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LA PIERRE, CHANTEUR CHOREGRAPHE

Par acte du 15 septembre 1688, passé devant Moufle et Réchel, notaires à Paris, « un sieur La Pierre >; acquérait de -■ Madeleine Lambert •-, veuve de LiiUy, et de u Nicolas Fraucine -, son gendre, le droit - d'éfablir une académie de musique dans la ville de Rouen, pour des représentai ions d'opéras tant en français qu'en langue étrangère . Qu'était-ce que ce La Pierre? Un ancien collaborateur de LuUy, pour la danse et le chant; dès la représentation de Pomone, il avait été attaché à la fortune de l'Opéra fondé en France. 11 était, avec Beauchamps, Favier, Saint- André et d'autres, un de ces émérites artistes méridionaux, recrutés par Perrin en Provence et en Languedoc, où la plupart étaient célèbres d.ins des troupes de comédie , d'opéra et de ballet exploitant les provinces. Le jour où La Pierre se fixait à Rouen, il prenait là sa retraite d'une longue, militante et méritante carrière au théâtre. Sa vie d'artiste

avait eu le curieux privilège dï'Ire associée à la fin de Lully et aux commencements de IMolière. C'est dans ses rapports avec Molière qu'il est particulièrement intéressant de le montrer. Ce cpii va être dit ne se trouve dans aucun Dictionnaire de biographie.

La Pierre, dit le Comtadin, était né à Avignon vers 1619. Le Comtat fut alors une véritable pépinière de comédiens, de musiciens, de danseurs e! de chanteurs renommés dans le Midi et même en Savoie et en Espagne. Le poète et musicien Dassoucy, cpic des liens de parenté rattachaient au Comtat (un de ses oncles habitait Carpentras), eut de bonne heure l'occasion de les connaître et de l'aire campagne en France et à l'étranger avec eux, comme - joueur de luth en comédie ^ et comme librettiste de ^ ballets . La Pierre et Dassoucy se rencontrent souvent dans les annales du théâtre provincial de 1640 à 1659; et c'est en grande partie au poète burlesque que La Pierre doit de revivre aujourd'hui dans la mémoire des lettrés et des amateurs de notre histoire artistique au dix-septième siècle.

Dès 1640, La Pierre courait les provinces, et s'il n'était pas déjà directeur d'une troupe, il n'allait pas tarder à le devenir. Au mois de décembre de cette année, il figure dans le Ballet du lîurcau des Adresses dansé par ' Mgr le duc d'Anguien , devant Mgr le prince de Condé ", à Dijon. « liossuel l'ainé et Bossuct le cadet -, c'est-à-dire le père et l'oncle du grand évèque deMeaux, paraissaient en travesti dans cette soirée. Un chef de bande comique, " La Hoque , jouait aussi dans la pièce, et peut-être La Pierre était-il son associé.

♦Quelques mois après, des comédiens faisaient parler

d'eux à Bourbon. Scarrou, dans sa Gazette de Bourbon, les peint

Gueux comme des Bohémiens.

Mais Scarrou charge toujours, et peut-être exag«"'re-t-il ici la " gueuserie " de ces héros du Roman counque. Tout fait supposer que La Roque et La Pierre étaient au nombre de ces " Bohémiens , et, eux du moins, ils n'étaient pas minables et misérables. Le maréchal de Schomberg, qui allait aux eaux de Bourbon tous les ans, était à la veille de prendre La Pierre à son service et sous sa protection, si déjà môme il ne l'avait autorisé à se dire, lui et sa troupe, ses < comédiens privilégiés ". On sait que le maréchal de Schomberg était gouverneur du Languedoc : son père y avait été lieutenant du Hoi, et lui-même y avait exercé cette fonction; mais le duc d'Orléans, gouverneur en titre de la province, selon les intermittences fréquentes de sa faveur auprès de Louis XIII, laissait le gouvernement vacant. Le duc de Schomber{j remplissait, comme d'office, ces intérims variés. Or, il aimait les arts et les artistes. C'était d'ailleurs dans les traditions languedociennes d'avoir tous les ans une troupe de comédie et de musique à la session des États de Languedoc, session qui durait parfois six mois. La " musique ', dans les comptes de la province, est souvent inscrite pour i ou G mille livres. La Pierre fut pendant longtemps le bénéficiaire de ces allocations et subventions. A coup sur, il était à la session tenue à Béziers en 1642, et comme le maréchal de Schomberg, en mars et avril, résida à Narbonne auprès de Louis XIII et de nichclieu, durant ce qu'on a appelé

