‹ Autour de MolièreChapitre 13 sur 24 · ET MOLIÈRE · texte numérisé non relu

ET MOLIÈRE

LES ORIGINES DE LA COMTESSE DESCAHUAGiXAS ET DE TARTUFFE.

En rendant justice, comme il sied, à !a savante édition de Molière publiée par la maison Hachette, dans la Collection des (jrands écrivains, M. Sarcey disait récemment qu'on n'ajouterait rien de nouveau ni d'intéressant aux notices historiques qui précèdent chaque pièce et aux notes critiques qui accompagnent le texte. La grande autorité du feuilletoniste du Temps donne du prix à une telle opinion; mais les opinions littéraires ne sont pas plus infaillibles que les opinions politiques, et peut-être faut-il voir dans son langage plutôt une formule d'éloge qu'un arrêt. Sainte-Beuve n'avait pas été moins affirmalif pour l'édition à laquelle Taschereau eut l'honneur d'attacher son nom ; et Sainte-Beuve se trompait, a C'est un travail complet et définitif, écrivait le célèbre lumlisle; il faut en conseiller la lecture, sans

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avoir la prétealiou d'y suppléer. " Près d'un demi-siècle s'est écoulé depuis lors, et même avant « le travail complet et déHuilif ", à leur manière, de MM. Eu(}ène Despois et Paul Mesnard, plusieurs éditions successives, notamment celle de M. Louis Moland, ont prouvé que l'érudiliou historique et liitéraire n'acceptait pas de limite à ses progrès. On n'avait pas fait mieux avant Taschereau, on a fait mieux après. Ne préjujjeons rien quant aux surprises que l'avenir pourrait nous réserver de la part des biographes et dos commenialeurs de Molière! Dès à présent, il y aurait inconvénient grave à trop persuader aux érudils que toute initiative serait décevante pour ajouter aux résultats acquis. Quelle que soit l'exceptionnelle valeur de l'œuvre réalisée par MM. E. Despois et P. Mesnard, elle n'est pas sans lacunes, qu'il importera de signaler, sans parti pris, d'ailleurs, d'amoindrir leur édition. M. Paul Mesnard, le seul vivant des deux éditeurs, ne se fait pas â cet égard, je crois, d'excessives illusions; et il n'est pas nécessaire de meltrc en cause sa modeslie pour obtenir de sa bonne foi clairvoyante l'aveu que tout n'est pas dit et qu'il reste possible d'aller plus loin. L'honneur de la lâche, telle qu'elle a élé accouiplic par MM. E. Despois et P. .Mesnard, est assez grand, après tout, pour qu'on ne leur sacrifie |)as d'avance jusqu'à l'espoir de (aire bien en faisant autrement. Le péril, plus que l'inconvénient, des éloges sans réserves, quand ces éloges sont dus à une personnalité très influente dans la presse et dans l'Universilé, le péril serait dans le découragement causé parmi les chercheurs el les lettrés qui auraieni éprouvé le légilimc souci de se distinguer par d'originales rêvé-

lalions. Ni Christophe Colomb, ni Améric Vespuce n'ont découvert toute l'Amérique; et, après le continent, il resta les ilcs, de grandes et belles îles. 11 doit y avoir des terres inconnues dont la science historique n'a pas encore pris possession. Ceci soit dit pour nos professeurs qui, dans les éditions classiques de Molière, se rabattent avec résignation sur la seule innovation qui leur semble désormais possible, sur la variété des commentaires : il y a des pays inexplorés à voir. 11 est vrai, ces pays sont très éloignés de Paris, plus éloigués que l'Amérique, car il s'agit des provinces de la France au temps de Louis XIV. Mais, avec du bon vouloir, on peut y arriver. Voulez-vous tenter l'aventure? Rassurez-vous, du reste, je ne vous propose pas de pousser la hardiesse du voyage jusqu'à ces bouts du monde qui s'appellent la Provence ou le Languedoc! 11 suffira, pour cette fois, d'aller à Angoulème et d'y découvrir les œuvres de Guez de Balzac...

Balzac? Guez de Balzac? Mais qu'y a-t-il de commun entre Balzac et Molière? Si je m'en rapporte aux biographes et aux éditeurs de Molière et de Balzac, je dois m'empresser d'avouer qu'il n'y a rien de commun, apparemment, entre ces deux auteurs. On risque même d'étonner bien des gens instruits en commençant par

insiuiicr que des relations personnelles entre " le grand épistolier » et le grand comi(iue ne lurent pas absolument impossibles. Et, justement, c'est par la que je vais commencer! .le ne vous prends pas eu Iraitre. Mes noirs desseins, les voici : 1» j'établirai que Balzac et Molière purent se connaître â Angoulème; 2" je démontrerai, pièces en main, que la comédie de la Comlrxsc d'Escarbagnas se passe à vVngoulcme, autrement que par l'indication de scène fournie par Molière, et que, du reste, si les motifs de celte comédie sont fort explicitement cités dans les Lelires de Balzac, le nom et le caractère de Tarlujfe n'y sont pas moins.

