‹ Autour de MolièreChapitre 12 sur 24 · A TURIN · texte numérisé non relu

A TURIN

Une étude hisforique, complète et pittoresque, exacte, colorée et vivante, des spectacles de théâtre, comédies et ballets, des divertissemeats de cour, bals, ballets et ^ concerts chromatiques -, selon le style d'alors, constituerait, à coup siîr, ua des plus curieux chapitres, aussi instructif qu'intéressant, des annales dramatiques au dix-septième siècle. Elle est à faire, cette étude. J'en trouve les éléments un peu partout; j'en vais rassembler quelques traits rapides, — bornant mon ambition à suggérer à quelque érudit doublé d'un lettré et d'un artiste (on en rencontre) l'idée et le dessein de l'entreprendre et de l'écrire avec honneur et avec succès.

L'avènement de Charles-Emmanuel II, fils de Viclor- Amédée et de Christine de France, marque, dès 1637, l'inauguralion d'une série de fêtes artistiques d'une incomparable magnificence. Aucune cour royale d'Europe ne déployait plus d'éclat, de luxe et de goiU dans les réjouissances de ce genre. La tradilion piémontaise, jusque-là sobre de plaisirs et de dissipalion-^ élégantes et mondaines, après avoir subi l'influence charmante et gaie, légèrement gauloise au bon sens du mot, de la fille de Henri IV, femme d'esprit ouvert et joyeux comme le Béarnais, la tradilion piémontaise s'émancipant entra dans une phase de glorieuse splendeur. Pendant près de quarante ans, on eut là comme le prélude et comme la répétilion générale, sur une scène moindre, du siècle de Louis M V en incubation. Turin fut un fo\cr rayonnant d'art, de poésie et de grâce. L'Italie mélodieuse et raffinée y donnait rendez-vous à la Gaule d'hier, à la France de demain qui, vaillantes et brillantes, moilié rieuses et raoilic sérieuses, étaient déjà prêtes pour les suprêmes dominations du génie. A Turin s'accomplissait l'alliance des deux civilisations; — et comme si l'instinct if pressentiment des grandeurs futures déterminait les préférences intellectuelles de la société savoisicnne, c'est aux œuvres d'origine française que ses sympathies, de plus en plus vives, s'attachèrent avec une sorte d'irrésistible clan.

Chai'les-Emmaiiuel II tenait de son aïeul Henri IV par la générosité d'un cœur chaud et par les familières rondeurs d'un esprit libre et libéral. I! attirait historiens, savants, pofMcs, musiciens, comédiens, chanteurs, tout le personnel d'illustrations que ses faveurs pouvaient grouper autour de son trône. Le jeune prince.

Prince des bons et roy des beaux,

comme l'appelle Dassoucy, ne cessa de s'en montrer le protecteur éclairé et l'ami sincère et dévoué. Samuel Guichenon a la charge d'historiographe de Son Altesse; et l'on doit à une première mise en pratique de ce titre et de cette fonction cette copieuse et si savante Histoire de la Bresse et du Bucjcy, un des monuments de notre érudition provinciale. Le généalogiste Chorier est invité à travailler, à concourir à l'histoire de la maison de Savoie confiée à son ami Guichenon. L'admirable iconologiste Ménestrier, l'un des hommes les plus experts de l'époque en matière d'esthétique décorative, de tournoi^ de carrousels, de chorégraphie, et dont les ouvrages sont cités en France et partout comme des modèles du genre, n'est nulle part plus =' recherché et chéri qu'à la cour de Turin : aussi, mieux que personne initié aux fastueuses merveilles des - ballets représentés au palais de Leurs Altesses Royales, le P. Ménestrier est-il demeuré le plus précis et le plus précieux des chroniqueurs de cette cour. Ses doctes volumes abondent en relations et descriptions de mainte fête superbe, dont le souvenir se fiît peut-être, trop promptement et à tort, effacé de la mémoire publique. Son talent et son autorité ont consacré historiquement des faits dignes d'échapper à

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l'oubli, parce qu'ils sont à l'houiieiir dn milieu où ils se sont produits et à l'honneur de l'art français dans ses manifestations à l'extérieur et dans telles de ses formes les plus originales et les plus séduisantes.

Le compte rendu seul des » ballets » à la cour de Savoie est un trésor de renseignements et d'enseignements pour l'hisloire de notre inimitable mondanité nationale. Joies et jeux, tout sert de prétexte aux essors éclatants d'une chevaleresque distinction. Et, chose à noter, parfois mieux même qu'à la cour de France, la noblesse de nos qualités toutes françaises se manifeste à Turin dans son cadre lumineux et doré. Turin anticipe sur Versailles. L'âpre climat des Alpes n'est pas contraire et semble propice à souhait aux belles éclosions de la grâce et de l'élégance, ces fleurs parisiennes. On a, au dehors, comme une secrète intuition et comme une notion officielle de cet état particulier; et Louis XI IF, qui n'a pas l'Iiumcur à plaisanler, trouve tout naturel et tout simple d'envoyer un jour en ambassade en Piémont un des ordinaires de sa chambre de musique, le fameux Berlhold, maître de chant et de violon. La musique? elle est adorée à Turin, et non pas l'exclusive musique italienne, la seule que la France paraisse reconnaître et connaître. Non. Les premiers essais d'opéra français, avant que M. de Sourdéac en prenne l'iuitialive, aurout une scène el des auditeurs dans un royal chàleau piémontais. Dix ans avant de tenter l'aventure de la foudaiion de l'Opéra, Perrin, que les dons et les bienfaits attachent à la maison de Savoie, aura déjà offert à ses hôtes princiers l'hommage de ses premiers vers et des prémices de son industrieuse activité de novateur.

