CHAPITRE IV
La retraite a Coussay. — Les principaux poincis de la foy de l'Eglise
catholique.
Dès son arrivée au pouvoir, Richelieu devenait la proie des libellistes et surtout des îibellistes protestants ; il devait s'y attendre : un évoque dans le conseil, et peu après au secrétariat de la guerre ' ! Les mécontents ralliés autour du Prince de Condé oubliaient sans doute que leur chef avait été le premier à se plaindre à la Reine mère que les ecclésiastiques fussent écartés des affaires, bien avant que ces derniers ne le fissent eux-mêmes aux Etats, et à réclamer tout au moins pour eux une part dans les ambassades 2 I II est vrai qu'il s'agissait alors avant tout pour le Prince de créer des difficultés au gouvernement de la Reine, en excitant contre elle les trois Ordres, et en les poussant à des revendications embarrassantes.
Rien ne laisse supposer que Richelieu ait répondu àcesattaques et qu'il ait eu une part quelconque dans les répliques qui leur étaient faites ; l'une d'elles mérite cependant une mention à la fois à cause du nom de l'auteur, le fameux Nicolas Coeffeteau, et de l'apologie prophétique qu'il faisait du jeune évêque ^. Le si-
1. Déclaration et protestation des Princes, Ducs, Parvi, Officiers delà Couronne, Villes et Communautés, associés et confédérés pour le restablissenmnt de l authorité du Roy et la conservation du Royaume contre la conjuration et tyrannie du Mare' chai d'Ancre et de ses adhérents ; 1617, p. 19. Cfr. Auberj-, Hist. du card. de Richelieu, Paris, 1660, p 11.
2. Double de la lettre escritte par Mgr le Prince de Condé à la Rcyne Régente mère du Roi, le id février 161U, p. 8 La reine y répondait le 27 février : Voir sur ce point Double de la response de la Reyne R<genle, p 19 et 20. Le Vieux Gaulois à Messieurs les Princes, Paris, 1614, p 15. La Remonsirance aux mal~ contents, Paris, 1614, p. 35.
3. « Celuy qui a esté fait Secrétaire d'Estatesl un Prélat si plein de gloire pour « l'inuocence de sa vie, pour l'éminence de son sçavoir, et pour l'excellence de (( son esprit, que tous ceux qui scavenl quel est son mérite avouent aisément que « Dieu l'a destiné pour rendre de grands et signalés services à leurs Majestés
lence de ce dernier s'explique facilement ; il a assez de se maintenir sur le terrain glissant du pouvoir, nouveau pour lui, de se mettre au courant des rouages qu'il a à faire mouvoir, de surmonter les ditïicultés de tous ordres avec lesquelles il est aux prises, dans sa diplomatie subtile, entre l'Espagne, Venise et la Savoie, au dehors, entre le Maréchal d'Ancre, les Princes, la Reine mère et le Roi au dedans ; sa plume sufiit alors à peine aux actes officiels qui remplissent cette courte période, les instructions à Schomberg, ses lettres au Roi, sa correspondance diplomatique... Puis et surtout, la personnalité de Richelieu n'est pas encore assez prononcée ; elle est effacée par celle du Maréchal d'Ancre dont il n'est qu'un satellite de second ordre à la suite de Barbin ; le favori italien éclipse tous ses auxiliaires et concentre les haines sur sa tète ; les pamphlets parus contre lui au temps de sa faveur le visent seul, et ce n'est qu'incidemment, comme dans celui que nous avons cité, que le jeune évêque secrétaire d'état est mentionné, et encore par son titre seulement ^
Après le meurtre de Concini par le Maréchal de Vitry, il en était de même ; le nom de Richelieu n'apparaît que bien rarement dans cette nuée de pamphlets qui s'acharnent sur la mémoire du favori, comme le peuple s'est acharné sur son cadavre, « de ces innumérables pièces fabriquées par ignorans et savans, «grands et petits, jeunes et vieux, mesme jusqu'aux valets et cham- « brières 2, » auxquels feront pendant les Mazarinades de la Fronde.
L'évêque de Luçon a passé inaperçu de cette meute furieuse, de
« au milieu des tempesles de leur Estât ». {r^eaponse nu manifeste publié par les Perturbateurs du repos de iEsiat, 1G17, p. 8). En cette même année, l'ouvrage eut quatre éditions.
1. Celui qui a pour titre : A Messieurs des Estais (S. 1. u- d.), (1614) avait paru à l'occasion des Etats (p. G) ; il est 1 un des plus violents, et sa popularité lui valait 7 éditions successives ; les 3 Ordres y étaient conjurés d'obtenir de la Reine mère 1 éloignement de « la mégère italienne ». Le Maréchal d'Ancre n'y était pas insensible, car un factum de l'époque le montre récriminant contre le Parlement au sujet de la ticence accordée aux pamphlétaires : (Discours véritable de ce qui s'est passé au Parlement, en suite de l'arrest de la courdu XXVIII mars dernier, et des liemonstrances, 1615, p. 59).