" le voyage de Perpignan -, il est à supposer que c'est La Pierre qui fut chargé à Narboune des représentations théâtrales et des diverlissements offerts à la cour. 11 n'est pas douteux qu'eu 16i2 La Pierre ne tint la tête des grandes cl petites compagnies d'acteurs nomades les plus applaudies. L'art avait alors ses joyeux aventuriers. Joyeux? Pas toujours. Plus d'une fois ces amuseurs publics exerçaient leur noble métier aux dépens de leur vie. Ils traversaient les plus divers pays, par monts et par vaux, à leurs périls et risques. De Turin à Bordeaux, par Lyon et par le Languedoc, le chemin était hasardeux; aussi force leur était d'être braves, lis s'armaient en conséquence. Dans son Ovide en belle hximcui\ Dassoucy les montre tels qu'ils sont — eu jouant, à sou ordinaire, sur les noms :

Gens belliqueux et d'œil farouche, Qui fout feu sitôt qu'on les touclie, El serviraient ii fier outil, Au besoin de pierre à fusil; Téindin nos sei(ïneurs sans reproche, L'i /'if ire, La Roque, La liochc, Les liochcfort, les L>es Liochcrs, Qui vont desrocliants les rochers, Les lioquerouges, lioqnebriincs.

Les Iroquois, les Croqueprunes, Bref, tous les gens de rie et roc.

Excepté Monseigneur saint Hoch, Et défunt Monsei.yneur saint Pierre, Le sieur Dampierre et Dassompierre, El l'Iionnesle roy du Maroc, En ont tiré leur dur estoc...

Les noms soulignés sont tous des uouls aullieuliciues de comédiens du temps. Kn celte année 1642, il est question de La Pierre dans une des pièces les pins curieuses du 'l'héàirc de Bézicrs, ce remarcjuabic réper-

toire de plus de vingt fnrces, pastorales ou tragi-comédies, dont les calalogues de Pont-de-Vesle, de Beaiichamp et La Vallière, et surtout de Soleinnc, ont consacré l'importance littéraire pour l'histoire du théâtre eu Frauce. Les Avcnlures de Gazette parlent du - Comtadin dont la ^^ bande >, qui va de Bordeaux en Italie, est en voie de ■ passer les monts ". Même ou mentionne avec le Comtadin , populaire â Béziers , un autre comédien , « La Fosse ", dont l'identité a fort intrigué les érudits commentateurs des Historiettes de Tallemant des Réaux. Ces érudifs se demandent d'où venait ce " La Fosse •, que Tallemant représente attaché à la cour du duc de Savoie et traduisant -^ Tacite eu octaves . C'était l'ancien camarade de La Pierre , que l'évèque de Béziers, Clément de Bouzi, avait introduit et finalement mis en laveur à la cour de Florence. Clément de Bonzi aimait les comédiens : il recevait à sa table même Dassoucy; et l'on sait par la Toscane française, de .1. B. L'Hermite, que u le comte de Bonsi , frère de l'évèque, était a Florence l'ami dévoué de tous les Français. Ou peut voir du reste, et pour cîore cette explication incidente, dans la Correspondance diplomatique de l'époque, plusieurs lettres de Pierre de Bonzi, neveu de Clément de Bonzi et son successeur à l'évèché de Béziers, lettres relatives au fils de ce même La Fosse, que Pierre de Bonzi, chargé d'une ambassade à Venise, a occasion de recommander et d'obliger par couiinuité d'une sorte de tradition de famille. Mais revenons â La Pierre.