Li comédie française, avant la musique vap,uement française, eut ses grandes entrées et ses solennelles assises à la ville et à la cour de Turin, avec d'autant plus d'éclat qu'on y professait la plus ardente passion du théâtre. En 1621, Beltrame, l'auleur de Vlnavrerlilo que Molière allait imiler dans V Étourdi, avait joué et publié à Turin sa pièce, alors nouvelle et bicufôl fameuse. Mais ce n'était là qu'un événement sans conséquence, au point de vue des destinées prochaines réservées à l'art et aux artistes français. Le choix d'une troupe dramatique au service de Leurs Altesses ne se porta désormais qu'accidentellement, — et sans préjudice des acteurs ordinaires et privilégiés, — sur des troupes italiennes de passage. Invariiblement, les comédiens français restèrent maîtres de la position. Recrutés parmi les plus renommés et les plus habiles, ils formaient une compagnie d'élite et qu'on plaçait hors de pair. La surintendance de> beaux-arts veillait avec un soin jaloux e( à tout prix à ce que le prestige et la réputation de cetle troupe exceptionnelle ne fussent éclipsés par aucune concurrence étrangère. Soit pour la supériorité de l'exécution, soit pour la nouveauté des pièces, soit encore pour les innovations dont les décors étaient susceptibles, rien ne coiUait au zèle toujours en haleine, toujours intelligent et diligent du groupe d'amateurs qui présidaient à l'administration des menus plaisirs. Ces amateurs étaient des gentilshommes de grande marque, tels que les d'Aglié, les Pasturel, les Turville, les Thévenot, les Pallavicin, les Truchy. Ils se tenaient incessamment au courant à tous les progrès de l'art dramatique, interrogeant les voyageurs et les comédiens nomades qui

venaient de l'clranger, entretenant des rapports continuels avec le monde des théâtres parisiens et avec les auteurs célèbres, bref, ouvrant une enquête perpétuelle, en vue de n'être jamais en retard pour rien ni sur personne. L'émulation qui semblait exister alors entre les troupes du prince d'Orange, du duc de Brunswick, de l'électeur de Bavière, du prince de Condé, du duc d'Épernon et la troupe du duc de Savoie ne trouva jamais en défaut leur sollicitude passionnée pour tout ce qui avait trait à la scène. Sous ce rapport, Truchy, à qui Chappuzeau a dédié son Théâtre français et que Dassoucy célèbre en style hyperbolique :

Grand Triicliy, de nos jours le miracle étonii;iiit!

Truchy payait de sa personne et de la b )urse de son maître avec une libéralité qui justifie l'enthousiasme qu'il excitait chez les comédiens et les poètes. Il avait u les finances ■ de Charles-Emmanuel 11, et au besoin il y eût mis du sien; mais fêtes et ballets ne devaient rien laisser à désirer.

Quand Madame Royale, Christine de France, ne voulait pas laisser ignorer à un artiste la satisfaction personnelle que lui avait causée son mérite, elle intervenait à sou tour par de riches dons, aux frais de sa cassette particulière; et c'est M. de Surville qui distribuait ces nouvelles largesses gracieuses, dont le secret n'était trahi que par la gratitude exaltée de ceux qui eu étaient l'objet. Surville s'entendait à ces bons offices; son tact, sa courtoisie aimable et obligeante ajoutaient à la valeur parfois considérable du cadeau royal. Il n'élail pas, en ce lcmj)s-là, jusqu'à - M. de Pallavicini ou Pallavicin,

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Topulent grand seigneur, qui, jeune et ne comptant pas, ne déployât l'ardeur généreuse d'un véritable ami des artistes. Plus tard, la vieillesse venue, il lut, parait-il, moins prodigue et |)lus regardant a la dépense. Plaçons ici une anecdote sur ce personnage, afin de marquer l'originalité des types et la différence des temps.

