ou des narrateurs ; l'œuvre savante et étudiée qu'ils élaborent, sous l'inspiration et le contrôle du maître, n'est plus destinée au Pont-Neuf; Fancan, de Morgues et Hay du Ghastelet ne sont plus là pour alimenter de leur encre la curiosité maligne de la rue et des arrière-boutiques ; leurs successeurs, que l'on pourrait appeler des contemplatifs à côté d'eux, travaillent maintenant pour grossir les Archives de la gloire future du maître et fournir des matériaux à ses Mémoires. Quant aux plats libellistes anonymes, qui, dans le camp opposé, spéculent sur les infirmités du cardinal *, ils ne méritent pas qu'on associe leur sel grossier et leur verve popula-^ cière à la virulence aussi haineuse, mais presque toujours d'un niveau élevé, de leurs aînés.
A côté des pages savantes et graves de ce nouveau cabinet, dont tout l'intérêt est documentaire, il en est d'autres plus accessibles au grand public qui font gémir sans relâche les presses officieuses, mais elles répondent au même but et obéissent à la même impulsion que les premières ; elles sont dues à une cour intéressée d'écrivains, qui se grossit de plus en plus et élève de plus en plus sa voix dans un concert élogieux qui accompagne les productions sérieuses. Le nombre des pièces encomiastiques en prose ou en vers, ouvrages ou dédicaces, s'accroît parallèlement
1. Copie d'une lettre envoyée de Paris à Londres, en date du l^*" septembre courant, touchant la fièvre et resveries du Cardinal de Richelieu, Paris, l»"" septembre 1636. Le gouvernement présent ou Eloge de son Eminenccy Satyre ou la Miliade^ 1636, d après G. Leber, De l'état réel de la presse et des pamphlets, Paris, 1834, p. 44, Variétés hist. et lit., t. IX, p. 5, note. — Cette pièce, attribuée à Beys par le P. Lelong et Barbier serait de l'abbé d'Estelan d'après Laporte {Mémoires, Genève, 1761^ p. 96) et plus vraisemblablement de Favereau d'après Guy Patin. Naudeana et Patiniana, Paris, 1701, p. 77. L'impiété sanglante du Card. de Ri' chelieu, sur l'enlèvement des reliques de sainct Fiacre. En vers, s. d. (Leber. De l^ Etat réel de la presse, etc. p., 100; Variétés hist. et /i7,, t. VII, p. 231.)
avec ces derniers dans cette période finale, soit parla force de l'exemple, soit par i'appât des récompenses, gratifications, pensions ou bénéfices ; « la volière de Psaphon » dont parlait ironiquement de Morgues n'était pas un mythe, et leur étude bibliographique, à ce point de vue, serait d'un intérêt indéniable. L'un des noms les plus curieux qui figurerait sur cette liste serait certainement celui de Nicolas Fonteny, l'un des rares poètes cités par de Morgues ^ , que neuf ans de réclusion à la Bastille n'avaient point assez aigri pour qu'il ne rimât encore dans sa cellule à la gloire du Cardinal, afin de lui proposer à nouveau, il est vrai, dans une hantise ininterrompue, les combinaisons financières qui lui avaient valu sans doute sa prison ^, et l'on pourrait lui donner comme préface la pièce d'un conseiller d'Etat, qui déclarait avec quelque raison, avant de justifier son apothéose, que « s'il y eust jamais en « tous les siècles un exemple mémorable d'un personnage Illus- (( tre et hors du commun, qui ait esté diversement loué et blasmé, « attaqué furieusement par les uns, révéré et presque adoré par « les autres, c'est Monsieur le cardinal de Richelieu'^ ».