D'humeur plus vagabonde que sou compagnon, La Pierre, qui allait souvent en Italie et qui sans doute avait visité Florence dans quelqu'une de ses excursions

transalpines, La Pierre ne prit racine nulle part. Vers la fin de juin 1642, après avoir fait le service de musique, ballets et comédies aux États de Languedoc, après avoir très probablement eu occasion de se lier à ^Jarbonue avec les Béjart et Molière lui-même, qui était à la suite de Louis XIII comme tapissier-valet de chambre en remplacement de son père, La Pierre dut séjourner encore avec les Béjart, puis Molière aussi, à Montfrin, près de Nimes, quand le Roi s'y arrêta pour voir Richelieu, qui faisait là une saison de bains. De Montfrin, le cardinal se rendit à Arles; et à Arles comme à Montfrin, les archives municipales portent trace du passage alors de comédiens qu'il semble bien difficile de ne pas identifier et confondre avec La Pierre et ses amis. Après le départ d'Arles, La Pierre alla-t-ilâ Florence ou à Turin? On perd sa trace; mais certainement il passa alors en Italie, et non moins positivement il était destiné à aller souvent à la cour de Savoie.

Les ballets français faisaient florès à Turin, où toute préférence était réservée aux troupes comiques françaises. Le comte Philippe d'A{>lié, grand ami des artistes et à l'occasion lui-même poète de ballets (on lui doit le ballet de Grisdelin, qui eut un prodigieux succès en 1053), le comte Philippe d'Aglié était le surintendant des plaisirs deLcurs Altesses Royales, et il n'était pas homme, gentilhomme, veux-je dire, â faire petitement les choses. Les comédiens étaient largement payés et comblés de riches cadeaux. La Pierre fit à Turin de boimcs a flaires. Les Rimes redoublées, de Dassoucy, nous oui conservé, quoique sans date, le souvenir d'une de ces péré}>riiialions et expéditions : on y jjcut lire le long ' prologue " d'un

ballet dit par « les deux filles de La Pierre », " deux Comtadiues ». La Pierre excellait dans « les divertissements de cour », comme on disait. Pour donaer ime idée de son incomparable talent musical et chorégraphique, Dassoucy, dans les Amours d'Apillon et de Daphné, rappelle qu'Apollon, comme moyen irrésistible de séduction, a recours à ■ la musique de La Pierre . Mais Daphné résiste à tout, et La Pierre et sa musique galante n'y peuvent rien eux-mêmes! Le morceau est à citer :

Il a beau l'appeler j>on âme,

Liiy composer son anaj^ramme,

Luy présenter beaux affiquets,

Belle guirlande et beaux bsiuquets.

Beaux fruits et fleurs de rhétorique,

Luy faire entendre la musique

De Lu Pierre et de Conslanlin,

Liiij mener le jeune Martin

Et Monsieur Lambert son compère^

Cela ne lui profite guère,

Non plus que lei petits poulets,

La comédie et les ballets...

Notez ces rapprochements et ces mises à niveau de Constantin et de Lambert avec La Pierre. Comme avec les comédiens de tout à l'heure, La Pierre sort du commun avec les musiciens. Et croyez que la seule amitié de Dassoucy n'y met pas du sien outre mesure pour se permettre de telles comparaisons. Les succès de La Pierre lui donnaient raison. Quant au ^^ jeune Martin , c'était un musicien faisant partie, en 1055, de la troupe da prince de Conti -, c'est-à-dire de la troupe de Molière.

De rapides recherches, lorcément incomplètes, dans

les archives communales des villes du Midi, n'ont pas permis de marquer toutes les étapes de la bande de La

Pierre «, en ces années de vie errante. Du moins on a pu, ou mieux, j'ai pu (car je suis le premier biographe de noire arlisie) reconstituer l'ensemble général de ses itinéraires, et préciser cpielques points d'arrêt essentiels. Les documents découverts suffisent pour caractériser et l'importance do Tentreprise de La Pierre, et le mérite qu'on lui reconnaissait, et les succès qu'il obtint, succès qui, en Languedoc, expliquent d'avance ceux de Molière.