Donc, comme on Ta dit, Pallavicini changea de manières en vieillissant. Gourville raconte que se trouvant avee le marquis de Sillery, à Anvers, ils allèrent ensemble rendre visite à l'ancien ami des arts, considéré alors comme « un des iiommes du monde les plus riches et qui n'en était pas persuadé. Eu nous montrant, dit Gourville, un cabinet à côté de sa chambre, il nous fit entendre qu'il y avait là pour cinq cent mille livres de barres d'argent, qui ne lui rendaient pas un sol de revenu ; qu'il avait cent mille écus à la banque de Venise, qui ne lui donnaient pas trois pour cent -, qu'il avait à Gênes, d'où il était, quatre cent mille livres, dont il ne tirait guère plus d'intérêt, et il finissait toujours en disant que cela ne lui rapportait pas grand'chose. Après que nous fûmes sortis, M. le marquis de Sillery m'avoua qu'il avait peine à croire ce qu'il avait vu et ce qu'il venait d'entendre. Il m'a dit quelquefois, de plus, qu'étant revenu à Paris, il était fâché de n'avoir pas donné cette scène à Molière pour la mettre dans sa comédie de V Avare. » Ce marquis de Sillery, à qui le prince de Conti avait légué son écurie, l'ayant eu dans sa maison, avait été le commensal de Molière en Languedoc, à la (irange des Prés. 11 connaissait donc assez le grand poète comique pour avoir pu dire qu'il eût été le bienvenu à lui communiquer le trait de mœurs ci-

dessus. Mais Molière savait sans doute à quoi s'en tenir sur Pallavicini. !l l'avait, sinon personneilemeul connu dans sa jeunesse, du moins connu par des amis communs, et entrevu. En ces années de liberté heureuse et vagabonde, où Molièrr courait tous les pays et où il n'esf pas cerlain qu'il n'alla pas en Savoie, la figure de Pallavicini ne lui fut pas, je crois, bien étrangère. Pallavicini et lui avaient enleudu parler l'un de l'autre. C'est bien pendant que le richissime Kaîien éîait à la cour de Savoie que Dassoucy y fit chanler par ses pages cette chanson composée « à Béziers '^ et dont Molière avait écrit « le premier couplet > . Je vai^ rentrer dans l'alignement de cette étude en citant ce couplet, quia d'ailleurs l'intérêt d'un document biographique. Le

voici :

Loin de moy, loin de moy, Iristesse, San,!}!ols, larniei, soupirs :

Je revotj la Princesse Qui fait tous mes désirs!

0 célestes plaisirs, doux transports d'ailéyresse! Vien:?, iDort, quand tu vo^Idrac^, Me donner le trépas :

J'ai/ revu via Princesse!

A défaut de tout caractère poétique, ces mauvais vers ont du moins une signification. Ils attestent que dans l'entourage de IMoIière, et dans la pensée de Molière luimême, Madame lîoyale revivait, inoubliable, comme l'idole des artistes. Peut-être Molière n'exprimait-il pas les sentiments d'autrui seulement dans ce couplet. Comment n'être pas tenté de le croire, quand on lit les circonstances dans lesquelles il fut chanté, circonslances rapportées par Dassoucy en ses Avenlures ? La question d'un séjour de Molière à la cour de Savoie n'a

jamais éfé ni suggérée, ni posée. Ce n'est pas le cas de la discuter incidemment; mais elle est, d'ores et déjà, de celles qu'il faut se préparer à résoudre. El, quoi qu'il en soit, tou! comme Dassoucy, qui fit de Iréqueutes visites à Turin, Molière eiU été là en pays de connaissances.

Le comte Philippe d'Aglié, parent du comte de Fiesque, était l'ami et quelque peu le collaborateur de J. B. L'Hermite, camarade de Molière. VAurore du bois de Fincenncs, par J. B. L'hermite, est dédiée à " M. le comte Philippe de S. Martin d'Allé » (sic); et cette poésie est d'une époque où Molière el J. B L'Hermite ne se quittaient guère, — l'époque unique où, comme dans certaine épitre de Dassoucy encore « au duc de Savoye v, étaient réunis autour de ce prince « Tliévenot et Survillc ", et où

Le seigneur de Pallavissain

ne s'était pas fait « ermite >■.

En attendant que la vérité se dégage de ce réseau de synchronismes singulièrement caractéristiques, en attendant que la biographie de Molière soit mise à même d'exercer sur ces faits concordants ses reprises possibles, et dès à présent plausibles, rattachons à quelques dates positives des indications et des informations de nature à accentuer certains points laissés dans l'ombre par les traits généraux que nous venons de tracer.

D'ordinaire et par la force des choses, la comédie française, à Turin, fut ce qu'elle était à Paris et en province ; et pour mettre en relief des exceptions spéciales au répertoire courant d'alors, il faudrait opérer des recherches d'archives que nous avons du différer. Les annalistes piémontais ont là du champ; c'est à eux de nous révéler tôt ou tard les représentations de pièces nouvelles dont la cour de Savoie put avoir la primeur, i.e répertoire parisien n'y était pas seul mis à contribution ; et, chaque troupe de campagne d'une réelle valeur ayant ses fournisseurs patentés, il ne serait pas invraisemblable que des ouvrap,es dramatiques restés ignorés dans la capitale de la France eussent vu brillamment le Jour en Piémont. Le service que rendront les érudits (jui voudront s'appliquera des investigations en ce sens, pourra se traduire par deux sortes de résultats : t" par l'exhumation de pièces, ou tout au moins de litres de pièces, demeurées en dehors du catalogue parisien d'après les recensements les plus étendus; 2° parla découverte de pièces, ou de titres de pièces, de source provinciale, ayant pour auteurs des écrivains anonymes ou dédaignés, comme en vit éclore en plus grand nombre qu'on ne suppose la première moitié du dix-septième siècle. De touie façon, l'histoire de notre vieux théâtre y trouverait son compte.

