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AFFAIRE

DU SIEUR POOUELIN

La première partie de Thistoire de Molière est trop peu connue encore malgré les investigations incessantes desérudits, pour ne pas réserver parfois aux chercheurs la surprise de quelques découvertes piquantes. Comme on ne saurait penser à tout, l'idée n'est jamais venue aux biographes patentés de Molière de consulter aux Archives nationales certain volumineux recueil manuscrit catalogué comme suit : « K 2. — 125. — Inventaire des tiltres de S. A. S. Monseigneur le prince de Conty, lesquels papiers concernent les affaires de la maison et non les terres. » Le prince Armand de Bourbon, frère du grand Condé, avait cependant joué un rôle assez important dans la vie de Molière pour que l'espoir de trouver trace des rapports du poèle avec le prince, dans les « papiers » de la maison de Conti, pilt naturellement germer dans l'esprit d'un raoliériste. Il n'en a rien été, et c'est grâce à cette omission que j'ai pu naguère offrir aux lecteurs du XIX° Siècle (25 août 1885) la primeur d'un document doublement curieux, et parce qu'il est inédit, et parce

qu'il tend à faire sortir la biographie de Molière des banalités courantes. D'une authenticité irrécusable, ce document comporte, de quelque façon qu'on Tenvisage, des conclusions très caractéristiques, car il révèle et il atteste que vers l'époque où Molière entra au service — pour le « service de la comédie » — du prince de Conti, Molière, par lui-même ou par ses parents, devint le créancier de son protecteur pour une somme de « cent mille livres » î...

Au seul énoncé de ce fait inouï et surtout eu égard à l'énormité de celte somme, équivalente à un demi-million de francs de nos jours, on peut être tenté de croire qu'il s'agit encore ici d'une de ces fantaisies d'érudition romanesque, dont usent et abusent quelques moliéristes. ,1e m'empresse d'aller au-devant de tout soupçon de paradoxe; et je vais commencer par établir la vraisemblance du fait avant d'en prouver la véridicilé positive et formelle.

VInvenlaire des litres et pièces des archives de la maison de Conti fut dressé par de Faverger, bibliothécaire de la famille, qui le termina, en le cerlifianl conforme, « le 20 décembre 1712 . Entre toutes, l'analyse de la liasse 30, cote (iG, intéresse les lettrés, car elle renferme l'énumération d'une série de pièces relatives aux affaires contenticuses avec le personnel de la maison, fonctionnaires, pensionnaires, serviteurs, enfin, domestiques de foutes sortes et selon l'acception du mot au dix-septième si('cle. Dans ce groupe figurcnl nombre de personnages céU''l)res, Sarrasin, Jacques Esprit, de l'Académie française, le fameux abbé Hoquette, l'abbé de Ciron cl d'autres qui appartiennent de près ou de loin

à l'histoire littéraire. C'est là aussi qu'est inscrile Vaffairc du sieur Pocquelin à son ordre de date, c'est-à-dire entre un règlement de compte de l'abbé de Florent, chargé, en 1648, de négocier à Rome l'obtention du chapeau de cardinal pour le prince de Conti, alors • prince ecclésiastique ', et un règlement de compte de l'abbé Roquette pour « avances et satisfaction de ses services . L'abbé de Florent ne fut payé qu'après la mort du prince de Conti : il toucha 6,000 livres ■■ . L'abbé Roquette attendit moins, quoique ces liquidations traînassent en longueur : il fut payé, pour solde, le 27 octobre 1663. Il est vrai de dire que l'abbé Roquette eut l'habileté d'opérer une manière de transport de créance et de substituer à lui-même son successeur auprès d'Armand de Rourbon. L'abbé de Ciron, qui le remplaçait dès le mois de mai 1656, se porta caution de la dette du prince.

