EN LANGUEDOC
Les Mémoires de Daniel de Cosuac, imprimés et publiés pour la première fois en 1852, sous les auspices de la"!^ Société de l'Histoire de France, renferment une page curieuse sur l'arrivée et l'admission de Molière et de sa troupe comique dans la maison du prince de Conli en Languedoc. C'est à qui, à présent, parmi les biographes de Molière, citera, àl'envi, ce fragment des » souvenirs du siècle de Louis XIV >', sans défiance contre le narrateur, médiocrement digne de foi, pourtant. — M. Louis Moland, qui n'avait pas inséré ce récit dans sa première édition des œuvres de Molière terminée en 1864, s'est bien gardé, en 1885, de l'omettre dans l'édition nouvelle qu'il vient d'achever. Et comme pour prendre à son tour ses précautions contre un pareil oubli, dès 1870, M. Eugène Despois, dans le tome premier de l'édition entreprise par la librairie Hachette, s'empressait d'annoncer qu'on trouvera tout au long le passage en
question dans la Xulicc hioc/raphigue ■■ qui doit former le tome dernier de la publication, mais que M. Eugène Despois, mort à la tâche, n'écrira pas.
.rip,nore si, comme M. Eugène Despois, M. Paul Mesnard acceptera sans contrôle et sans réserve la narration plus que suspecte de Daniel de Cosnac. Sainte-Beuve a eu beau la mettre en relief et la consacrer, pour ainsi dire, dans une (!e ses Causeries du lundi (tome III, page 240), il n'est pas possible désormais de raccueillir autrement que sous bénéfice d'iavcntaire. Dans celte page fameuse, et si souvent reproduite comme un véritable document historique, Daniel de Cosnac est d'une inexactitude flagrante.
Le doute n'est plus permis, .l'aurais voulu laisser le mérite d'une rectification en règle à l'initiative d'autrui; mais la Notice hio(jraphiqiie tarde à paraître plus que de raison, etje ne vois pas d'ailleurs pourquoi, sur ce point comme sur bon nombre d'autres, je ne prendrais pas personnellement les devants. — .le vais donc démontrer que le récit de Daniel de Cognac est un tissu d'erreurs et que, par suite, les réflexious dramatiques dont l'accompagne Sainte-Beuve portent radicalement à faux.
Pour la clarté de ce qui va suivre, quelques précisions chronolo{",i<jues sont d'abord nécessaires. — Molière et sa troupe étaient à Lyon dans les premiers mois de 1003.
CHEZ LE l'î<INf,E DE COXTI. 2ô7
C'est là et alors, durant le carnaval, que fut joue pour la première fois VKtourdi. Le 23 février de cette année, René Berllielot, dit Duparc, dit Gros-Rcnc, camarade de Molière, épousait " demoiselle de Gorle ", comédienne, dès ce jour célèbre sous le nom de mademoiselle Duparc. Au contrat dé mariage, passé le 19, figurent comme témoins : •■ •/. B. Pocque/in, Charles Dufresne, J. Béjard, Pierre iléveillon, aussi comédiens y^. 11 n'y a doue pas à équivoquer sur le séjour de Molière à Lyon a celle époque.
Dans le rapport au ministre de l'instruction publi({ue, où il rend compte de sa " mission '^ en province pour rechercher les traces de Molière (1864), M. Eudore Soulié a estimé justement intéressant de signaler, comme un synchronisme caractéristique, la présence, vers ce, même temps, à Lyon, d'un brasseur d'affaires, entrepreneur de spectacles, qu'on remarque assez souvent dans l'entourage de Molière. « Dans les minutes de G. Favard u se trouve, dit M. Eudore Soulié, un acte passé le '; 5 avril 1033, par Jean CassaUjnes, syndic du diocèse « de Xarhonnc, qui trois ans plus tard se rendit solidaire '•■- d'une assignation de cinq mille livres donnée par le " prince deContià Molière sur le fouds des étapes de la u province de Languedoc'. » Jean Cassaignes était-il â Lyon par hasard seulement? Pour croire à une coïncidence fortuite, il faudrait ignorer les relations antérieures de ce personnage avec la troupe de Molière. Le
'.rai fjii, ailleurs et je renouvelle ici expressément mes ré.'^crves snr la nalure de cette assignation; mais la « caution » prêtée au prince de conti par Jean Cassaignes est certaine, et c'est l'esseuliel fiiiiiit à la preuve de leurs rapjjorts d'argent.
21 décembre ITJiO et le 10 janvier 1650, Molière avait séjourne à Narbonue, et Jean Cassaignes, dès lors, avait formé « le projet d'établissement d'un jeu de paume >•, comme il appert d'une délibération municipale de Xarbonne du ': 21 mai 1G.50 ■. Les maiircs paumicrs, je ne l'apprendrai à personne, louaient leur salle ;iux comédiens. Celui-ci, Jean C.assaip,nes, spéculait en toutes sortes d'exploitations. Bail de {"ournisscment de la pelite boucherie -, — .. bail à ferme du droit de robina[;e ", — délégation rémunérée aux Étals d'Orléans (février IfJiO) : tout lui est bon, il fait argent de lout. Il a constamment la main dans les finances du diocèse de ^"arbonue, comme « syndic >-, et dans celles de la province de Lauguedoc, en qu.dité « d'étapier -. Le jour oii ."Madeleine néjart fera sur la province de Languedoc un placement de dix mille livres -, un des témoins de l'acle qui la constitue créancière sera positivement Jean Cassai;;ncs, toujours là (I" avril 10.55). Ce n'est donc pas sans raison qu'on devait préalablement constater sa rencontre à Lyon avec .Molière. Ku quoi pouvail-ellc lirer à conséquence? .\u point de vue du i-appel el du retour de .Molière en Languedoc pour une nouvelle camj)agnc.
Cette année, la session des États de la ])rovince se icnail à une dale inusilée : l'assemblée siégea â Pézénas du 17 mars au \" juin'. Les comédiens qui avaient riiabil nde de donner des représentations devant les
' Coniiiie une autre conjerlnre de même soric, que la docouverlc (l'un autographe de Molière par l'archiviste de l'Ilcranlt a confirmée, mon hypothèse déjA émise de la présence de Molière à l'czcnas, an cours de l'été de 1653, a toutes chances de se vérifier, ■le la mainliens formellement.