L'étude de l'œuvre de ces artisans des Mémoires, au point de vue de la part effective qu'ils y ont eue, a été initiée dans une savante publication encours ; elle sort du reste de notre cadre. Leurs noms seraient presque tous nouveaux ici, en exceptant Sirmond et Sancy mêlés à la polémique soutenue par Mathieu de Morgues,
1. Reparties sur la Responce à la Remonstrancc an Roy. Div. pièces..., Anvers, 1644, t. III, p. 154.
2. A Monseigneur, Monseigneur l'Eminentissime (lordinal Duc Pair de. Franci et l rince de Richelieu, ^souverain ministre d' Estât... Stances ranégyriqucs du sîear Fonteny l u:i des prisonniers de la Bastille à l^aris MDCXXXXI. CeUe poésie de dix pages est ilaiêo in fine «Du chasteau delà Bastille au mois de mayîG^fî et dû ma prison la neufiesme révolue ». L'auteur y apprend p. 8, que son père avait été sous la TJgue, eolonol d'un régiment aux ordres de Brissac. Il existe de lui une autre plaquette intitulée ; Proposition d'un septlesme admirable consacré à Mgr. rEminentissime Cardinal Duc de Richelieu par Nicolas Fonteny, secrétaire de la feue Royne Marguerite, prisonnier tant nu petit Chasfelet qu'au chasteau de la Bastille depuis quarante mo^'s, à Paris, rh'z Jean Brunet... MDCXXXV. Elle est datée à la fin .' Dn chasteau de /q Bastille nu mois d aoust 1635. L'auteur y rappelle nu Cardinal s'^s relations avec « Monsieur Desroches, votre Intendant », p. 6 De Morgues l'avait évidemment connu dans la maison de la reine Marguerite
3. Discours de M. I. (acquin) R. (ibier) C. {onseiller) D' (estai), 1641, p. 9,
et encore convient-il de rappeler l'hypothèse que nous avons émise plus haut sur la possibilité de l'orientation nouvelle des idée* de Richelieu avant cette époque ; citons seulement pour mémoire ceux de Théodore Godefroy, Pierre Dupu}^ Cassan, Silhon, Balzac, Dupleix, Machon, Bourzeys, Ardier, Claude Bernard, le président de Gramond, Villareal, Sorel de Souvigny, Cerisiers, Mézeray, Malingre, sans parler des hommes ayant pris part aux affaires, ou ayant joué un rôle actif et souvent prépondérant dans les événements qu'ils relatent, Schomberg, Marillac, Louis de Guron, d'Hemery qui ont apporté ainsi leur témoignage dans la documentation des Mémoires, à côté des érudits et des juristes qui fournissaient des matériaux à la justification de la politique française.
La collaboration de Richelieu à cette tâche immense dans son étendue et sa variété n'a pas été moindre certainement que dans les deux périodes précédentes; en ce qui touche les Mémoires, nous nous contenterons de faire remarquer qu'il a certainement dû s'en réserver presque exclusivement la partie qui va jusqu'à son avènement au pouvoir en 1624: elle touchait au point trop délicat pour lui de ses débuts et de ses relations ambiguës avec la reine mère et le roi, pour qu'il en ait confié la narration à un tiers ; le soin qu'on l'a vu apporter à dissimuler son œuvre de polémique personnelle pendant cette période, et à conserver l'anonymat, de même que l'absence dans le Recueil de tout document antérieur à cette période, sont par eux-mêmes assez significatifs. Pour le reste de cet ouvrage, comme pour les autres, mémoires ou thèses ou relations historiques tendancieuses, sa part est moins facile à rechercher, mais elle est indéniable ; il suffit de citer pour l'Histoire de Scipion Dupleix le témoignage de ce dernier, qui a été mentionné plus haut * ; mais, au point de vue psychologique et d'une manière générale, la part qu'il a prise à cette œuvre didactique est d'un ordre que nous avons essayé de faire ressortir au j cours de cette étude. L'on ne peut mieux la dépeindre qu'en repre- S nant la figure employée par nous au début ; la plume de Riche-
1. Les lumières de Mathieu de Morgues pour l'histoire esteintes, par M. Scipion Dupleix, Condom, 1645, p. 29.
lieu n'est plus maintenant une épée de duelliste ; ce n'est plus la lame d'offensive acérée etvibrante dont nous avons tâché de montrer la mobilité subtile et menaçante ; elle est remplacée à ce moment de sa vie par le large glaive à deux mains de conducteur d'hommes, avec laquelle le pinceau synthétique de Maurice Leloir a fait revivre sa figure, en tête de ses lumineuses notations d'une précision minutieuse, et qui, entre ses doigts devenus plus débiles, apparaît comme une arme de parade aux mouvements d'autorité majestueuse comme ceux d'un sceptre.