Il faut qu'on sache que les serviteurs de tout rang et les valets eux-mêmes touchaient très irrégulièrement leurs honoraires ou leurs gages, — quand ils les touchaient. La maison du prince vivait d'emprunts et d'expédients, depuis que Conti s'était installé en son château de la Grange des Près en Languedoc (août 165,3). On devait partout, et - tellement, dit Daniel de Cosnac en ses Mémoires, qu'il redoutait qu'il ne lui fût fait quelque affront •. Un jour, le maître d'hôtel vint annoncer qu'il n'y avait plus d'avoine pour les chevaux, et que les marchands de volaille étaient les seuls fournisseurs de Son Altesse qui ne refusassent pas tout crédit. « Eh bien, ■qu'on donne des poulets aux chevaux! - cria le prince. La ruine d'un grand seigneur s'accomplissait, là, selon

les règles. Bien entendu, l;i fortune de quelques intendants suivait une progression inverse; et l'exemple de Sarrasin est justement une preuve non seulement de reurichissement d'un domestique aux dépens du maître, mais de la possibilité pour un simple poêle de prêter un demi-million et plus à un grand seigneur. Ici les chiffres seront véritablement éloquents.

Sarrasin " avait toutes les finances " du prince à sa disposition, cl, comme dit Daniel de Cosnac, ' seul - il était dans '• le secret de ses affaires ". Or Sarrasin, le poète Sarrasin, d'après V/nventaire (liasse 31. cote HH, page 606), laissa à sa veuve une créance effective sur Conti de ^ 136, .370 livres 14 sous 3 deniers -•, dont le solde, soit 17,000 livres, ne fut compté définitivement que neuf ans après sa mort, en 1663, et à force de

poursuites . Du reste, Sarrasin ne fut pas le seul poète dans ces conditions. Après la retraite de l'abbé de Cosnac, qui lui avait succédé et qui résigna ses fonclionspour révêché de Valence (1635), Jacques Esprit, Tauleur des Maximes un instant comparées et égalées à celles de La Hochefoucauld, — « la comparaison ne se lait plus el ne djit pas se faire -, observe Sainte-Beuve ; — Jacques Esprit, dis-je, ne devint à son lour intendant de la maison de Conti que moyennant un versement, j'allais dire un cautionnement d'exploitation de

40,000 livres . La liasse 21, cote Y, eu fait foi, à la date du 12 juillet 1655. Mais ne retenons que l'affaire fli; Sarrasin, (ju'un poète comme Jacques Esprit prête à un prince du sang l'éiiuivalent de 200,000 francs de iioirc monnaie aciuellc, certes, c'est déjà un joli denier. ^'im|)orlc. Ce n'est pas suffisamment concluant pour la

dcmoustratioa que nous avons en vue. La créance Sarrasin, évaluée à plus de 650,000 francs, est autrement sijjnificative. Et quand nous aurons expliqué comment le poêle Sarrasin pouvait disposer d'une pareille somme, la question de savoir si Molière pouvait en faire autant sera, on va le voir, singulièrement éclaircie.

C'est à la recommandation de son intime ami Tévèque du Mans, — un Lavardin, — que Sarrasin éiait entré comme intendant chez le prince de Con(i. Les Lavardin,

grands mangeurs -, dit Scarron, étaient, depuis trente ans et chaque fjis que de besoin ", les débiteurs de

Louis Poquelin -, gros marchand, parent de Molière. On n'a qu'à ouvrir le Dictionnaire critique d'histoire et de biographie de Jal pour s'assurer qu'à trois reprises bien spécifiées, les Lavardain, par-devant notaire, avaient été les obligés de la famille de Molière. Le poète Sarrasin le savait. 11 savait qu'il y avait caisse ouverte pour les grands seij',neurs et non pas uniquement chez " Louis Poquelin • , mais encore chez les autres Poquelin, gens fort riches, icls que le vieux Kobert Poquelin, assez riche, lui, pour laisser une fortune à chacun de ses « vingt eniauts ». Nul doute que Sarrasin n'ait vu le parti à tirer de Jean- Baptiste Poquelin (Molière) pour son entrée en relation avec sa p:iren!é, le jour où, Molière étant " appelé ^^ à jouer à la Grange des Prés, Sarrasin insista auprès de Conti pour qu'il lui fi\t donné pension ■■^. Ce qu'il y a de certain, c'est que trois mois après l'entrée de Molière et de sa troupe au « service d:* prince de Conti, Sarrasin négociait à la fois à Paris le mariage de son maître et un empruut de " cent mille livres » pour monter la maison de - Leurs Altesses Mgr de Conty et Mme de