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Pour une autre partie de l'art dramatique alors intimement liée à la comédie, pour les " ballets », le répertoire banal ou resté inédit n'est plus celui sur lequel les historiographes de la cour de Savoie aient à faire fond. Ces divertissements ne furent plus ceux de tout le monde ni des autres cours. Ils furent un produit particulier du cru. On les composa sur commande, pour des circonstances déterminées, et rarement on recourut aux emprunts. Quand on prit ou reprit un ballet déjà représenté ailleurs, c'est qu'on voulait multiplier les modes d'agrément et doubler le plaisir : mais on avait toujours un ballet écrit exprès pour la cour. A commencer par l'année même où Charles-Emmanuel II (sous la tutelle de Christine de France) succéda à son père Victor-Amédée et ouvril une ère nouvelle pour le théâtre à Turin, la nomenclature des ballets est longue, et glorieuse, et variée, malgré les lacunes inévifables! La liste dorée débute par le Théâtre de la (jloire (1637) ; et l'on voit se succéder : la Bnlaille des vents (1640), le Ballet des alchimistes (même année) ; ï Orient en guerre avec l'hiver; V Hermione pastorale [iM'i], pour la naissance de Madame Royale, " par le prince Maurice » ; les Tributs de la mer (1646) ; les Conquérants libres et captifs (1647) ; les Prières exaucées (1650); et le Grisdelin (1653); et Y Entretien champêtre des chasseurs (1656), etc., etc.

Les princes étaient poètes à l'occasion. Conrart a recueilli de leurs sonnets dans ses fameux Manuscrits. A défaut d'un auteur, d'un librettiste à gages, Philippe d'Aglié prenait le parti de s'en mêler; et il y réussissait autant que quiconque. Le P. Ménestrier cite le ballet de Grisdelin comme un modèle ; et le fait est que l'invention

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eu est poétique ; les allégories prêtent aux plus exquis développemeufs, aux décors les plus pitloresques. C'est rfpuvre d'un homm;; d'imagination. L' « idée » en est ingénieuse; vous allez en juger :

« L'Amour, qui a toujours un bandeau sur les yeux, s'ennuie d'cfre aveugle ; il appelle la Lumière et la prie de se répandre sur les astres, sur le eiel, sur l'air, sur l'eau, sur la terre, sur toutes choses, afin que, leur donnant un nouvel éclat et mille beautés différentes par la variété des couleurs, il puisse choisir celle qui lui agrée le plus. Junon, qui est la déesse de l'air, pour satisfaire les désirs de l'Amour envoie Iris sa messagère étaler dans l'espace ses couleurs en plusieurs bandes. L'Amour considère ces couleurs et choisit le (jins;!tlin comme la couleur la plus belle et li plus parfaite, et veut qu'elle signifie un amour sans fin, faisant de cette couleur la devise de cet amo:n" constant qui persévère toujours. 11 ordonne en même temps que les campagnes en parent les (leurs, que les pierreries en brillent, que les oiseaux la portent en leur plumage, et que l'on en fasse dans le monde des ornements d'habits. "

Le gris de lin était la couleur de I\Ime Christine de France. Les flatteries les plus délicates avaient là moyen de s'insinuer en mille combinaisons et par mille artifices. Et pour prolonger au delà de la pièce renclianlement féerique des figurants, la gracieuse princesse leur offrait, comme un présent des dieux, ces « pierreries » qu'on n'avait supposé d'abord en scène que pour la bcaiifé de la fable. Ne vous étonnez pas, après cela, des mél;i|)hores dithyrambiques de Dassoucy, comparant la princesse environnée de plusieurs autres princesses et

de plusieurs dames de qualité, à « un soleil parmi les estoiles .

Le Ballet de Grisdelin fut donné « le dernier jour du carnaval de Tan 1653 ». Or, il convient de faire remarquer, si l'analyse n'a pas permis de le constater déjà, que malgré la coutume générale de représenter, en carnaval, des figurations chorégraphiques d'une outrageuse privauté de ton et de tournure, les convenances parfaites sont respectées absolument sans que le divertissement y perde de son attrayante gaieté. A la cour de France, on fui long à s'habituer à une pareille réserve. Les plus grossières gravclures n'offensaient personne; tout se disait dans ces vers d'application qu'on introduisait, en forme d'épig'rammes, sur les personnages participant à l'action. " C'est en cet endroit, dit le P. Ménestrier, que les poètes se donnent souvent la liberté de faire des allusions peu honnêîes et de publier des vers qui sentent la licence des anciennes saturnales. " Ces vers sont là comme les devises dans les carrousels. « On a voulu par ce moyen découvrir des passions secrètes et les faire connaître aux personnes pour qui ou entreprenait et ces courses et ces danses; et comme la plupart de ces fêtes se font ou pour des mariages, où l'on ne renouvelle que trop souvent les libertés de la poésie païenne en de pareilles occasions, ou au carnaval, qui est un temps de débauche, on s'est permis en ces rencontres ee qui ne doit jamais être permis quand on a de la pudeur... » Deux ans après le Ballet de Grisdelin, dansle Triomphede Bacchus, où figure le jeune Louis XIV, on n'est pas médiocrement écœuré de trouver des vers d'application dans le goût de ce quatrain, un des moins

obscènes encore de ceux cju on adresse « aux demoiselles « :