Telle était la popularité de La Pierre, et telle était aussi l'estime dont l'honorait le maréchal de Schomberg, qu'on lit dans Vinvenlaire des archives municipales de Narhmne, à la date du 1 février 1645 : i; Double vole du conseil municipal : — 1" construction d'une galerie dans la grande salle de la maison consulaire, sur l'ordre de M(jr le maréchal de Scliombcrçi , afin que le monde (jui ira entendre la conuklie ne soit pa^ trop pressé ; — 2" autorisation à MM. les consuls de donner telle gratification qu'ils jugeront convenable à la bande de La Pierre^ qui a accompagné les consuls le jour de leur élection et le lendemain à rendre les actions de devoir qu'ils avaient à faire à la chapelle de Saint-.lust, aussi ayant chanté à leur messe de Sainl-Blaise à La Major. >^ Cette délibération correspond à la tenue des États de Languedjc à Narbonne. Durant cette session, la troupe des comédiens « du prince d'Orange » donna des représentations aussi à Narbonne, à côté et peut-être môme avec celle de La Pierre. En général, on trouve plus d'une troupe a ces réunions provinciales; mais pour les bandes survenantes,

la permissioii de jouer était subordonnée aux convenances de la troupe privilégiée ■-.

L'année suivante, les États siégèrent à Pézénas. Les archives des États font mention, aux dates des - 8 janvier et 6 février 1646 '), de sommes assez considérables allouées - soit à la musique -, soit, en spécifiant plus exactement, à La Pierre et ses compagnons ■■, qui figurent, entre autres actes de présence constatés, - à la messe des Étals ■-■, où ils ont « joué des hautbois et violons •.

Un article spécial à la musique était voté sur le chapitre des dépenses des États en session. La Pierre ne manquait jamais d'être là pour en profiter, soit avec une troupe ou bande composée d'avance, soit avec une troupe recrutée sur les lieux mêmes. Ainsi, en 1651, aux États de Pézénas encore, La Pierre était à la tête de " vingt-quatre compagnons de Pézénas et d'Agde • . Les raailrises locales fournissaient d'excellents musiciens et chanteurs; et ces maîtrises étaient obligatoires pour les villes du Languedoc : là province, je veux dire l'administration languedocienne, veillait rigoureusement à leur entretien et à leurs progrès, quand les consuls eux-mêmes se départaient de leurs devoirs de surveillance. Chaque chapitre était tenu d'avoir une chapelle de musique -, sous la responsabilité de son syndic -. A Pézénas, par exemple, le 29 juin 1646, la municipalité avait mis en demeure le syndic du chapitre de compléter et reconstituer la chapelle de musique désorganisée, refusant d'admettre comme excuses valables les subterfuges et faux-fuyants invoqués en attribuant pour cause ;• aux absences, maladie ou peste •. Ou avait donc

la, toujours, sous la main, les élémeuts d'une sociélé nuisicale on de cliant. Lors du recrulcnient de la troupe et de l'orchestre de TOpéra, qu'on allait inau(i,urer en France, Perrin, comme on sait, n'eut que l'embarras du choix pour avoir des sujets incomparables. Dassoucy parle dans ses Aventures des admirables voix qu'on (rouve dans le bas Languedoc et dont il n'existe nulle part les égales en beaulé. Tout ce pays est comme un merveilleux Conservatoire. Le goiit, la culture de l'art y sont donc développés comme d'office : la nature, propice aux vocations, est secondée à souhait par le concours des populations et des aulorités publiques. Cela aide à comprendre l'immense force de propulsion qui mit en jeu à nu moment donné le génie de Molière, quand après, ou plutôt avec La Pierre, il vint à son tour se faire applaudir en ces parages.

C'est à Monipellier, durant la session des Étals de 1654-55, que Molière et La Pierre, d'après les données jusqu'ici acquises, curent pour la première fois l'occasion de s'associer. Ensemble, leurs troupes respectives montèrent le Ballet des Inroiiipalibles, on ils figurent l'un et l'autre en personne et en nom. Mais il faut compter que des recherches plus actives et plus heureuses élai)liront la preuve prochaine de l'association des deux artistes à une date antérieure. L'un et l'autre, ils étaient positivement aux États de Pézénas. Ne pouvant s'exclure, ils durent s'entendre. Quelque document le démontrera aussi péremptoirement sans doute que pour Montpellier. Ici, nulle équivoijue sur leur union coopérative. Ils partici|)ent à une même représentation. Dans la première |)arlie du Ilallel des InediiipiiHhles, la première " entrée » in-

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combe à La Pierre, persouoifiaiit -' ht Discorde ". Les vers « d'applicalion « qui le coucernent sout même fort significatifs...