2. Inventaire, des pièces, mémoires et instructions du procès intenté par Pissant Haut et redoutable Seigneur Messire Concino Coyon... 1617, p. 32. Ce pamphlet sur lequel nous reviendrons donne les litres de 23 de ces pièces dont la liste incomplète remplit plusieurs pages du P. Lelong, et qui mériteraient comme les Mazarinades, une bibliographie raisonnée.
même que son carrosse a pu traverser sans dommage la populace forcenée qui déchiqueté le corps de son ancien protecteur sur le Pont-Neuf ; son nom patronymique ne se retrouve qu'une seule fois, dans une pièce évidemment d'origine protestante qui reprend l'accusation déjà portée contre lui pendant son ministère et tirée de sa dignité ecclésiastique : « l'establissement de nou- « veaux serviteurs contre les formes gardées et observées de tout « temps en estât » ; elle lui reproche en plus maintenant, d'après une correspondance saisie chez l'infortuné Maréchal, d'être une créature de celui-ci et de sa femme*. Ce factum même est une exception comme forme ; dans les autres, bien rares, où il figure, il est désigné sous le nom de son évêché, soit que ses ennemis
1. « Ce qui résulte des lettres escrites par Richelieu, mis eu place de Secré- « taire d'Estat faisant les aflaires de la guerre et des estrangers: dont la supers- « cription est à Monsieur le Mareschal d'Ancre, où ledit Richelieu parle en « termes de submissions honteuses et indignes d'un sujet du Roj^ de la qualité « qu'il avoit auparavant la commission v luj^ baillée par la faveur de Couchine « et de sa femme.
« Par ces lettres, il dit avoir un extrême ressentiment de la nouvelle obligation « qu'il avoit pieu audict Mareschal Conchine adjouster à tant d'autres dont il luy « estoit redevable. Et après dit avoir cherché ledict Mareschal en Normandie par « un gentilhomme quil envoyait exprès vers luy pour tascher de satisfaire à une « partie de son devoir, dont il se f'ust acquitté luy mesme si les affaires ausquelles C( iceluy Mareschal V avoit attaché luy eussent jjermis. En quoy il déclaroit « dépendre dudit Mareschal, envoj'ant sa lettre comme un tiltre authentique de « sa recognoissance qu'il avoit de ce qu'il devoit audit Mareschal, et de son « aflection inviolable à son service, disant luy estre du tout acquis par ses pre- « miers bienfaits, qui n'ont eu (dit il) autre fondement que vostre bonté, et d'ail- « leurs que l'honneur dont il a pieu au Roy et à la Reyne me favoriser en vostre « seule recommandation m'obligeant contre mon naturel à estre nécessairement « ingrat pour ne les pouvoir pas seulement recognoistre de paroles. Je ne pré- « tends pas pouvoir jamais me descharger delà moindre de ces obligations qu « vous avez sur moy : mais bien de vous faire paroistre par la suite de toutes « mes actions que j'aura^'^ perpétuellement devant les yeux les diverses faveurs « que j ay receu de vous. Après il adj ouste des mots, qui sont à peser, Et de Ma- « dame la Mareschale, comme autant de divers tiltres, à raison de chacun des- « quels je me sens obligé plus que personne du monde à demeurer vostre très- « humble et très-obéissant serviteur, Ermand, Evesque de Luçon.
Ces mots ni obligeant à estre nécessairement ingrats sont d'un stj'le nouveau et s'ils estoient bons ne se dévoient dire par un Evesque à Conchine quelque pouvoir qu'il eust usurpé...
'Chef du procez fait à la mémoire de Conchino Conchini naguères Mareschal de France et à Leonora Galigai sa vcufue et complice., f- 8). Le même passage se retrouve textuellement à la fin d un autre factum de même genre (Chapitre du procez faict à la mémoire de Conchino Conchini, naguères Mareschal de France, et à Leonora Galigaï sa veuve, p. 7 et 8.)
veuillent surtout viser en lui le prélat du Conseil, soit que le vocable doive sa vogue à sa claironnante brièveté.
C'est qu'en effet, par un contraste que rendent plus piquant ses prétentions nobiliaires et sa situation dans l'Eglise, Richelieu a surtout sous ce sobriquet même dénaturé les honneurs des tréteaux du Pont-Neuf; s'il n'a pas trouvé place dans les pamphlets à demi sérieux qui atteignent ses compères Mangot et Barbin escortés })arle « Père à museau enluminé qui met du coton dans les au- « reilles du Roy » ^ il partage en revanche leur sort dans les bouffonneries autour desquelles la foule s'attroupe avec le plus d'avidité sur le terre-plein où palpite à nu le cœur populaire de la capitale.
Les badauds font cercle autour des chanteurs ambulants pour avoir la primeur des couplets qui vont faire de là le tour des rues de Paris ^ ; à côté de son confrère qui sur l'air de Cruelle Despartie, malheureux jour scande une chanson alerte ^ dont le refrain est repris en chœur par les auditeurs munis de la feuille à 1 sol, un bateleur plus ingénieux a planté une perche près de la potence qui a servi pour le Maréchal ; toutautour, la cohue bigarrée plus nombreuse s'écrase à regarder au sommet la dépouille lamentable d'un écureuil à moitié écorché, pendu tout en haut par le col, la langue blanchâtre hors de la tête ballante ; au-dessous de cette loque sanguinolente, une toile grossièrement enluminée représente en 6 tableaux les épisodes de la vie et de la fin du malheureux « Coyon » que l'animal symbolise. La clameur furieuse de la haine populaire s'exhale dans la complainte que vocifère l'homme d'une voix zézeyante à l'italienne comme ses oripeaux, le grand feutre retroussé avec une gigantesque plume de coq, la mante effilochée rejetée sur l'épaule, la moustache d'étoupe aux crocs formidables e-t la rapière démesurée de matamore accrochée à la corde qui sert de ceinture et qui bat les jambes emprisonnées dans de vieux houseaux de cuir rappelant vaguement des bottes à