11 n'est pas malaisé d'acquérir nos offices,

Et pour y parvenir le chemin en est doux;

Mais vous ne sauriez mieux vous adresser qii'îi nous,

si vous voulez apprendre à devenir nourrices...

Passe encore quand les ballets licencieux ne sortaient pas de leur domaine naturel, le théâtre, pour envahir, après le salon, l'église elle-même! . Les Portugais ont des ballets ambulants qui se dansent dans les rues d'une ville et vont en divers lieux, avec des machines mobiles et des représentations. Ils les font aux fêtes des saints et en leurs plus grandes solennités. « L'Espagne ne craint pas de mêler le grotesque le plus inouï aux cérémonies religieuses. Il faut lire une lettre de Monireuil, secrétaire de Tarchevêque d'Aix, sur une procession du Saint Sacrement à Saint -Sébastien. Je cite :

« Je vis pa.sser d'abord environ cent hommes habillés de blanc, dansanl avec des épées et des sonnettes aux jambes, chaque bout d'épée dans la main gauche de son camarade. Après cela dansaient cinquante petits garçons avec des tambours de basque, et ceux-là et ceux-ci avec des masques de papier et de parchemin ou des lavaïolles à claire-voie. Ensuite marchaient .«ept figures de trois rois maures, chacun sa femme derrière lui et un Saint- Christophe, le tout de la hauteur de deux piques, de sorte qu'on voyait des tètes grosses comme un dcmi-muid (jui allaient de pair avec les toits... Dix ou douze petites et grosses macfiines suivaient pleines de marionnettes. Entre autres, je remarquai un dragon gros comme une petite

haleine, sur lequel sautaient deux hommes avec des postures si extravagantes qu'ils semblaient être des possédés. Enfin, Tévêque parut avec le Saint Sacrement, quatre seigneurs portaient le dais. Le Roi suivait, et on ne pouvait dire qui marchait plus gravement, ou celui qui portait Notre-Seigneur, ou Philippe IV. Ce dernier détail date la lettre : « Les cours d'Espagne et de France voisinaient alors dans les Pyrénées pour la conclusion du mariage de l'Infante avec Louis XIV, qui, l'année précédente, avait été sur le point d'épouser sa cousine, la princesse Marguerite de Savoie. -

C'était le temps où un poète voulait mettre la ■ Passion de .lésus-Christ en vers burlesques , et où cela pouvait se réaliser sans paraître énorme. La cour de Turin avait le bon goût de ne pas donner dans ces folles exagérations du ridicule. On n'y était point prude et collet monté, à coup siir; mais on se tenait à l'écart des indécences. La galanterie y florissait sans gêne comme sans excès.

Les bontés de Madame Royale pour Dassoucy accusent assez qu'on ne s'y piquait pas d'une intolérante bégueulerie. La faveur dont il avait joui auprès de Louis XIII cdont l'honoraient encore les plus grands seigneurs de France servait de recommandation à l'empereur du burlesque . Dassoucy avait écrit la musique de VAnrlroml'de de Corneille, et l'on aimait à s'en souvenir à Turin; il avait un réel talent - de jouer de luth en comédie », et l'on en tenait compte, on en faisait cas volontiers; surtout, on attachait du prix à divers prologues pour ballets dont il était l'auteur, et tant que le poète s'observait en ses jeux poétiques, on lui en savait gré. Un moment

même, Dassoucy put se croire au comble de ses vœux; il espéra, il eut toute raison d'espérer finir ses Jours comme pensionnaire des ducs de Savoie. Les cadeaux abondaient en récompense ou de ses vers ou de sa musique. Mais Dassoucy était incapable de ne pas lasser les meilleures amitiés et de ne pas abuser de la bienveillance qu'on lui témoignait. Un jour, cela devait arriver, Dassoucy s'oublia; il fit chanter ^ au petit coucher ■ de la princesse un air dont les " paroles équivoques » lui firent infliger son congé immédiat. Dassoucy allait loin, parfois, dans le cynisme des élucubrations fantaisistes. Il en porta la peine. Et tout fut fini : une frasque lui enleva ainsi le fruit de ses veilles; . vers " et « motets pour la chapelle » et - chansons pour la chambre royale , rien n'avait de rien servi!

