‹ Autour de MolièreChapitre 19 sur 24 · CHEZ LE PRINCE DE CO.NTI · texte numérisé non relu

CHEZ LE PRINCE DE CO.NTI

a{jit derrière le rideau et comme entrepreneur de spectacles; mais il arrive à ses fins : Molière entre dans la maison du prince. En 1G:)5, c'est Jean Cassaignes qui sera, je le répète, l'un des témoins de l'inscription des « dix mille livres » prêtées par Madeleine Béjart à la province de Languedoc, parce que cet argent est censé provenir du prince de Couti. En 1656, c'est Jean Cassaignes qui servira de caution ^ au prince pour six mille livres dues à Molière. Enfin, en 1G81, après la mort de Conti et de sa veuve, Jean Cassaigncs deviendra l'intendant de la maison du fils aine du prince. Est-il vis-à-vis de IMolière autre chose qu'un entrepreneur de spectacles? A coup sûr, il a des intérêts dans l'exploitation de la maison de Conti. 11 tient caisse ouverte aux besoins; et l'on compte avec lui, sans qu'il y paraisse toujours. Cosnac agissait à sou instigation sans avoir l'excuse de ne pas s'en douter '.

' Ce n'est pas sans précautions ni références prises que nous donnons à Jean Cassaif^nes, — qu'il ne faut pas confondre avec le notaire Jacques Cassaignes de Xarijonne aussi, — le rôle financier, assez important, qu'il joua, au temps de Conti, dans le bas Languedoc. Jean Cassaignes était mêlé alors à toutes sortes d'affaires communales et administratives. — Au 17 décembre 1650, pendant la session des États à Pézcnas, à l'heure même où Molière délivrait à la Bourse de Languedoc son reçu récemment découvert par M. de la Pijardière, à celte heure même, Jean Cassaignes et un sieur Bruyère étaient appelés à un rendement de comptes pour fournilurci de blés, devant une commission de l'assemblée languedocienne, commission composée de - l'éveque de Nimes, du baron de Tour de Beauvoir et de Dunois, consul de Carcassonne». — Au mois d'octobre IGJG, Jean Cassaignes recevait quittance du baron de Puisserguier, gouverneur de Béziers, de la somme de ' trente mille livres " pour le rachat de cette charge de gouverneur; et le 20 avril 1657, . le sieur de Rate, receveur des tailles au diocèse de Béziers», déclarait que, -faisant» pour les principaux habitants et taillables de ladite ville », il avait remboursé ces

Coiîckioiis.

Les lettres et i'art dramatique n'ont pas à craindre d'être ingrats pour la mémoire de Cosnac, eu ne lui sachant aucun gré de la conduite qu'il se prête en faveur de Molière. Le « peu d'intérêt » qu'il prenait à la comédie révèle assez qu'il agissait sans la moindre pensée de dévouement à la cause du théâtre et de ^îolière. P.cnversez les termes de la question, faites patronner Cormier par Jean Cassaignes, et c'est Cormier qui par l'entremise de Cosnac sera finalement pensionné par Conti! Très probablement, Cosnac n'eiU jamais eu à se faire lionneur après coup, et après la mort de Molière, avec une modestie hypocrite, d'avoir contribué à son entrée au service du prince, si Molière, quelque renommé qu'il fût déjà, dès 1653, n'eût pas été soutenu par Cassaignes.

A la Grange des Prés, au mois de novembre de celte année, il vint du reste, et à plusieurs reprises, un pro-

Ircntc mille livres ."i Cassa i;;iies, > n'ayant m cela ledit Cassaignes fait 'juc tant seulement presler son iium ». licilKirquez ici que presque à la inôme date, Cassaifïues est ' préte-iiom .> pour le prince de Conti vis-à-vis de Molière, comme il Test pour la ville de Béziers vis-àvis de M. de Rate.

On le voit, ces renseifjnements inédits nous montrent sows un jour tout autre ce .Jean cassaiijnes que AI. Lmmanucl li.iymondei tous les molicristes à l;i suite nou^ représentaient comme un bon et honnête bourfifeois, ■ entrepreneur d'étapes -, c'est vrai, mais homme plein d'oblij',eance, et, uniquement par bonté de cœur, se substituant au prince de Conti pour acquitter une dette du prince au profit de Molière! Jean Cjssaijjnes était banquier; il prétait des fonds — et ù taux usnraire même. Il y a des vérités bonnes à dire une fois pour toutes, et celle-ci en est une.

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lecteur de Molière qui, mieux que Cosnac, certainemeuî c lui fit rendre jusiicc , — c'est le comte d'Aubijoux, que Molière coanaissnii depuis des aanccs et qu'il ne tarda pas à rejoindre a Montpellier.

...J'arrête la cette élude. Pour ceux qui ont cru jusqu'à ce jour que les relations de .Molière, comédien, avec le prince de Conti ne commencèrent qu'en Languedoc, en 10.33, je prends la liberté de les avertir : fque dans le tome premier de Molière inconnu, ^'dX essayé de prouver que ces relations étaient po-sibles et probables à Paris, en 1654-45; 2" que dans le chapitre relatif à Louis XIV au Casino, j'ai peut-être prouvé que Molière et le prince eurent, pendant l'année 1651, cent occasions pour une de se rencontrer à Paris. Quand la pensée vient â l'abbé de Cosnac ■• d'appeler Molière -, à la simple nouvelle qu'il est en Languedoc, ne laisse-t-il pas supposer qu'il le connaît déjà de réputation? Conti le connaissait à coup SLh% et en affectant de n'en rien savoir, Cosnac commet une imposture déplus!