Celle-là, qui sort de notre étude, se retrouve aussi avec cette allure dans les divers épisodes que nous avons mentionnés tout à l'heure et qui sont comme le reflet des luttes âpres des premières années pour la conquête et l'affermissement du pouvoir. Ils ne sont pas peu nombreux et nous ne nous y arrêterons pas ; pour ne choisir que parmi les plus retentissants, celui qui vient en tête met en scène le célèbre Jansenius qui, après une pléiade d'auteurs espagnols moins connus*, rééditait en 1635 la thèse de VAdnionilio avec le Mars Ga/Zzcus^, pour répondre à une apologie des alliances protestantes de la France, écrite par Bésian Arroy et approuvée par la Faculté de Théologie de Paris ^. Richelieu avait pris les
1. Catalogue de la célèbre bibliothèque du chanoine de Cordes, 1643, p. 264 et suiv., dont Richelieu négocia lacquisitiou, Avenel, Lettres... t. VII, p. 90; elle avait un fonds important d'ouvrages espagnols contre la politique française à cette époque ; avant le Mars Gallicus, un factum retentissant avait déjà violemnîent attaqué les alliances de la France, mais au point de vue politique seulement et sans personnalité contre Richelieu ; la première édition paraissait en latin en 1632 ; elle était traduite en 1633 en espagnol, et en français, par l'auteur même, sous le titre : « L'impiété des meschans par les François ou l'Impiété « des Français par les Meschans. Contenant l'alliance avec le Turc. La protection « de Genève. La confédération avec l'Hollandais. Et la Ligue avec les Suédois. Le « tout extraict des autheurs dignes de foy. Par Loys de Cruzamont, Docteur catho- « lique. A Rhenon-ville, 1633, in-4o, 44 p. Nous signalons, entre autres, cet ouvrage à cause de sa publicité et parce qu'il paraissait en français. Quelques années plus tard, la guerre de Flandres, conséquence des alliances extérieures, donnait lieu à des ouvrages contre cette lutte entre coreligionnaires : citons La voix gémissante du peuple chrestien et catholique... 1640, sorti sans doute avec les autres des presses d'Anvers.
2. Alexandri Patricii Armacani, theologi Mars gallicus, seu dejustitiàarmorum, et federum régis galliœ libri duo^ 1635.
^.Questions décidées sur la Justice des armes du Roy de France sur les alliances avec les Hérétiques et sur la conduite de la conscience des gens de guerre, par M. Bessian Arroy, P. Docteur en théologie de la Faculté de Paris, et théologal de l'E* glise de Lion. Imprimé à Paris chez Guillaume Loison. 1634, avec priv. et app, des Docteurs.
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devants cette fois, et ce détail seul montre combien ies temps étaient changés, sans comparer le retentissement du pamphlet de 1625, son efl'et moral, et la violence de la polémique à laquelle il avait donné lieu, avec le ton, sinon mesuré, au moins presque impersonnel de celle qui s'engageait sur l'œuvre du chanoine de Louvain, traduite en français par Hersent ^ et réfutée en latin par Priezac en 1638 2.
Dans le cycle de Mathieu de Morgues, nous n'avons pas fait mention d'une courte polémique de Sirmond avec le comte de Laroque, ambassadeur de Venise, qui avait publié sous le nom de Zambeccari un livre contre la politique française ; U Homme du Pape et du Roy, que lui opposait Sirmond en 1634, n'a rien d'un pamphlet, et ce lourd opuscule de 175 pages n'ajoute rien, malgré ses nombreuses éditions, à l'histoire de la plume de Richelieu ; il ne sert qu'à confirmer l'importance qu'avait prise son auteur dans le cénacle académique où il prenait place l'un des premiers cette année-là et elle apparaît encore dans le choix que Richelieu faisait de lui pour répondre à VOptati galli de cavendo schismate; ce pamphlet publié en 1640 par Charles Hersent, le chanoine de Metz, traducteur du Mars GalUcus, accusait Richelieu
1. Le Mars François ou la guerre de France, en laquelle sont examinées les raisons de la Justice prétendue des armes et des alliances du Roi de France, mises au jour par Alexandre Patricius Armacanus, théologien, et traduites de la troisième édition par C. H. D. P. D. E. T. B. 1637.