Eli me voyant si bien danser Et charmer par mes airs l'esprit le plus sauvai3e, On peut dire sans m'offenser Que je fais mal mou personnage.

Rappelez-vous la scèae du maitre de musique et du maitre à dauser du Bourgeois gentilhomme. L'idée daus le ballet et dans la comédie n'esl-elle pas absolument la même? La danse est pour les hommes le moyen d'éviter « les mauvais pas ': dans les affaires; la musique est pour les hommes le plus sur moyen « de s'accorder » ; et la Discorde n'cst-elle pas " l'incompatibilité " absolue de la danse et de la musique par définition comique? rsotez cette particularité qui a son pris : c'est le même La Pierre, ici présent sous les traits de la Discorde, qui, en 1670, reparaîtra dans le ballet du Bourgeois gentilhomme. N'y a-t-il là aucune corrélation d'ori[',ine entre le quatrain de l'entrée et la scène de la comédie? Je me borne à l'indiquer.

A la fin de la session des États à Montpellier se rattache un acte authentique, qui marque et précise mieux encore que le Bnllet des Incompatibles lui-même le séjour de La Pierre dans cette ville. Je tiens de l'obligeance du savant bibliothécaire de Montpellier, M. Gaudin, à qui les études moliéresques doivent déjà beaucoup, la communication d'un baptistaire inédit daté de mars 1655, et où il est dit que " Louise, fille de M. La Pierre et de Mlle Vellas , a pour parrain « Jacques de Roquelaure, marquis de Lavardin " , pour marraine, « Louise de

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Cnboy, baronne de Fabrègues ' . Le baron de Fabrègues et le marquis de Lavardin figurent dans le Ballet des Incompatibles. Louise de Caboy ou de Cavoye est une des nombreuses filles de la célèbre Mme de Cavoye, iemme d'honneur de 1 1 Reine, et dont Tallemant des Héaux et les mémoires du temps parlent souvent et beaucoup. Elle élait la sœur de M. de Lort-Sérignan, ami personnel du prince de Conti. C'est même très positivement dans riiôtel d'un autre gendre de celte dame, :; l'hôtel de M. d'Alionce », que l'année suivanie, durant les États tenus à Pézénas, le prince de Conti l'era « jouer la comédie ■ par Molière cl sa troupe. Les points de contact par les personnes du même entourage sont, comme on voil, nombreux, fréquenis et probants. Quand il s'agira, ailleurs, d'établir l'identité des personnages mentionnés dans le livret du Ballcl des Incompatibles, ce baptislaire apportera un témoignage décisif el qui coupera court à toute équivoque sur " le marquis de Lavardin . Ou ne confondra plus désormais, comme l'ont lait Paul Lacroix, Eugène Despois, Louis Moland, et comme on m'a reproché à moi-même de l'avoir lait en les citant sans contrôle, on ne confondra plus, dis-je, i- Jacques de Hoquelaure, marquis de Lavardin », avec son homonyme du Mans.

Mais ne quittons pas cet acte de baptême sans une dernière constatation. Qui est-ce que cette - demoiselle de Vcllas -, femme de La Pierre? On ne sait trop, et peut-être la négligence mise à orthographier les noms (Caboy pour Cavoye) u'cst-elle pas faite ici pour simplifier la soliiîion de ce jietit problème onomasti(iue. Sauf erreur, je crois que cette demoiselle de Vcllas » était

une fille de Jacques Yeillar ou Vellar, qui, comme La Pierre, orf;anisait des diverlissemenls de cour. C'est Jacques Yeillar qui, en 1046, dansa « devant Mj^r le comte de Mout-revel, à Bourg-en-Bresse », le ^- Ballet sur le subiet des Ambassades au roy de France par les princes Chrétiens intéressés en la guerre des Turcs -. Ce ballet, que je n'ai trouvé cilé ni signalé nulle part, m'a été révélé par les manuscrits de Samuel Guiclieuon, déposés à la bibliothèque de l'École de médecine de Montpellier. Ces indications, les seules possibles actuellement, suffiront peut-être pour mettre sur la voie les érudils en quête d'informations définitives. Là où les renseignements font défaut pour l'histoire du théâtre en province, rien de ce qui peut suggérer une piste à suivre n'est de trop peu d'importance. Je ne voudrais pas en abuser pour mon compte, et cependant, soit dit en passant et pour mon excuse, je sais par expérience personnelle qu'il en a fallu moins que je n'en dis sur la femme supposée de La Pierre pour arriver à des résultats d'un incontestable intérêt. Ne perdons jamais de vue que les fort nombreuses troupes de comédie, de danse et de musique qui exploitaient les provinces au milieu du dix-septième siècle, se coudoyaient, s'alliaient sans cesse, et que la fusion de leurs entreprises avait pour corollaire souvent l'union en légitime mariage des artistes qui composaient leur personnel respectif