Martinozzi ". Les bailleurs de fonds s'appelaient : « Jean-Baptiste, Robert et Pierre Poqueliu », comme il résulte du documeni que voici :

;< La deuxième liasse de la cotte GG est une copie informe et non signée d'une obligation de 100,000 francs que les sieurs Jean-Baptiste, Robert et Pierre Pocquelin ont preste à S. A. S. Monseigneur le prince de Conty, et mise à Tinstant entre les mains du sieur Ranger, son trésorier, pour sûreté du dit prest. Son A. S. consent que lesdils Pocquelin reprennent cette somme de 100,000 livres sur celle de 22.3,000 donnée à S. A. S. par le Roy en considération de son mariage, et mesme sur les revenus de ses biens esnoncés dans un estât qui est altacliéà ladite copie d'obligation, qui ne sont signés n'y l'un n'y l'autre. «

Où esl l'original de cette - copie non signée ■; ? Voilà ce qu'il importerait de savoir au juste. Il esl apparemment où sont tant d'autres documents dispersés, disparus et désormais introuvables. Faute de mieux, il faut se contenter de ce qu'on a : c'est déjà beaucoup que cette constatation d'uu fait non seulement ignoré, mais à cent lieues d'élre pressenti. Dés mainlenani, et avant fout commenlairc explicatif de celle '■ affaire ", il est évident que des rapporis d'inléréls enire le prince et la lamille Poqueliu ont immédiatement suivi Tenlréc de Molière dans la maison de Conli.

Les dates sont là. Sarrasin partit pour Paris dans la seconde quinzaine d'octobre 1653, précisément quand la troupe de Molière quittait la Grange des Prés pour se rendre à Montpellier avec le prince, que le comte d'Aubijoux était allé chercher pour lui faire fête « dans son gouvernement «. Dès le 7 janvier 1654 ", comme en témoignent « treize pièces de fournitures et pourvoiries pour la maison, ' écuries - comprises, du prince de Conti, dès le 7 janvier 1654 ", Sarrasin avait fait de grands achats d'ameublements et de " marchandises ", et le total de ces dépenses justifiait, et au delà, un crédit de " cent mille livres . Dès ce jour, il devait savoir où les trouver. Et, sans s'aventurer dans les conjectures, peutêtre est-il permis de constater la coïncidence des séjours simultanés à Lyon, le 10 janvier 1654, du prince de Conti et du marchand tapissier du Roy eu cuir doré -, Jean Boudet, père de cet André Boudet qui, le 15 janvier 1651 , avait précisément épousé une sœur de Molière, Marie-Madeleine Poquelin... Mais tenons-nous-en à l'/nventaire.

La " première liasse, cote A ' , nous apprend ou nous confirme que le cootrat de mariage de Conti avec la nièce de Mazarin, Anne-Marie Martinozzi, fut passé au chasteau du Louvre, en présence de Leurs Majestés, le 21 février 1654 ' . En considération » de ce mariage,

le Roy a donné à mondit seigneur le prince de Conty la somme de cejit cinquante mille livres pour l'honneur que ledit seigneur prince a d'estre du sang et ligne de Sa Majesté . De son côté, à litre de cadeau de noces, la Reine mère donne ^ septante cinq mille livres •. Les 225,000 livres mentionnées -■ dans l'affaire Poquelin ■•

sont bien réellement représentées. La Reine fit payer sur sa cassette privée, à une date inconnue; mais pour les 150, 000 livres octroyées par le Roi, - M. Guénégaud, trésorier ordinaire de l'épargne du Roy, en date du 1" décembre 1654 ", les remit à [Mic/iel ou Charles?) Fremyo, « sur quittance de Galloys, notaire ■.