Il est, aujourd'hui, authenli(pienicnt certifié que Molière et sa troupe furent attachés à la cour du duc Bernard d'Épernon, à lîordeanx, dès les premiers jours de 1647. A cette époque, et depuis de longues années, Balzac résidait exclusivement en province. Il sortait peu d'Angoulème, et il n'en sortait que pour jouir de l'hospitalité amicale et généreuse que lui offrait sans cesse et sans fin le comte de Clermont-Lodève en ses châteaux de la région. Parlant de la « maison » de ce gentilhomme, qu'il visitait, lui aussi, en Périgord ou eu Languedoc, Des Barreaux déclarait que - la liberté et la bonne chère » avaient là ' un trône . Des Barreaux se plaisait chez ce grand seigneur lettré, grand ami des gens de lettres. Le comte de Clermonl-Lodève siég,eait aux Étals de Languedoc, et là il ne put pas, à partir de lOiO, ignorer Molière. Je n'irai pas jusqu'à soutenir que Balzac dut en faire de même, lût ou lard; je n'allègue point pour motif de leur mise en relaliofj le fait des séjours de Balzac chez le comte de Clermont-Lodève sur les

bords de la Dordogne ou sur les bords de l'Hérault. J'écarte même toute application élastique du dicton qui veut que les amis de nos amis soient nos amis; car ici le dicton tendrait à faire supposer que les nombreux amis de Balzac en Languedoc, entre autres le poêle Roudil, de Montpellier, et le savant Borel, de Castres, qui prirent le deuil à sa mort et le pleurèrent chacun dans leurs vers ', ces amis de Molière aussi, avaient amené une liaison quelconque entre l'écrivain et le poète. J'ai une et même deux hypothèses meilleures à faire valoir, en attendant de sortir des conjectures.

D'abord, on peut s'en convaincre par la correspondance du duc d'Épernou comme par les Lettres de Balzac dès 1644, dès sa rentrée dans son gouvernement de Guyenne, le duc d'Épernon avait gracieusement sollicité Balzac de devenir son liôte " à Plassans '. Il tenait à donner du lustre à sa petite cour. Balzac refusa la chaîne dorée qu'on lui offrait ; mais malgré son âge et ses goûts de plus en plus sédentaires, il lui arriva d'aller : rendre ses devoirs ^ au gouverneur de Guyenne dans l'une ou l'autre de ses nombreuses résidences. Molière y était tout au moins de janvier à mars, durant les années 1647, 1648 et 1649. Balzac et Molière avaient donc chance de se rencontrer dans cet entourage. Objecterez-vous qu'une probabilité n'est pas une preuve? Soit. La chance de se

' Un soiincl de Borel sur la mort de Balzac est recueilli dans les Manuscrits de Conrart à l'Arsenal. Le Dictionnaire fies antiquités gauloises, de Borel, nous a conserve une éléj;ie, de Pellisson, dans le dialecte de Cahors, intitulée : l'.-i mourons transit, et où se trouve le mot valisquns, employé par Lucette dans Pourccaugnac, mot dont le sens n'a pu être précisé exactement dans l'édition Hachette, même par un romanisant distingué.

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rencoutrei' fui plus grande à Angoulèmc, et ceci mérite cousidéraîion.

M. de Montausier était alors gouverueur de l'Angoumois et de l'Aunis. Il habitait Angoulème. On connaît le mordant croquis que nous a laissé Tallemant des Réaux de son caractère et des ridicules préciosités de sa belle-sœur Angélique dAngennes. — Les commentateurs du Misanthrope n'oublient jamais de comparer le portrait d'Alceste rompant en visit're à tout le genre humain » avec le portrait textuellement semblable de Montausier par l'auteur des Historiettes. Molière et Tallemant des Piéaux s'étaient-ils donné le mot? Notez que l'on admet que les Historiettes furent écrites avant 1057, et, dans ce cas, le Montausier de Tallemant n'est assimilable à Alceste qu'a propos de son séjour à Angoulème. Il est prouvé, d'ailleurs, qu'après sa nomination comme précepteur du Dauphin, Montausier était « incapable », c'est lui qui l'écrit à Fléchier, de faire de la peine à un poète en disant du mal de ses vers '. L'observation du caractère de Montausier par Molière parait donc bien avoir été faite sur les lieux, d'après nature, avant lGô7. Or, il n'y a pas que celte particularilc à relever dans l'inventaire des traits de mœurs de province qui émaillent le Misanthrope. On ne s'explique pas le goiU d'Alceste, qui va à la cour de Versailles, pour les vieilles chansons du temps jadis. Dans le sixième Entretien de lîalzac (1052), il est dit : Il y a tel lieu, en deçà de la Loire, où les Bergeries de Juliette et Jean de Paris ont des partisans contre V.^strée et contre Pole.vandre

' Volj- la Jinncsse de l'iécitier, par ral)ljé Fahre , pièces justificatives.

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mesme, qui est, à mon avis, - uu ouvrage parfait en son .: espèce... " La Chanson da roi Henri (Henri II) ne va-t-elle pas de pair en celte occurrence avec Juliette et Jean de Paris, sauf erreur? Le trait semble encore une fois emprunté à la réalité locale, tant il garde la saveur du cru. Cela tendrait à faire soupçonner le passage et le séjour de Molière à Angoulême — si la situation de cette ville sur la route de Bordeaux à Poitiers ue forçait à la considérer comme une des étapes naturelles de l'Illustre- Tliéàtre. Molière dut s'y arrêter nombre de fois. Des documents d'archives ne manqueront pas de l'attester positivement : c'est dans l'ordre logique des faits. Mais Balzac nous donne un avaut-goiU des renseignements espérés; et il nous fournit ce plaisir tout juste dans ce même Entrelien que je viens de citer, comme s'il avait voulu qu'il ne servit pas moins à l'histoire de Molière qu'à l'histoire de ses œuvres. Je transcris :

« Il y avait autrefois un boulanger, à deux lieues « d'icy, estimé excellent homme pour le théâtre. Tous » les ans, le jour de la Confrérie, il représentait admi- « rablement le roy ]\abuchodonosor, et sçavoit crier « à pleine teste :

Pareil aux dieux je marche, et depuis le réveil Du soleil bondissant jusques à son sommeil, Nul ne se parangonne à ma grandeur royale.