A la veille de la clôture des États de Montpellier, « le 13 mars 165-5 -, .. la musique •, dirigée par L:i Pierre, obtint une allocation de 3,000 livres . L'année précédente, à Montpellier aussi, elle avait touché même somme. Les députés du Languedoc semblaient trouver

(.ettc dépense onéreuse. Ils prirent une décision en vertu de laquelle, par mesure d'économie, " à l'avenir on ne se servirait plus de musique que le jour de l'ouverture des États, le jour de la procession et pour chanter le Te Deum, et qu'à cet eflet ou n'en employerait point d'autre que celle qui serait dans la ville où les Étals se liendraient •'. Mais cette décision ne fut pas appliquée, el l'ancien usage prévalut encore et toujours. Non seulement La Pierre et ses compagnons obtinrent leurs indemnités accoutumées, mais des maîtres de musique nouveaux bénéficièrent des dispositions toujours libérales de " messieurs des Élats d. Parmi les pièces de comptabilité relatives aux dépenses artistiques, on me saura gré sans doute de relever et relater la suivante : Xous soussujnés avons rcceu de monsieur Le Sec, trésorier de la bourse des Estais de la province du Languedoc, la somme de deux cens livres qui nous a este accordé pour avoir fait chanté le Te Deum laudamus à la bénédiction des Estais. A Pézenas, ce vinijt-troisicine febvrier mil six cent cinquanle-six.

^- .lOUVÉ. PALADILIIE. ')

Ce dernier nom est à remarquer. C'est apparemment m\ aïeul de l'auteur de Patrie, qui descend en ellet d'une lignée d'anciens maîtres de musique.

.M. L. Lacour de La Pijardière, archiviste de l'Hérault, a découvert un autographe de Molière sous forme d'un reçu de < six mille livres '-, délivré au même trésorier Le Sec — un poète à ses heures — et portant la date du « 24 febvrier ». Cette découverte, qui remonte à 187.}, a été suivie en décembre l<S<s:> d'une nouvelle de même nature et qui semble mettre fin aux doutes et suspicions

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dont le premier reçu était l'objet. Ce second auto[5raphe atteste la présence de Molière à Pézénas, « le 17 décembre lOôO ' . Il m'appartient moins qu'à personne d'insister jusqu'à plus ample informé sur l'authenticité de ce document, attendu qu'il est venu, comme à point nommé, confirmer absolument une de mes conjectures. Deux années auparavant, j'avais en effet supposé, cru et écrit que Molière avait assisté aux États de Pézénas de IGôO-ôl . Tous ces faits se corroborent mutuellement. En général, durant une période de près de dix ans, quand La Pierre est en Languedoc, Molière n'est pas loin; et c'est cette corrélation de leurs marches et mouvements qu'il est utile de connaître à l'avenir. Mais encore convient-il de ne pas s'imaginer qu'ils n'aient point leurs coudées franches et leurs itinéraires distincts après une campagne commune aux États. On se tromperait. Les villes où siège l'Assemblée du Languedoc sont leur point de ralliement, voilà fout. Parfois, ils s'y rendent l'un avant l'autre : c'est ce qui leur arriva justement à Béziers à la fin de 1656, et c'est ce qui va nous permettre de résoudre une question longtemps controversée par les moliéristes, question importante à leurs yeux, et qui a provoqué une infinité d'hypothèses, oi^i la sagacité des érudits s'épuise en combinaisons ingénieuses. J'ariive au fait. La Pierre a un rôle ici.