2. Priezac répondait en la.lin.au Mars GalUcus par le; Vindiciœ Gallicie adversus Alexandrum Patricium Armacanum, Parisiis, 1638, que Baudouin traduisait en français en 1639 sous le titre : Défense des droits et prérogatives des roys de France Cette année-là voyait paraître une nouvelle édition du Mars GalUcus et une réplique au livre de Priezac, intitulée : Martis Gallici subsidiarise velitationes adversus Vindicias Gallicas, quœ contra Alexandrum patricium Armacanum theologum nuper prodiere auctore gen. équité D. I. Janegefio Belsesano. Brux. 1639.
Il est curieux de constater que, comme dans la polémique de ÏAdmonitio, la réponse à l'ouvrage de Jansénius n'avait paru qu'après la publication de la traduction française de Charles Hersent.
Voilà à tilre documentaire, les deux seuls passages où il est fait mention de Richelieu et du P. Joseph, dans ce gros volume de 454 p. ; « Depuis que la « Théologie d'un Prince de l'Eglise et d'un Religieux a commencé d'estre ser- « vante del'Eslat, il n'y a ni impiété, ni sacrilège, à qui l'on n'ait donné la « couleur de vertu aux yeux du peuple », p. 370. — « N'est-ce pas cela même que « je disais auparavant, et dont l'événement nous rend témoignage, quand il « nous fait voir un Cardinal, et un Capucin, au moins d'habit, un Prince de « l'Eglise et un Religieux soutenir publiquement et par eô'et, qu'on peut mettre « les armes aux mains des Turcs et des Hérétiques, au préjudice de la Reli- * gion ?» p. 395 et 396.
de vouloir se faire patriarche, à l'occasion des démêlés de la cour de Rome avec celle de France ; il est l'un des derniers qui ait le plus violemment ému le Cardinal ; aussi le faisait-il censurer par une assemblée d'évêques, condamner et brûler parle Parlement, et en confiait-il la réfutation à nombre de ses apologistes, Sirmond avec sa Chimère défunte (1640), Isaac Habert avec son traité de Consensu Hierarchiœ et Monarchiœ S paru la même année et tant d'autres ^.
Richelieu a certainement suivi de très près toute cette œuvre destinée à justifier ses projets devant les contemporains et la postérité; mais les infirmités chaquejour plus pesantes, la lassitude et aussi la sérénité dans sa puissance ont certainement modifié le caractère primitif de ses activités ; son tempérament de lutteur assagi est en plus énervé aussi, il faut bien le dire, par des préoccupations de vanité littéraire développée par l'encens des flatteries, au milieu de cet aréopage de beaux esprits qui ont remplacé autour de lui les spadassins de la plume de la première heure ; il est le premier, du reste, à les encourager dans cette voie ; ne trouve-t-il pas mauvais que Balzac ne lui ait dédié ni le Prince ni les Lettres ^ ? En lui toutefois, le vieil homme vit toujours et vivra jusqu'au dernier souffle ; il apparaît pour la dernière fois sous la forme bizarre et inattendue de la poésie théâtrale ; là encore, le dialecticien n'a pas abdiqué, avec sa comédie d'Europe, cette thèse de propagande politique dans laquelle il a eu une large part ; le sujet peut lui en avoir été inspiré par un dialogue en vers latins, portant ce même titre et paru quelques années auparavant ^, où défilaient toutes les nations et les principales personnalités de l'époque, y compris la sienne. La réflexion que fait à ce sujet Mathieu de Morgues dans sa fameuse Epitaphe ^ permet même au lecteur de se demander si le pamphlétaire n'avait pas appelé à ce moment son attention sur ce livret curieux, et ce n'est pas un des points les moins intéres-
1. Cet ouvrage était traduit en français par Louis Giry sous le titre de Réunion de l'Eglise avec VEtat, Paris, 1641.