« 11 vint de son temps à la ville une compacjnie de comc- • diens qui estait alors la meilleure compagnie de France. On " y mena Nabuchodonosor un dimanche qu'on y jouait . le Ravissement d'Hélène; mais, voyant que les acteurs

u ne prononçaient pas les compliments d'un ton qu'il se faut

u mcilre en colcrc, et principalement qu'ils ne levaient - pas les jambes assez haut clans les démarches qu'ils >' faisaient sur le théâtre, il n'eut pas la palience d'at- " tendre le second acte, il sortit du Jeu de Paume dès « le premier :

Et ce roy, tout blanc de farine, Desgoulté de la froide mine De celuy qui faisait Paris, — Mardi. ' dit-il, de la quenaille!

I ne saii rien faire qui vaille, I fasan les pas trop petits !

L'anecdote est racontée en 1652, je le fais remarquer avec inteuliou. A cette date, depuis deux ans, Molière n'était })his attaché au duc d'Épernon, qui, lui-même, n'était plus gouverneur de Guyenne depuis le mois de juillet 1G50. En disant que la compagnie qui joua le Ravissement d'Hélène - autrefois - . à la ville , c'est-àdire à Augoulêmc, était la meilleure alors, Balzac peut ne plus savoir que la troupe de Molière est toujours telle, s'il s'agit bien de rillustre-Théâlre. Mais vers quelle époque faut-il faire remonter cet autrefois «? f>e Ravissement (/'Hélène en question est très probablement celui de Sallebray. Cette tragédie fut représentée pour la première fois en KllO, reprise en 1047 et en 105t. C'est à la reprise de I0i7 qu'elle eut le plus de succès à Paris et en province. On a même cru, i)ar erreur, que c'est seulement en I0i7 qu'eut lieu la première représentation. Bref, Balzac, en 1052, pouvait, reportant à cinq ans de là ses souvenirs, faire allusion à une représentation de 10Î7. -' Autrefois n'indique pas un éloignement à toute force plus considérable. Du reste, quoi qu'il en soit, il y

a profit à retirer de l'anecdDle. Elle indique bien que la tradition d'un Molière silflé à Limoges, à Bordeaux, dans ses rôles tragiques, n'est pas sans quelque vague vraisemblance. .Molière commençait sans doute à pratiquer, non sans encombre, la méthode dont ou Va fait l'un des promoteurs en France et<|u'ii a expliquée dans Vlmpvompln de Versailles. Pas d'emphase , nul ^< ton démoniaque ", parler - humainement > : tels étaient ses principes. Le 'Sabuchodonosor du pétrin ne devait pas trouver la chose à sou gjût. Donc, si Balzac ne nous donne pas ici une information chronologique du séjour de Molière à Angoulême, il nous eu fournit une présomption morale. Il est à regretter qu'il n'ait pas écrit de plus nombreuses petites chroniques locales de ce genre! Celle-ci n'avait pas été recueillie par les annalistes du théâtre en France; et elle peint un public devant qui Molière joua plusieurs fois. A ce double point de vue, tout au moins, on n'en contestera pas l'intérêt. Arrivons à des faits plus concluants.

Les rapports personnels restent douteux, quoique très probables; les rapports intellectuels seront plus manifestes.

Aucun, absolument aucun éditeur des œuvres de Molière n'a même pressenti que le sujet, les types et le ton de la Comtesse d'Escarhatjnas aient pu être donnés par

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Balzac. Quoique la scène se passe à Angoulênie, un ne voit pas dans ce fait un certificat positil de provenance. En enregistrant les préleudues précisions d'identité que M. Benjamin Fillon essaya de fournir en 1871 sur les personnages de la pièce, on les classe, avec raison, dans la série des conjectures. « IM. B. Fillon soupçonnait que Molière doit, en effet, avoir trouvé à Angoulème le modèle de la ridicule comtesse, et que celle-ci était une Sarah de Pérusse, fille du comte d'Escars et « femme du comte de Baignac, à laquelle Molière a donné un nom formé de l'assemblage des deux noms. i- Ceux deTliibaudieret de Harpin lui paraissaient avoir la même origine angoumoise. " Ainsi s'exprime M. Paul Mcsnard, résumant la monographie de M. B. Fillon, dont il Irouve d'ailleurs la remarque hasardée ». L'argumentation de M. B. Fillon pour faire Irionqiher sa thèse manquait de netteté et de force, et je comprends qu'on y résiste. Selon lui, Harpin et Thibaudier seraient de l'Angoumois, parce qu'il existe encore des. Herpin et des Thibaudière depuis les bords de la Charente jusqu'à ceux de la Loire! •' C'est vague. Quant à l'hybridation étymologique et fantaisiste de (ÏEsrar et de Bagnac d'où serait sorti Escmhaytias, elle a le tort d'être possible ailleurs, dans des conditions même plus séduisantes de vraisemblance, si l'on admet celte théorie. Déjà Cailhava, dans ses Éludes (page 304), avait ûù rectifier, bien avant M. Fillon, une légende toute pareille à la sienne, et qui est trop peu connue pour n'être pas rappelée. " On m'avait raconté, dit Cailhava, que Molière, directeur dans le Languedoc, fut mandé par le prince de Conti, pour l'amuser à liajnas, village situé