Faut-il s'excuser de parler môme un peu longuement de Dassoucy à la cour de Turin? Je ne pense pas. 11 y eut bon accueil et honneurs; et les impressions de sa résidence à celte cour, qu'il nous a conservées, quoique éparses et incohérentes, dans ses vers et ses récits en prose, dans ses OEuvres mcslécs cl ses Rimes redoublées qu'on ne lit plus, ces impressions aident à connaître les personnages qu'il lui fut permis d'api)rocher et de fréquenter. Ne le dédaignons pas i)lus (|ue de raison, d'ailleurs. Sa sortie humiliante de Turin ne supprima pas le passé; le dernier séjour si brusqucineul clos était, après tout, le cinq ou sixième. C'est avec une lettre d'introduction de Louis XIII qu'il était venu la première fois en 1630; c'est sous les auspices du duc d'IIarcourt qu'il s'était représenté en 10.39; finalement, encore, l'osleusible amitié de < madame de Servien i le retirait aux

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yeux des courtisans des promiscuités de la bohème oii ses mœurs déplorables semblaicut le condamner sans merci. Ses vices n'avaient pu le discréter entièrement, et des scandales récents ne lui faisaient qu à peine tort. Bref, son indignité ne fut jamais telle qu'il y ait à rougir de tirer parti de ses souvenirs et de le croire sur parole. Or, en un endroit de ses œuvres il touche à nue particularité qu'il serait bon de tirer au clair et au net. C'est quand il imprime des vers ;;owr vue entrée de ballci dansé à Thurin devant Son Altesse Royale par les deux filles de La Pierre, habillées en paysannes, portant des paniers pleins d'oiseaux à vendre.

Le La Pierre ci-dessus mentionné était le musicien chorégraphe, directeur d'une troupe de comédie, que nous avons vu déjà populaire en Languedoc. Avant, puis avec Molière, il avait donné des représentations aux Étals de cette province. L'importante notice biographique que nous lui avons consacrée nous dispense d'insister longuement sur son compte; il suffit de rappeler qu'à la session de l'assemblée languedocienne tenue à Montpellier en 1G54-55, il avait organisé de concert avec ^lolière le Ballet des Incompatibles, où ils figuraient ensemble et en nom. Aux États de Bézicrs, La Pierre avait devancé Mohère en novembre et décembre 1656: et

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eu avril 1007, à la fiu de cette session, tandis que Molière gaj^nait Lyon en mai, Dijon en juin, et poursuivait un itinéraire inconnu à partir de cette dernière station, lui, La Pierre, après un court arrêt à Avignon, sa ville natale, il parcourait la Provence, et par Toulon, Antibes, Nice et Monaco, se rendait à Turin pour y passer l'ctc, l)endant les vacances de la troupe ordinaire de Son Altesse Hoyale. La saison théâtrale à Turin ne se prolonge guère au delà du carnaval. Les acteurs ont alors la faculté de repasser les Alpes. Ils donnent des représentations dans les provinces, où ils sont fort appréciés; et cela se conçoit. Comme l'observe Chappuzeau, la cour du duc Savoie " étant très polie et pleine de gens d'esprit, les comédiens, s'ils n'étaient habiles, n'y plaisaient pas " . La Pierre et ses compagnons ne faisaient pas trop regretter, parait-il, les acteurs qu'ils remplaçaient à l'occasion; et cette excursion de KiôT n'était pas la première. C'est probablement dans ime des résidences d'été que le - Ballet ■■, dont Dassoucy nous a conservé une « entrée ', dut être représenté. 11 y est fait allusion aux exploits cynégétiques de Charles-Emmanuel. L'absence de toute précision chronologique dans les écrits de Dassoucy laisse quelque doute sur l'époque de cette représentation, d'autant plus (pie le P. Méuestrier rapj)orle à l'année 105(5, c'est-à-dire à l'année précédente, ÏL'ntrctien champêtre des c/tasseurs, auquel l' « entrée ■ qui nous occupe s'adapte par analogie. Tout compté, néanmoins, c'est l'année tC57 (|ui nous semble l'année authentique. Une allusion aux lointaines expéditions de chasses du duc de Savoie était toujours une actualité. Les deux filles de La Pierre, dans les vers de Dassoucy, parlent

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surtout en - Comiaflines " qui ont vu ou pu voir le prince chasser dans la vallée du Rhône et de Vaucluse...

Charles, la ;;ioire de notre âge, Qui souvent prèi de nos hameaux Venez chasser SOUS nos ormeaux, Et reposer à leur ombrage, Au doux son de nos chalumeaux...

A la cour de France, la comédie était le délassement habituel des fatigues de la chasse. Durant ses villégiatures d'élé à Fontainebleau, à Chambord ou à Saint- Germain, en sa jeunesse, Louis XIV se reposait d'une longue randonnée par le spectacle de quelque pièce représentée, d;ins l'après-midi, par une de ses troupes ordinaires. Il en avait toujours au moins deux pour la comédie. A la cour de Savoie, Charles-Emmanuel II, au retour de la chasse, se remettait de la lassitude des excursions par monts et par vaux, grâce à quelque divertissement plus ou moins improvisé. C'est bien ainsi, et dans de telles circonstances, qu'au château de Front, terre du marquis de Saint-Germain, chef de la maison de Saint-Martin d'Aglié, c'est bien ainsi que pendant Tété de 1G.j6 les choses s'étaient passées. C'est à un des livres de Perria que nons devons ce détail : Une manière d'opéra -, — d'opéra français, — fut monté pour faire honneur au prince; de sorte que cette fêle à la campagne est devenue une date pour l'histoire de notre art lyrique. Perrin était au fait de ces particularités, et pour cause. J'ai déjà dit un mot de sa situation à la cour de Savoie. Si je ne me trompe, c'est Perrin qui, à propos des allures supposées un peu trop profanes de ces petits opéras d'essai, rassurait les scrupules alarmés de •. l'ar-

