Harangue..., p
DU CAHDINAI, 1>E lUCUELlEL 93
la Bi'iefve iiislriiction ; nous voulons parler de l'importance occupée dans la Harangue par les intérêts matériels. En réalité, ils la dominent depuis le début, jusqu'à l'exposé du dernier vœu relatif au Concile de Trente, bien que dissimulés de la façon la plus savante, et aussi présentés au point de vue le plus élevé. Richelieu est alors aux prises avec les angoisses de la gêne ; sa valeur et son nom se débattent désespérément contre une médiocrité sans issue ; sa rancœur secrète plane obscurément au-dessus de toutes ses considérations même les plus hautes et les plus impersonnelles sur le dépouillement de son Ordre ; on la sent à lire entre les lignes, lorsqu'il traite des bénéfices, des pensions, des survivances ; « laisser au moins l'espérance à ceux à qui on ne peut donner mieux », est un trait trop amer au sujet des réserves pour ne pas avoir été inspiré par un retour sur lui-même, de même que ces quelques mots consacrés « à ces enfans qui au comble de leur mé- <( rite et de leur aage, n'oseraient peut-estre penser à parvenir « aux honneurs et aux grades qu'on leur a donnez aux ber- « ceaux ».
Déjà une phrase l'a trahi ; dans la question d'attribution aux laïques des pensions sur les bénéfijes, et après avoir invoqué d'abord la raison d'équité, un cri personnel lui échappe : « il est « impossible en de grandes charges de s'acquitter de son devoir « sans grandes despenses » ; sûrement elle n'a pas passé inaperçue et elle a même dû avoir l'approbation de cette élite qui vit alors de la Royauté et en attend au moins la sécurité matérielle, sinon la fortune. L'injustice dans la distribution arrachait à un contemporain un cri d'indignation autrement pathétique dans sa vigueur :
« En l'Eglise, n'est-ce pas injustice que les ignorans et desbau- « chez aient ses biens et ses Dignitez, et les vertueux et capables « en soient privez ? Injustice que les laïcs et prophanes mangent « lessaincts revenus, et que les Ministres de Dieu meurent presque « de faim, et par leur souffrence, deshonorent leur Ministère ? « Injustice qu'on fasse marchandise des maisons de Dieu et qu'on « traficque de ses héritages ? Injustice que les uns soient aflfaissez « sous le poix énorme des Bénéfices, qui leur engraissent le corps, « amaigrissent l'esprit, et les autres n'en ayent qu'un lopin qui « mériteraient d'être les mieux partagez ? Injustice qu'on con- « joigne les incompatibles, et que tant de Bergeries demeurent
« sans Pasteurs ? Et injustice que les Ecclésiastiques s'empes- « chent des affaires séculières, et meslent confusément la terre « avec le Ciel ? ^ »
Mais la nature du discours de Richelieu commandait plus de réserve, et il eut été aussi dangereux qu'inopportun de s'appesantir sur ce point avec une pareille virulence.