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près de Pézénas; que la dame du lieu, fière d'être de la maison d'Escar, traita les comédiens avec dédain, et que Molière, pour s'en venger, la joua, non seulement dans sa comédie de la Comtesse d'Escarbagnas, mais qu'il composa encore le litre de la pièce et du nom de la dame et du nom de la terre. C'est dommage que ce dernier trait ne soit pas vrai. » Et Cailhava ajoute <{ue les informations qu'il a fait prendre « détruisent absolument cette légende. Poitevin de Saint-Christol lui écrivait, en effet, de Pézénas (7 ventôse an Vil) : « .le vous donne pour certain que le nom de cette dame ne se trouve point dans les actes par lesquels la terre du BacjUas a passé d'une famille à l'autre, en remontant de nos jours à un temps antérieur à l'existence de Mulicre. >>

.l'ai tenu à reproduire ces détails, parce que cette terre de narjnas va revenir dans ce chapitre à propos de Balzac, de Molière et du Tartuffe. J'observerai, en outre, (Jue si Poitevin de Saint-Christol, le correspondant de Cailhava, avait voulu y mettre un peu de persistance, il lui aurait été facile de corroborer par une apparente confirmation généalogique cette anecdote qu'il déclarait controuvée. 11 lui eût suffi pour cela d'ouvrir la Toscane française, de J. B. L'Hermite, camarade de Molière dans la troupe du prince de Conti. Dans cet ouvrage, composé en Languedoc, un des officiers et amis du prince, de Murles-Saint- Geniez de Thézan, est représenté comme un descendant d'un Guillaume de Thézan qui, le " 22 septembre 1465 -, épousa " Leone d'^'^r^r-Pérusse ■'. D'autre part, cette maison de Mûries de Thézan était alliée aux Polastron de La Hillière, possesseurs du fief de Bacjnas et attachés aussi au prince de Conti en la personne surlout de

l'abbé de La Hillière », comme oq peut le voir dans les Mémoires de Cosnac. Mais je ne vise pas à démontrer que le nom (X Escarhagnas a une source généalo{}ique, et plutôt dans l'armoriai languedocien que dans l'armoriai angoumoisin. S'il a une racine réellement languedocienne, comme j'en suis convaincu, c'est dans le langage populaire qu'il faut la chercher.

Comme tous les noms de personnages comiques dont Molière a fait le titre de ses pièces, le nom à' Escarhagnas est caractéristique et expressif à l'égal d'une enseigne. Sganardlc vient de Sganarel (ivrogne, débauché, eu languedocien); je n'ai pas besoin d'insister sur la composition du nom de Poiirrcau-gnac. Tout à l'heure j'expliquerai l'origine languedocienne du nom de Tartuffe à l'aide même de deux lettres ignorées de Balzac. XÏEscarhagnas ne fait pas exception à la règle générale : il est formé d'abord du mot languedocien dcfcarba, qui signifie très pittoresquement : " sans anse -, et par extension, au sens moral et figuré : bizarre, fantasque, déséquilibré •. Il est formé ensuite de la désinence méridionale et topique : gnas, dont le fief même de liagnas dispense de citer des excuiples.

Maintenant, y avait-il à Angoulème une personne de qualité pouvant être affublée de ce nom burlesque et coloré? Oui. Oui le dit? Balzac. Où et quand? Dans ses Lettres à Chapelain, eu 1(530. Laissons parler Balzac (livre 1, lettre vi) : « Vous avez appris de M. de la IIou- « guette que cette Mme d'Anguitar^ n'est pas une per-

' Un des liôlels attenants à l'un des Jeux de Paume de Poitiers, où l'iiiistrc-Tliéûlre dut donner des représentations, était tout juste la propriété de la famille «Anguitar ».

« sonne vulgaire... Elle se considère, elle s'éludie, elle " se possède elle-même dans son cabinet; mais elle ne " peut pas toujours en faire si bien fermer la porte que « la Renommée n'y entre, pour nous en apporter des " nouvelles. De temps en temps, cette déesse coureuse nous redit quelques jolies choses qu'elle a recueillies de la bouche de cette déesse sédentaire. Après cela, nous en faisons nostre profit, et M. de la Thibaudière " en tient registre... Cette fois, ce n'est pas « entre les bords de la Charente et de la Loire , ce qui est fort élastique, que nous irons chercher " M. Thibaudier ". Mme d'Anguilar est bien « l'objet de sa flamme >. Mais Thibaudier est conseiller ■-, Thibaudier fait des vers, des " strophes », comme le dit railleusement -= le vicomte -. M. de la Thibaudière est conseiller > : qui est-ce qui ne Tétait pas alors? Surtout il fait des vers : il n'y a pas la moindre équivoque à cet égard. 11 fait des odes • ! Balzac écrit encore (livre 1, lettre xi) : t Ne me faites point languir dans l'attente du bien que vous me promettez par vostre dernière lettre, et envoyez-moy cette ode qui doit achever la Je licite du bien- « heureux, qui doit couronner ses autres couronnes, comme parle nostre M. de la Thibaudière. » Il parle ainsi, le M. de la Thibaudière d'Angoulème; et M. Thibaudier ne parle pas autrement. Comparez du reste! — Mais il y a un « receveur - dans la pièce? Attendez! Balzac écrit toujours (16 octobre 1G43) A Monsieur de la Thibaudière, conseiller . ■■ ,1e me prépare déjà à battre des mains et à « crier vivat! au grand M. de la Thibaudière. S'il faut « en croire nostre receveur, vous estes si grand que vous « ne sçauricz rien faire de petit... " Est-ce que rien y

manque? Et comme dernier trait, ce M. de la Thibaudière qui ne saurait - rien faire de petit... v, n'est-il pas le Thibaudier de Molière? Enfin, pour ne rien omettre, je ne suis pas sur que le « receveur - ici en cause ne soit Harpin de nom comme de fait, et que la réalité ne Tait prêté à la comédie. Je n'ai pas assez feuilleté les vieux papiers des archives municipales d'Angouléme pour rien préciser sur ce point; mais ce que je sais et puis affirmer, c'est qu'en 1053, une troupe de comédiens, qui n'est explicitement ni celle de Molière ni une autre, eut affaire, à JNevers, avec « un receveur • du nom de Grappin ". Celui-ci vaut celui-là; et les receveurs des tailles du temps n'ont pas à réclamer contre la synonymie.