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chevcsque de Thuriii -. Pour sih% il était eu correspondance avec ce prélat, comme on peut s'en convaincre par les oeuvres mêmes de Perrin et notamment par la Lettre à Mgr l'arclieveupic de Tliurin, après la représentalion d'une u comédie en musique , le 30 avril IGûO.

Elles sont utiles à relire, à consulter, ces œuvres, poésies et lettres de Perrin. On s'y renseigne sur les incertitudes des obscurs commencements de Topera à la frontière. Et, coïncidence piquante, on y apprend, par les rapprochements des noms qu'il met en relief, l'étroite communauté d'efforts qui, sans qu'on l'eût encore soupçonné, fait concourir aux débuts de l'opéra français précisément plusieurs des amis et camarades de Molière, c'est-à-dire que les promoteurs de l'opéra sont aussi les promoteurs de la véritable comédie française. La plupari du temps, les mêmes sujets d'une troupe cumulaient trois et quatre emplois aujourd'hui distincts et renfermés dans des spécialités exclusives. On sait que La Pierre, déjà nommé, était comédien, musicien, chanteur et danseur. Or, l'un des acteurs de sa compagnie, lors de sa fusion avec la troupe de Molière à Montpellier (1655), qui se qualifiait, à ce double titre, de comédien de Mgr le prince de Conti , était en même temps un des collaborateurs de Perrin pour les Airs de cour dont il avait composé un recueil. 11 y a dans le recueil de Perrin, entre autres morceaux, un Dialogue à (Itu.v voir par le sieur Martin, et ce Martin n'est autre que le jeune Martin , célébré par Dassoucy dans son Oridc en belle humeur. Un des concurrents de La Pierre, La Roche, Charles La Hoche, fort réi)andu alors, comme chef de troupe de comédie et de musique, dans tout le

Midi, a collaboré, lui aussi, avec Perrin, pour un air de cour; et il est prouvé que ce La Roche eut occasion de s'associer un moment avec Molière à Montpellier et à Xarbonne (1649-50). Et comme tous ces noms s'appellent les uns les autres, le tour de Dassoucy ne manque pas de revenir. Mais quand Perrin publie son recueil en 1660, Dassoucy est mal famé et Perrin abrite sous de simples initiales le nom du compositeur devenu compromettant. Un Rondeau, une Sarabande, une Chanson à hoire et un Dialogue àboire aussi portent cette discrète et pudique mention : « par le sieur D. S. ". Revenons à Martiu. Perrin le classe au niveau des plus célèbres musiciens d'alors. Le Père Mcnestrier lui-même lui fait une place honorable parmi les excellents compositeurs du début. Il y a, dit-il, plusieurs dialogues de Lamber!, de Martin, de Perdigal, de Boisset et de Cambert, qui ont servi, pour ainsi dire, d'ébauche et de prélude à cette musique que l'on cherchait et qu'on n'a i)as d'abord trouvée. ' Or, Martin, de la troupe de La Pierre, était probablementà Front pendant l'été de 16û6, au moment où s'inaugurait là, comme en partie de campagne, l'Opéra français à ses débuts préalables et inconscient de l'imporlance historique d'uue telle aniicipation. La place de ^Lartin devait élrelà. Et par droit de con(]uéte et par droit de naissance, sa présence y était naturelle : Martin était un peu de la maison.

Comme La Pierre, Martin, dit Foulle-Martin, était un Comtadin. Il était né à - Aubignan , dont la seigneurie appartenait au marquis de Panisse-de-Pontevez de La Reaume-Suze, allié aux Pianezze. La tille de Charles- Emmanuel-Philibert de ëimiane, marquis de Pianezze,

grand chambellan de Savoie, — Irône de Simianc, — avait épousé le marquis de Saint-Germain, Charles-Louis de Saint-Marlin d'Aglié, maréchal des camps et armées de Savoie, gouverneur de Coni, premier écuyer du duc de Savoie, dont la sœur, Françoise-Marie, était mariée à Louis Ferrero de Fiesque, marquis de Crèvecœur. Entre ces familles, de prime origine italienne, existait, persistait, à côté des liens de parenié, une traditionnelle solidarité de goûts et d'influences artistiques. Telle était l'autorité personnelle de Fiesque sur le monde du théâtre à Paris, que c'est par son entremise que Chapelain, au nom de Richelieu, comme traitant de puissance à puissance, avait négocié l'adoption de la régie dramatique " des trois unités », dont le cardinal faisait une affaire d'État. Auteurs et acteurs étaient jugés incapables de refuser une pareille concession à leur meilleur ami et protecteur, M. de Fiesque'. Le fait est que Rotrou l'écoulait avec docilité. Les d'Aglié jouaient un rôle identique à Turin, comme je l'ai dit; et si Martin, le protégé-né des Pianezzc d'Aglié, n'eût pas été tout recommandé par ses talents à l'attention du marquis de Saint-tJermain, il eût été, comme artiste, désigné à ses sympathies par sa naissance à Aubiguan, à cause du maître et seigneur du lieu. Ces Italiens de la veille étaient fiers des vocations artisti(iucs qui poussaient, en promettant (le grandir, sur leurs terres. Ils se flattaient d'avoir semé autour d'eux un peu de rame de leur an-