« Les États de Languedoc s'ouvrirent, en cette année 1656, à Béziers, le 17 novembre, écrit M. Louis Moland, dans le tome I" de sa nouvelle édition des œuvres de Molière (page 105). Le comte de Bioule' avait reçu com-

' Ici, M. L. Moland met cette note qne je transcris : ' (,a Granfje dit Bioule. M. Despois a corrigé Uieule. M. A. Balaffe maintient

mission du Pioi pour la convocation et la direction des débats. Entre ce 17 novembre et la fin de Tannée, .Molière fit représenter sa deuxième comédie : U Dépit amoureux... » Passous une page ou deux et reprenons l'exposé de la situation, interrompu par des explications étrangères au sujet (jui nous occupe. On lit encore, page 107 : " .'\Iessieurs des États se moatrèrent peu sensibles à la bonne fortune que le poèîe leur avait ménagée. Ils paraissent avoir eu de rimmeur de la libéralité de six mille livres faites aux comédiens â la fin de la session précédente sans les consulter. Ils saisirent la première occasion de faire sentir à ceux-ci que leur protecteur n'était plus là. Le procès-verbal de la séance du 16 décembre 1656 contient le paragraphe suivant : « Sur les plaintes qui " ont esté portées aux États par plusieurs depputez de ■-■• l'Assemblée, que la trouppe des comédiens qnij est dans « la ville de licziers faict distribuer plusieurs billets aux " depputez de celte compaignie pour les faire entrer â la " comédie sans rien payer, dans l'espérance de retirer « quelque gratification, a esté arresté qu'il leur sera no- « lifié par Loyseau, archer des gardes du Roy en la pré- « vosté de l'hostel, de retirer les billets qu'ils ont distri- '■ bué et de faire payer, si bon leur semble, les depputez u quy yront â la comédie, l'Assemblée ayant résolu et « arresté qu'il n'y sera faict auculne considération et

Bioulc. V Depuis, M. de La Pijardière a certifié Bicitle, en alli'jïiianl la sifi^nature môme du pcriOiinii{vc en cause. Il n'en est pas moins vrai que le nom de l.i lerrc patrimoniale de ce personnap;e fut et c^t toujour,, Dioule. Mazarin, Louis XIV écrivent /Houle. La (iazeitc. dit liionlc, elc. La (;r.in;;e écrivait donc selon le plus couimun nsa,;e; et quand tout le monde a tort, tout le monde a raison. Au demeurant, I>iouleeil la prononciatiou méridionale.

" deflenclu par exprès à messieurs du bureau des comptes " de direclement ny indireclemeut accorder auculnes

sommes, ny au trésorier de la bourse de les payer, à -• peine de pure perte et d'eu respondre en son propre " et privé nom.

Cet incident est commenté par tous les moliéristes; en s'accordant tous à croire et à du-e qu'il s'agit de la troupe de Molière, aucun ne parvient à s'expliquer un si outrajjeant procédé envers un homme que les Etats ont jusque-là comblé d'é{yards. Comment coucilier cette attitude, cette conduite des États et l'oubli des injures chez Molière, qui n'en donnerait pas moins à ces messieurs la première représentation du Dépit amoureux.'' Comment comprendre ensuite que ' le 15 avril " suivant, ces mêmes députés si ladres allouent encore à Joseph Béjart, camarade de Molière, « cinq cents livres « pour l'homraage de sa deuxième piirtie des T'dlves, qunUitez, armes, etc., des barons de Languedoc?

L'hypothèse qui voit Molière en cause dans l'affaire des billets dédaigneusement refusés et renvoyés étant toute gratuite, il n'est pas invraisemblable qu'elle soit erronée. Elle est fautive, en effet. Non seulement rien ne prouve que xMolière fût alors à Béziers, non seulement rien n'établit que s'il avait été à Béziers le 16 décembre, il eiU pu être l'objet d'une pareille avanie; mais, au contraire, il appert d'une pièce de comptabilité municipale de Béziers qu'en novembre et décembre ■- la troupe de comédiens « jouant en ville n'était autre que celle de notre La Pierre, qui, comme je l'ai plusieurs fois précisé, donnait à la lois des comédies, des ballets et des exécutions musicales. Ce document inédit, que j'ai

découvert dans les liasses des ordonnances et mandemcnls des consuls au receveur des deniers communaux, porte, à la dalc du \" ja7ivier 1657, que " M. Jacques Valadon, clavaire de la maison consullère de Béziers en la l)résenfe année ", est autorisé à < allouer, aux comjites et déduits de sa recepte -, la somme de - 24 livres - qu'il a - payée par leur ordre au sieur La Pierre Davignon [sic], M' joueur de violon, et à ses conipaynons au nombre de dix, marché faict avec eux, pour avoir. joué le jour et feste de Sainct André dernier -, devant les consuls, lors de la prestâon du sereman a leur entrée dans leur charp,e.