Pour qui sait voir, il me semble que la donnée essentielle et première de la Comtisse d' Escarhagnas est suffisamment indiquée dans les Leltrcs de Balzac. Sans compter le lieu où se passe la scène, nous avons les trois principaux personnages esquissés conformément à leur nom, à leur conduite, à leur langage, à leurs travers. Balzac nous les présente tout à point pour la satire dramati(iue. Il ne manque à saisir et dégager que le lien visible d'une action particulière à un moment délermiué. Mais le choix de l'heure, pour la peinture de tels originaux, appartient au poète comi(|ue. 11 se peut, tout compte fait, que le dénouement lui-uième n'ait pas été inventé plus que le fond de l'intrigue. Les co)nédiens, el Molière moins (pi'aucun autre, ne se gênaient pas pour mettre au vif et à nu, sur le théâtre, les scandales, les faits divers ridicules qui défrayaient la malignité j)ul)lique des ))elites villes où ils séjournaient. Si haut placé que l'on fiU, la satire osait lever, plus que les yeux, la langue

GUKZ DE BALZAr, ET MOLIERE. 243

sur tous. En Brefafjne, à Hennés, Mme de Piohan-Chabot, éperdue et confuse, dut, un jour, en 104S, — pendant le séjour de IMolière en ces para[jes, — sortir du jeu de paume, sous l'averse de mordants quolibets qu'une farce faisait, par allusions railleuses impitoyablement tomber sur elle à propos de sou mariage. Vous savez la crainte d'Anselme, recommandant le secret sur l'aventure où il a joué le rôle de mort sans le savoir :

De gfiice, n'allez pas divulguer un tel conte : On en ferait jouer une farce à ma lionle.

C'est en farce, très probablement, que la Comtesse d'Escarbacjnas dût être jouée en province, dès les premiers temps des excursions de Molière en Guyenne et dans les pays d'alentour. Mais il ne faudrait point dire que la pièce n'arriva pas à Paris achevée et telle que nous l'avons défiuitivement. Quand Molière aura composé ÏKtourc/i et le Dépit amourcax, il sera de !brce à faire mieux que la Comtesse d'Escarb/ignris elle-même.

La liberté dont jouissaient parfois les comédiens dans certaines villes n'interdit pas de supposer que c'est â Angoulême tout d'abord que furent bernés ^ le receveur >', u le conseiller " et la grotesque comtesse. Mais à mesure que la pièce courut les provinces, elle se modifia, naturellement, au gré des publics divers avec lesquels elle eut â compter. Plus d'une ville dut tenir à y glisser son grain de sel gaulois, son trait d'actualité locale. A ne parler que d'elle, la comicsse d'Escarbaguas ne s'incarnait pas ne vurielur dans Mme d'Anguilar. Les précieuses, les pèques provinciales abondaient alors partout. Est-ce qu'on n'assiste pas à une scène de Molière, quand on

jette im coup d'œil dans le château de Saint-Girous, décrit par Louis de Froidour en ses Impressions de voi/at/e dans le Couserans, en 1667? C'est un seul corps de loi^is, •- assez large, avec quatre pavillons carrés bâtis de pierre " du pays et fort mal en ordre, même sans vitres, ce qui " m'a paru fort étrange, vu que lu dame du lieu fait fort la « grande et se fait porter la queue jusque dans sa maison. » Revenons à Balzac.

Revenons a Balzac, non sans ajouter cependant une dernière retouche à ce tableau de mœurs, en l'englobant lui-même dans la collection des originaux digues d'être peints par Molière, car il parlait parfois comme M. de la Thibaudière à Mme d'Anguitar. Ouand il se plaint séricnseinent de ' la barbarie, du mauvais air d'alentour, on croirait entendre Mmed'Escarbaguas en personne. Balzac est souvent justiciable de Molière pour la langue. Mais, — et ceci nous amène au Tartuffe, — mais pour le caractère et pour ses doctrines religieuses, Balzac est tout autre; et si j'avais résolu de faire à la mode antique nu parallèle en forme des deux hommes, je mettrais tout de suile en relief et en regard ce que dit Sainte-Beuve du

fonds de religion modérée, sensée » qui était en Molière, et la sagesse discrète que Balzac pratique et jtrèclie d'exemple. « Il me semble, écrit Balzac en lévrier 1 (>:;!), ' prenant les devants sur Cléante, il me semble qu'il y a « un milieu entre l'impiélé et la dévotion, et (in'on |)cu( ' s'abstenir des blasphèmes sans pour cela composer des " hymnes. Outre que le silence était (juelquefois, comme < vous savez, parlie de la religion, et ({u'on cvhh fair/e

lincjuis au milieu des sacrifices, j'ay choisy celte parlie

de la fausse religion, et désire m'y tenir. ' (.léante n'a

pas de meilleures maximes de conduite. Et nous voilà déjà en plein dans le Tartuffe; mais nous avons à nous occuper plutôt de l'origine très caractéristique du titre que des idées fondamentales de la pièce.