Après les charges du Clergé sur lesquelles nous reviendrons plus loin, à propos d'un détail particulier, Richelieu abordait la question de la juridiction ecclésiastique en un passage qui n'est que le commentaire d'une de ses Ordonnances synodales, et il choisissait adroitement ce terrain pour traiter le second point le plus délicat de son discours, le premier article du cahier du Tiers Etat sur la souveraineté des Rois ; il lui suffisait, pour cela, de généraliser par une transition toute naturelle un principe de discipline ecclésiastique d'ordre intérieur. Le fameux article n'était point dans son programme d'où il était exclu par le fait de sa radiation des Cahiers ^, mais en réalité, il était renfermé impli-
1. Au roi. Discours politique, p. 17. L'auteur inconnu de ce curieux opuscule était sinon un médecin, au moins un scientifique, à en juger par sa tournure d'esprit tourné vers les sciences hermétiques ; ce livret traite bien des questions avec des vues originales qui dénotent un grand bon sens et un esprit d'observation remarquable ; notons principalement son opinion sur les controverses publiques religieuses qu'il condamne comme butant et aigrissant les esprits ; des idées qui concordent avec les conceptions politiques futures de Richelieu telles que l'exposé des causes des guerres civiles dont la première est « la com- « munication trop privée que le Prince donne aux Grands de ses secrets » (p. 10) ; la nécessité pour l'Etat d'empêcher l'infiltration des idées de l'étranger chez les nationaux (p. 14) , de ne point laisser le peuple trop en repos, afin qu'il puisse contenterla vivacité de ses esprits (Tes^ pol., liv. I, ch. iv. sect. V) ; de provoquer la communauté de la vie des Ordres, notamment en ramenant dans les villes la Noblesse qui s'isole superbement des affaires et des intérêts généraux. Plus loin, il propose les moyens d'assurer la gratuité de la justice et la suppression des épices par l'attribution aux officiers de gages suffisants... l'extinction des contentions et des procès en faisant disparaître l'incertitude des facultés « d'autruy » et des « moyens d un chacun » ; l'une des applications pratiques proposée par Tautetir est d'un caractère singulier d'actualité : « la « déclaration au vrai de tout ce qu'un chacun possède en biens immeubles et en « deniers, en tenant compte des dettes et hypothèques, déclarations qui seraient « modifiées suivant les augmentations ou diminutions dès qu'elles se produiraient 0 et dont l'enregistrement chez les notaires servirait de base sûre suivant le» « besoins' de l'intéressé . . »
2. « Supplions très humblement Sa Majesté qu'il soil déclaré par les Estats,
citement dans le numéro 7 : « se plaindre des entreprises des « Cours de Parlemens, et en représenter la conséquence dange- « reuse ' ».
Le Tiers Etat avait mis le feu aux poudres en soulevant l'éternelle question de la lutte du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel, question d'autant plus épineuse que la Royauté était intimement liée à l'Eglise, ainsi que l'avait prouvé la Ligne, et que la Réforme était venue battre en brèche cette connexité de façon inquiétante, en s'aidant des susceptibilités de l'Eglise gallicane, pour en arriver à la constitution d'un modiis vivendi basé non plus sur une question de principe, mais sur une question de convenances politiques dans les rapports de la Couronne avec le chef de l'Eglise. Les motifs qui animaient le Tiers étaient singulièrement complexes, et leur examen sort de notre cadre ; si l'on peut admettre qu'il y entrait pour une part un sentiment instinctif d'indépendance nationale, du même ordre que celui qui l'aurait préservé de la Réforme, d'après un éminent historien, il n'est certainement pas moins vrai eue le souvenir des maux de la Ligue y était pour beaucoup, dans sa crainte irraisonnée des contingences immédiates de la vie matérielle que l'influence sourde des idées de la Réforme avait développée. Le Clergé, moins accessible à ces dernières considérations, voyait de plus haut le danger de pareille discussion, au point de vue des deux puissances en jeu dont il personnifiait l'union, et voulait se réserver exclusivement le droit d'en connaître à son heure ; le Parlement, avec sa tendance à l'immixtion dans les affaires supérieures d'Etat, intervenait parun arrêt dans le sens du Tiers ; iin conflit s'ensuivait avec le Clergé, envenimé parles démêlés anciens du cardinal de Sourdis son président et de la Cour de Bordeaux " ; l'Assemblée infligeait au Parlementun blâme sévère, et finalement obtenait du roi d'abord l'évocation de l'affaire devant lui, puis l'exécution d'un arrêt du Conseil suspendant l'exécution des arrêts du Parle-
« et passé en loy fondamentale, que le Roy ne recognoist et tient son Ro3'aume (( que de Dieu et de son espée, et n'est suject à aucune puissance temporelle « supérieure. » En marge : « A esté jugé n'estre nécessaire ». (Cahiers généraux des articles résolus et accordez entre les Députez des 3 Estais : imprimé à Paris, 1615, p. 3.)