Évidemment, du jour de '< Saint-André « (30 novembre 1050) au " ("janvier 1657 ", la troupe de « La TMerre Davignon ^ est à Béziers. Au . 16 décembre -, la troupe de comédiens qui est dans cette ville n'est donc pas celle de Molière : cela ferait deux troupes, et il s'agit d'une troupe unique dans l'ordre signifié par les Etats. La (|ueslion est tranchée et tirée au clair sans équivoque possible. Molière est hors de cause absolument.

Que Molière arrivât à Béziers du 16 au 31 décembre, c'est possible. Que La Pierre l'y attendit et lui gardât eu quelque sorte la place, c'est possible encore, lîesle à savoir si le Déj>it amoureux fut représenté dans cette seconde quinzaine de décembre 1656, comme tous les moliérisles l'ont cru et moi aussi, ou bien si le Dépit amoureux ne fut réellement joué que durant le carjiaval de 1(557, comme je commence à le croire. Mais ce débat n'est pas â vider aujourd'hui; et je m'en liens à la conclusion qui nous importe. La présence de La l'ierre â Béziers est constatée par un document auliienîicpie, et d'après les termes de l'ordre des Etais, à la date du

16 décembre, celte présence exclut celle de Molière. Voilà qui est net et formel.

Sans doute, le passé, la réputation, le (aient applaudi de La Pierre mérilaient des ménagemenls qu'on s'étonne de lui voir refuser. Mais, d'abord, qu'élait sa personna- IKé en comparaison de celle de Molière déjà célèbre"? El puis, disons lout, quel que Jïït son mérile, La Pierre n'y regardait pas toujours de près pour le racolement de sa troupe : il prenait un peu de toute provenance et de toute main. Dans le Thêàh-e de Jh'zitrs, le bohème « Gazette «, qui se déclare échappé de sa bande - el qui offre aux Bilerrois de rester à leurs gages comme " le farceur " en titre de la ville, ce bohème ne donne pas une haute opinion de la sévérité qui préside au choix des collaborateurs de La Pierre. Il était peut-être, en malechance passagère. Enfin, n'avait-il pas, en novembre, Dassoucy dans ses rangs? Dassoucy avait eu, quelques mois auparavant, des démêlés tristement fameux avec les dames de Montpellier. 11 est vrai, l'évcque de Béziers le reçut à sa table pendant son court séjour k Béziers, en ce mois de novembre et peut-êlre durant les premiers jours de décembre; mais les sympathies de l'évèque ne pouvaient rien pour le remettre dans la bonne grâce de messieurs des États, qui lui tenaient rigueur. La Pierre subit peut-être les conséquences de ce compromettant voisinage !

...Nous en resterons là de cette notice biographique. La Pierre nous échappe désormais, non qu'il disparaisse à nos yeux, non qu'il nous soit trop difficile de le suivre dans ses pérégrinations en Languedoc encore, et surtout en Italie, en Savoie, mais nous ne le retrouvons plus

202 UN CAMAHADE DE MOLIEUE.

dans le cercle des amis de M. ilière jusqu'au jour de son enrôlement dans la troupe de l'Opéra. Notre dessein était de le montrer à l'œuvre sur le terrain, dans le milieu même où Molière préparait son avenir et accomplissait le noviciat de sou génie et de sa gloire. C'est, avant (out, l'histoire de leur camaraderie artistique que nous voulions raconter, mettre en lumière, sinon en relief.

Au bas de la statue du grand homme, sur le «ode du poêle immortel, l'esquisse légère d'un médaillon représentant la vague effigie, le maigre profil d'un ami, d'un compagnon des années de jeunesse, pouvait n'être pas déplacée. Je viens de l'essayer : c'est fait et c'esl tout!...

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