Faut-il énumérer toutes les tentatives d'explication étymologique auxquelles se sont livrés depuis cent ans les casuistes de l'érudition, a propos de ce nom de Tartuffe^ On composerait une bibliothèque avec les volumes, les études, les articles divers et innombrables où le savoir surexcité des moliéristes a rais à contribution toutes les ressources de Tencyclopédie. On a appelé à la rescousse la science allemande et les vocabulaires italiens. Le diable même s'en est mêlé, et Tabbé de Louguerue a effectivement soutenu que 7V//7i///6' dérivait dcder Teufdd. En Italie, lartnfiH signifie truffe, et l'on n'a pas moins soutenu que c'était de lii que Molière avait tiré Tartuffe. Auquel entendre? Grande perplexité! Survient l'édition Hachette, qui, dans son tome IV, paru en 1878, nous apprend que ce nom de Tartuffe a été remarqué, il y a " une vingtaine d'années, sur l'enseigne d'un arli^;an « établi dans un des villages de la banlieue de Paris . — .le ne dis pas le contraire! — L'édition Hachette s'empresse de contenter fout le monde; elle ajoute :

Un pareil nom de famille devait dater d'avant la co- " médie de 1664, et avoir une signification qui le ratta-

'-' cliait plutôt a tnije ou tartuffe (tubercule) qu'à tnij'er ^ (frompcr); il pouvait rappeler soit un métier, de cher- .. clieur ou vendeur, soit quelque singularité physique; '. il pouvait d'ailleurs avoir une tout autre origine et " n'être que la transcription française du mot allemand u der Tcufcld (le diable). ■■ On retombe dans l'incertitude! (Jae croire? .le cours ouvrir la dernière édition savante du Tartuffe publiée après 1878. Elle est due à M. Cli. L. Livet (1882). L'Académie française l'a couronnée. Et je lis avec anxiété : iNous répugnons à admettre chez " Molière aucune intention de donner à son héros un >. nom signifiacatif conforme à une étymologie quel ^ conque, plutôt qu'il ne l'a fait pour Orgon ou Alcestc, - Elmire ou Célimèiie. Hélas! cela n'éclaircit rien. Molière n'a donné ni le nom d'Orgon, ni le nom d'Alceste, ni le nom d'Elmire, ni le nom de Célimène à aucune de ses comédies; et quand il en a intitulé une Don Juan, tout le monde en France savait la significalion d'un tel nom. Les " répugnances de M. Livet a cet égard ne sont peut-être pas des raisons. Mais que vois-je en note? M. Ch. L. Livet imprime au bas de la pa{;e 27 ces lignes : " Parmi les spectateurs que put avoir Molière à « l'hôtel d'Alfonce, à Pézénas, M. IJaluffe [l'Artiste, I " septembre 1881j cite M. de Tuffes-Taraux. Quel « facile rapprochement, Taraux-Tuffes ! On n'a pas man- > que de le faire. On l'a fait sans doute; mais un rapprochement n'explique rien. Et quand j'ai signalé cette ])articularilé curieuse, je me suis abstenu de tout commentaire. Tout au plus ai-je fait remarquer que ce Tuffes-Taraux était le beau-frère de Polastron de la Hillière, (k^ja nommé à propos de liagnas. Restait aux lec-

(eurs à se demander si, le type origiual du Tarlujfc élam alors à la pelite cour de Coati en la personne de l'abbé Roquette, le nom du même type ne s'y trouvait pas en la personne de M. de TuiTes-Taraux ou Taraux-Tuffes. Mes réflexions sont allées plus loin depuis lcS82; et vous verrez que c'est Balzac qui en est la cause. Vous verrez aussi combien ce nom de Taraux-Tufïes est et demeure décisif désormais'.

11 y a trois ans, je me suis aperçu que nombre d'éditions du recueil de Richelet, contenant (es plus belles Icltvcs tirées des meilleurs auteurs, reproduisaient deux lettres de Balzac, qu'aucun érudit ou moliériste n'a jamais ni mentionnées, ni connues, quoiqu'il y soit question, dans l'une d'un . pelit Tartuffe , dans l'autre d'une " vieille Tartuffe ", et cela avec une acception tellement différente dans les deux cas, qu'il est impossible dç^ n'en pas être vivement frappé. Il m'importe de les remettre sous vos yeux.

La première de ces deux lettres, empruntée aux Lettres premières de Balzac (liv. III, lettre xvi), est adressée à il/... contre une mauvaise haleine. En voici le texte : ' Je n'ai pu souffrir plus longtemps le petit Tartuffe ***; " il sort de son nez et de sa bouche des vapeurs qui em- " poisonnent. C'est le plus haïssable de tous les mor- « tels; et j'ai promis à mes amis de ne leur plus mettre « devant les yeux un animal de celte odeur; son infirmité

' Dans une étude en préparation sur les « origines du Tartuffe •>, imité en partie d^i Muuvelles de Scarron, j'aurai à faire ressortir les démêlés personnels de Scarron avec " l'abhe de la llillière », dont l'intolérance faisait un cas de conscience à sa tante, « Mlle de la Hillière», de ses relations d'amitié avec le poète.

" esta craindre ; et Tou ue peut saus préservatif tenir u contre un punais si vain et si insupportable. Ici, évidemment, Tartuffe n'exprime pas seulement, comme Tinsinuait avec raison l'édition Hachette, une singularité physique -, mais, plus que cela, une horrible infirmité. Tartuffe est une peste personnifiée. Mais nous nous en expliquerons après.