HISTOIRE D'UN BiiXET

LF BALLET DES ISCOMVÀTinLES ATTRIBUÉ A MOLIÈRE

Voilà une (rentaiue d'iiiinées que M. Paul Lacroix, le bibliophile Jacob, â qui l'érudiliou française en général et l'érudition moliéresque en particulier sont redevables de tant et de si heureuses découvertes, eut la bonne fortune d'exhumer des calacombes de la Bibliothèque nationale un livret — le seul exemplaire encore connu — du Ballet des Incompatibles, dansé à Montpellier devant Mi/r le prince et Mme la princesse de Contij, et imprimé ^' à Montpellier par Daniel Puech, imprimeur du Roy et de la ville, MDCLV ». M. Paul Lacroix d'abord et quelques moliérisfcs ensuite crurent pouvoir attribuer la paternité de ce ballet â Molière lui-même, qui de nom et de fait y joue deux personnages. Attribulion risquée et brusquée, que rien n'est venu justifier! La critique historique et littéraire ne l'a pas admise. 'J'outefois, dans les deux dernières éditions complèles et savantes de Molière, publiées par M. Louis Moland (chez Garnier frères) et par MM. Eug\ Despois et Paul Mesnard (chez Ha-

27 3 lIISTOir. E I) UN BALLET.

clîctte), on a donné place an Ballet des InrompaHhUx dans !e premier tome des œuvres, parce qu'il ne semble pas impossible que .Molière y ait partiellement collaboré. A tout prendre et toute collaboration mise de côté, la présence de Molière dans la pièce esi une preuve certaine de son séjour à Montpellier en 1655 : une preuve qui a été, depuis la découverfe du ballet, suivie de nombre d'autres, mais qui longtemps était la seule comme la première. On a donc là, à défaut de mieux, un document authenlique pour servir à la biographie de Molière en province; et c'est même l'information positive la plus curieuse que nous possédions sur le milieu et la société où vivait le poêle à cette époque de sa vagabonde existence. Ce ballet est véritablement une manière de chronique de la vie parisienne en province, — comme un thapiire détaché de l'histoire de la cour à la campagne. Les noms de la haute aristocratie française qui y figurent dans l'entourage du prince de Conti attestent que pour l'esprit, la politesse, le bon ton et l'élégance, Montpellier n'est pas loin de Paris — pendant la représentation du Bal Ici des Incompatibles.

Mais, d'abord, à quelle date exacte faut-il fixer cette représentation? M. Paul Lacroix indicpiait la fin de l'année " 1051 », et quelques érudits partagent encore son avis, sous prétexte que des fêles durent être données au prince et à la princesse de Conli à leur entrée à Montpellier à l'ouverture des États de Languedoc, cpie le prince venait présider pour le Roi. C'est bien en de telles occasions que se représentaient d'oriliuairc les ballets; mais le millésime de « MDCLV > que |)orIe le livret original coupe court à toute eonleslatiou. Un

IIISTOIRii D'UN lîALLtT. -m

usage aussi conslant que la propre raison d'èîrc des ballets de cour (et celui-ci en est un) faisait distribuer aux assistants, figurants el spectateurs, le programme {entrées, vers el récits) pour riutelligence même de l'action chorégraphique; et ce programme était fatalement imprimé d'avance. Du reste, plusieurs circonstances particulières infirment l'hypothèse de M. F'aul Lacroix et autres érudits.

Il n'y eut pas de réception solennelle. Le prince de Gouli, venu de Perpignan, était à ftîontpcllier huit ou dix jours avant la princerse. Celle-ci, arrivant de Paris, lui écrivait, " de Roanne, le 2i novembre 1G54 > , qu'elle ne serait auprès de lui que dans les premiers jours de décembre. Le prince alla au-devant d'elle avec quelques officiers et domestiques de sa maison; et, sans grande cérémonie, elle fit son entrée dans la ville. Aucun chroniqueur ni mémorialiste local ne rapporte que des fêtes quelconques aient eu lieu à cette occasion. En outre, une parlicularité du livret corrobore la double objection fournie par le millésime et par le silence des annalistes de Montpellier. C'est la veille même de l'ouverture des États (7 décembre) que le prince apprit la mort du poète Sarrasin, secrétaire de ses commandements. Le fait est précisé par les Mémoires de l'abbé de Cosnac. Or, les mèines Mémoires affirment que le jour même de la mort de Sarrasin, Guillerague, secrétaire particulier, à qui le prince destinait la succession du défunt, était u à Bordeaux «. Est-d possible de coucdier l'absence de Guillerague avec son rôle nominatif dans le liallet des Incompatibles le 7 décembre 1654? Force est d'admettre que ce ballet fut dansé postérieurement à cette date. Il ne le

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