' C'est à la marquise de Crévecd'ur qu'est dédié le petit livre (rarissinic) de Françoise Pascal, Le Commerce du Parnasse. F. Pascal, auteur de pièces de théâtre et comédienne, se trouva h Lyon dans rentoura{;e immédiat de Molière, qui, dil-on, fit jouer de ses tragédies par rillustre-Tliéùtre.

cicQiie patrie. Ces [grandes familles venues d'au delà les Alpes, inslinctivemeut, assimilaient leurs somptueuses demeures, hôtels à la ville ou cliàtelleuies, à des fiefs esthétiques. Et il ne faut pas se méprendre au sens des affiliations, entre artistes et {jrauds seigneurs, que nous essayons de marquer ici au passage. Le patrimoine national s'est formé, pendant de longs siècles, par bien des acquêts variés, au gré de Talliance et du mélange des races. Il entre dans le bronze florentin de l'or qui ne vient pas de Florence : un rayon italien a doré aussi, à l'occasion, l'antique airain sonore des Gaules. Dans cette humble organisation d'artiste obscur qui s'appelait Martin, et qui eut son heure de renommée, il y a peutêtre de l'ingratitude à nous à méconnaître un des nombreux précurseurs de nos gloires lyriques, et j'ai tenu à le saluer.

Au demeurant, qu'on n'attribue pas à une erreur ou à un anachronisme moral l'espèce de naturalisation française que je parais faire ici d'artistes distingués comme La Pierre et Martin, venus au monde en terre papale. La fiction géographique qui enclavait une circonscription apostolique et romaine en plein sol de France n'empêchait, ni réellement ni légalement, les indigènes d'être et de se déclarer Français par un droit imprescriptible d'option que François I" avait politiquement consacré, et dont on retrouve une application curieuse dans l'acte de mariage du musicien Martin, où on le dit « né â Aubignan, en Fraxce' «. Il n'y a donc point méprise de notre part dans cette petite question de nationalité; et

1 Voir cet acte dans la brocliure de M. Broiichoud sur les Origines du théâtre de Lyon, 1865.

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c'éîaieut bien des musiciens et des chanteurs français qui, à la cour de Savoie, en ouvriers de la première heure, préparaient la création prochaine et officielle de l'Opéra à Paris. La Pierre, du reste, à la suite de Molière, ne devait pas tarder à devenir un des collaborateurs de LuUy, pour continuer, à la mort de Lully, son (l'uvre à Piouen, où il eut le privilè(ie d'exploiter un (héâlre lyrique. S'occuper de La Pierre et de Martin, ce n'est donc point parler des premiers venus; chacun d'eux était quelqu'un, et ils n'étaient pas des artistes quelconques.

Je ne prolon(;erai pas celte esquisse sommaire. En terminant, une réflexion, inspirée simultanément par le sujet même et par une critique de source étrangère, me parait légitime et logique. Ke ressort-il pas des faits, on toute bonne foi résumés et impartialement interl)rélés, cette vérité incontestable, que dès le milieu du dix-septième siècle, les comédiens français sont en train (le s'emparer, — pour la posséder à l'avenir, — de la faveur publique en Europe, à commencer par Turin? Si, dans ces pages, cette conclusion n'est formellement justifiée qu'en ce qui a trait à la cour de Savoie, c'est que j'aurais di^ dire et prouver que les troupes théâtrales du prince d'Orange, du duc de Brunswick, de

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iavière, du duc de Lunebourg recrutées dans les rangs des acteurs de France '. Du moins, circonscrite à la seule cour de Piémont, la démonstration est assez explicite et décisive pour répondre à qui, en Allemagne-, insinue que les revendications rétrospectives d'un chauvinisme excessif m'ont fait prétendre dans un ouvrage récent que, dès la venue de Molière, la réaction commence contre la domination de l'Italie sur la scène française, et qu'un mouvement inverse se produit, de France au dehors, mouvement devant imposer avant peu la suprématie dramatique de la France. Peut-on le nier? A l'appui de ma thèse, ce qui précède est, il me semble, un argument péremptoire.

' Voir le Tliiàire français, par Chappuzeau, 167i. - \ OiV la livraison de mars 1887 de la LileraturblaCt /ûr gcrmaiiisclte unil roma/iische Philologie. Ileilbron.

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