La seconde lellre, empruntée aussi aux Lcil)-cs premières de Balzac, est ainsi rubriquée : la vieille Tartuffe, et ainsi conçue : « Il faut, Madame, que je vous fasse l'histoire

- delà vieille que vous prenez pour une sainte : elle est u née des peschcz de sa mère, et jamais virginité ne dura " moins que la sienne. Elle en a perdu le souvenir; mais . ceux de son temps assurent que la première fois qu'elle « sortit du logis, elle trouva au retour ses gans et son « pucelage à dire. Depuis, comme elle devint grande et u charmante, elle fut regardée de toute la France, et

vendit cinquaule fois à la cour ce qu'elle avait perdu -' à l'école. Knsuile, elle connut par expérience s'il y a

plus de plaisir avec un .luif <]u'avec un ehrélien; et elle " passa ainsi la fleur de ses jours dans le vice. Elle joue

a celte heure ini autre rôle, et veu! faire croire (lu'elle « se réforme; mais. Madame, bien loin de cela, elle sol- .. licite les autres à faire mal; el il n'y a point de chas- " lelé qui lui échappe, si elle ne se sauve dans les Carie méliles. Elle ne sain-ait souffrir ([u'une femme garde

- son honneur, e( elle en est aus>i faschée, qui si on lui '■ emportait s in bien. C'est, toutefois, la sainle que vous ' canonisez, et celh; dont vous es|)érez (an! de miracles; " mais je la connais jusqu'au fond de ràinc, el vous écris « ce que vous en devez croire. " Celle seconde lellre

GUEZ ItE BAT.ZAC ET MOLIERE. 249

nous restitue bien le type traditionnel de Timposlure (côte des femmes).

Grâce à Balzac, donc, nous avons comme une double épreuve de cette signification du nom de Tartuffe : une épreuve avant la lettre, ou plutôt à la lettre, et une épreuve après la lettre, ou plutôt au sens figuré. Et n'oubliez pas que ce double état du type immortalisé par Molière, nous l'avons non seulement avant la comédie de Molière, mais peut-être avant la naissance même de Molière. 11 y a des éditions de Lettres de Balzac avant 1623. Cela mène loin. Jusqu'ici le plus grand effort des chercheurs avait consisté à faire remonter l'origine et l'usage du nom de Tartuffe au temps des courses de Molière en province. M. H. Lucas était l'instigateur de ce rattachement rétrospectif; mais il alléguait une légende mise à une estampe de 77c/ (/ tcspiè(j(c, sans date. Or, cette gravure de Lagniet, représentant en effet la Tartuffe, n'est pas antérieure à ' ir56.3 ". On n'avait pas encore réellement découvert une seule application, un seul emploi, un seul indice de ce nom de Tartuffe avant Molière. Le renseignemeut que nous procurent à cet égard les deux lettres ignorées de Balzac a donc une importance qui ressort d'elle-même, 11 n'est pas seulement d'un intérêt capital pour l'histoire particulière de ce nom, qui, sans doute, existait déjà au temps de Balzac et ne fut pas de son invention ; il offre encore un intérêt supérieur pour l'étude des mœurs et de la langue dans cette région du sud-ouest de la vieille France, où demeurait Balzac et oii Molière, à son tour, demeura fréquemment. Ne vaudrait-il pas la peine d'établir que ce nom de Tartuffe est d'origine populaire et méridionale— comme plus d'une comédie de Molière, y compris

peut-èlre celle que ce nom a marquée d'une empreinte indélébile et si profonde? C'est le cas d'en chercher la vraie, la populaire, l'irrécusable signification! — Cherchons-la. Dans la vieille langue romane et même au dix-septième siècle, taro ou tarau, selon les localités dialectales, signifie « défaut, tache, tare, vice ". Txifo ou touJJ'i) a un double sens; il signifie tantôt coiffe, capuchon, cape, chape > , et tantôt - hure, tête de porc ■■. Contrôlez ces assertions : les vocabulaires du temps vous en offrent le facile moyen. Vous en conclurez, comme moi, que Tartuffe peut, doit se traduire par vice sous cape, ou par vice à museau de porc . Dans un cas, il correspond bien à ce * quelque chose de fourré et en dessous que lui trouve Sainte-Beuve; dans l'autre cas, il comporic une idée immonde. 11 ne faudrait pas jurer, du reste, qu'une certaine dose de pornographie n'est pas impliquée dans le Tarlvffe de Molière, Par moments, quand il mange et boit comme un bouvier, ou quand il se jette, avec la gloutonne convoitise des sens déchaînés, sur Elmire, Tartuffe n'est qu'un Pourceaugnac devenu méchant et obscène, l/animal prend le dessus en lui; l'instinct, vainement muselé par l'hypocrisie, se révolte; et c'est alors qu'il est mieux que jamais stigmatisé par la flétrissure même de ce nom : Tartuffe! La difficulté de tenir à la scène ce personnage en partie double, à la fois faux et bestial, est d'autant plus grande, que les acteurs de nos jours ne conçoivent pas un Tartuffe gras au lard et papelard. Mais Molière ne fait jamais maigre dans ses comédies. Tous ses personnages y sont en pleine chair; et Tartuffe est bien un dévot à tous crins — quand il" tend sa - hure > !

(iUEZ DR BALZAC ET MOLIERE. 251

Tartuffe est, de nom et de fait, un vilain provincial. Il est arrivé à Paris avec son tempérament et, qui pis est, sa mauvaise éducation de province. On Toublie toujours; et quand Sainte-Beuve et fous les critiques s'ingénient à défendre ce Tartuffe-là contre les corrections superfines qu'on prête à La Bruyère, ils ne s'aperçoivent pas que Molière n'est pas responsable des erreurs d'autrui. Ou'Onuphre soit un faux dévot parisien, ou bien un Tartuffe rectifié de longue date par le frottement du monde et de la cour, un Tartuffe poli et même joli, — La Bruyère a le droit de l'entendre de la sorte, et cela prouve que la mésaventure arrivée à l'hypocrite chez Orgon a servi de leçon à Tartuffe, et qu'il a appris par expérience à mieux cacher son jeu. Mais que Tartuffe, à peine débarqué du Midi, mal dégrossi, assez rude et même assez rustre, ne soit pas rusé comme Ouuphre, — c'est assez naturel pour qu'on n'ait pas à le justifier d'être encore de son pays'. Il ne doute de rien, et pas même de Dieu, — j'entends d'un Dieu complice de ses passions. Il s'abuse; il dupe, et il est dupé. Onuphre est un malin; Tartuffe, lui, est malicieux — comme un animal. Il mange, il boit, et il va de la table oîi il a mangé à la table où est Elmire; de rot en rui! Onuphre murmurerait : « Mon ange! " Tartuffe a l'air de dire: . Mon aî/ge! -1 A quoi bon comparer ce qui ne se ressemble pas et ne doit pas se ressembler?

Assurément, ce n'est pas la faute de Molière, si l'on

' Je ne crois pas m'enfïajver trop en affirmant qn'i! li'y a dans Tartufe que très peu d'éléments parisiens en dehors du dénouement, remanié à Paris, et qui fut suscité par une polémif|ue. C3 dénouement, c'est l'arme de l'abbé Roullé retournée conlre luimême.

ue voit pas toujours clair dans ses comédies. Pour TarluCfe, il Fa peint de couleurs telles, qu'il fiU difficile de se méprendre et sur sa provenance, et sur son éducation, et sur son caractère, et sur ses vices. Tartuffe est un vulgaire, un grossier personnage. Venu du fond de la province, il n'est pas fait pour rester â Paris; c'est si vrai, que Marianne a la perspective de le suivre là-bas, en devenant sa femme. Elle sait le sort qui l'attend...

Vous irez pnr le coclie en sa petite ville... Vous irez visiter, pour votre bienvenue. Madame la baillive et madame l'élue...

Pourquoi donc, encore une fois, clierclier à l'affiner à la manière d'Onuphrc? Molière l'a pris en un pays où l'on ne snbtilisail pas. Ei l'on a vu par les deux lettres de Balzac que ce nom de Tartuffe se concilie mal avec toute hypothèse de distinction personnelle et morale.

Ce ;-;ueux qui, quand il vint, n'avait pas de souliers,

ce gueux est toujours un parasite! Si vous tenez à le faire « beau -, souvenez-vous aîors du mot de Dorine : Beau comme un singe! » En général, pour ce rôle comme pour l'interprétation de beaucoup d'autres, on ne s'en rapporte pas assez, au théâtre et dans les livres, aux j)rescrip(ions textuelles de Molière. On craint de tomber dans l'excès, et l'on ne se rend pas compte qu'avec -Molière, c'est précisément i)ar l'intégral respect de la vériié qu'on reste dans le naturel et qu'on échappe â la caricature. Chez lui, il faul voir les choses comme il les montre et ne pas manquer de confiance dans son génie. Pour l'intelligence parfaite des comédies de Molière, on

ne devrait jamais perdre de vue que mil poète dramatique n'a subi aussi profondément, aussi absolument Tascendant des milieux multiples où il a vécu. Il revint à Paris aprè=; douze années d'existence en province, après les douze années les plus actives de sa jeunesse et les plus fécondes de sa vie môme; il revint tout chargé et tout pénétré de l'air ambiant. Son imagination en travail s'y était fait une de ces habitudes qui sont bien une seconde nature. Les ibuclions de son génie, durant cette longue période, s'étaient harmonisées au climat. Penscz-y bien : douze ans dans la même atmosphère physique et morale! La trace devait en rester; les œuvres de Molière la portent, cette trace, et la portent toujours, malgré tout. Cette étude sur Balzac, dans ses rapports avec ^lolière, n'atteste-t-elle pas que la Com/esse d'Escavhagnas, puisqu'il s'est agi de cellc-lâ, est bien positivement^ une pièce inspirée, conçue et en partie composée dans le Midi? Avec la fameuse camtesse, ne trouve-t-on pas à Angoulème et l'original d'Alceste et, par Balzac, la définition et comme le mot de l'énigme de Tartuffe:'

La question des origines du théâtre de Molière, en cette occasion comme en d'autres, est posée, si elle n'est pas résolue. Elle est posée ici pour plusieurs comédies sur un même point de territoire; et le moins que je puisse dire en finissant, c'est que, non seulement à Angoulème même, j'aurais eu de plus nombreux souvenirs, de plus nombreuses dépositions historiques et littéraires â verser au dossier, mais que l'enquête est susce|)lible d'être continuée dans les principales villes de l'Ouest, du Sud-Ouest et du Midi, avec certitude de succès. On pourrait presque faire une édition provinciale des œuvres de

Molière avec le recensement des emprunts fails par son génie à la littérature, aux mots et aux mœurs de la province. C'est que, durant ces douze années dont je parlais, il semble que, par une mystérieuse loi de sa destinée conforme à un des plus curieux phénomènes de la nature, la fécondation de son cerveau de poète se soit opérée par l'influence d'effluves et de germes, comme la fécondation des fleurs. Telle que l'épanouissement prinlanier des plantes, l'efflorescence de la jeunesse de Molière, qu'on dirait livrée aux caprices du sort et du hasard, obéit à des règles fixes, s'ouvre aux souffles flottants dans chaque ville où s'arrête rillustre-Tliéàtre, si bien que toutes les grandes étapes de la troupe m'apparaissaient, maintenant, dans l'histoire de Molière à travers les provinces, comme autant de stations florales de son génie !

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