Maintenant remarquez que si Galloys est le notaire de Conti, comme d autres actes l'établissent, ce (Michel ou Charles?) Fremyn, à qui les cent mille livres sont remises, n'est pas le trésorier du prince. Fremyn, d'après un acte de 16il, publié par le Moliérisle {lomcl\ , page 309), Fremyn avait é!é le procureur de .lean Po juelin, tapi.ssicr et vallet de chambre ordinaire du Roy, père et tuteur des enfants mineurs de deffuuîe Marie Cressé "; et rien ne prouve qu'il n'était pas en cette ■ affaire - encore le fondé de | ouvoir des Poquelin, surtout de Molière en particulier.

Peut-être objec!cra-t-on, pour s'empêcher d'admettre la participation directe et personnelle de Molière à cette affaire, oii cependant V Inventaire semble ne reconnaître que le seul Poquelin ■ connu dans la maison de Conti, peut-être objectcra-t-on que l'identité du .Jean-Baptiste ici en cause et du | oèle pensionnaire ■ du prince est insuffisamment démontrée. Il y a prétexte à équivoque, en effet, car un des fils de Robert Poquelin se prénomm.iit exactement comme lui ' Jean-Baptiste '■. Mais celuici, qui se maria, dit-on, en 1649, à Anne de Faverolles, on serait bien en peine de soutenir qu'il s'occupait d'affaires en 165i. Pierre Poquelin élail un des deux oncles de Molière; il avait une entreprise de messageries cuire Paris el ritaiie par Lyon. Ouant à ' Robert ", le

chef de la famille, ua des premiers aclionnaires de la Compagnie des Indes (il possédait 'i trois vaisseaux »), quelle raison aurait-on de ne pas le trouver là dans son rôle de banquier, entre son parent Jean-Baptiste Molière, qui lui amène une affaire " à gros bénéfices sans doute, et l'oncle de ce même parent qui, à la rigueur, se porte caution solidaire du poète?

Quand Molière revint du Languedoc, il arriva à Paris avec la réputation d'y avoir fait fortune : à tel point que, six mois après l'installation de sa troupe dans la capitale, le bruit c;)urut, et Gui Patin le nipporte dans ses Lettres, que Joseph Béjart, son ancien associé, laissait en mourant 24,000 écus d'or . 11 faut bien supposer que ce n'était peut-être pas absolument en donnant des représentations de comédie à ■ 10 et 20 sols - par place que Molière et ses camarades avaient réalisé de pareils profits, — pas plus que Sarrasin en composant des sonnets et des madrigaux!

Au demeurant et de compte fait, la révélation que nous devons à Y Inventaire est-elle à ce point inconciliable avec ce que nous raconte tout au moins uu des biographes de Molière, pour qu'on hérite à l'accepter comme possible et probable? On a rabroué Grimarest pour avoir prétendu que le prince de Conti, à la mjrt de Sarrasin, avait offert la charge d'intendant à Molière, qui la refusa. Eh bien, mais il semble que la proposition, contestée, amèrement niée par M. Bazin, correspond assez logiquement à la considération littéraire et financière dont, d'après ï Inventaire, Molière devait jouir à l,i cour de Conti. A la mort de Sarrasin, c'est-à-dire le jour même de louverture de la sessijn des états à Montpel-

lier, Conli, qui la présidait, tourmenté par la terrible nécessité de faire figure et par l'impossibilité de se passer du concours d'un « habile homme ' comme Sarrasin, Conti ne devait-il pas trouver tout naturel de s'adresser à îMolièrc et, sous le couvert du privilège accordé à Molière comme organisateur de ses fêtes, de le constituer de fait le commanditaire de sa maison? En apparence, un poète eût remplacé un poète; en réalité, un bailleur de fonds eiU succédé à un bailleur de fonds.

VInventaive donne raison à Grimarest. Et je ne sais rien qui donne tort à V Inventaire. En vérité, si le poète Sarrasin pouvait être créancier du prince pour 136,000 livres, pourquoi le poète MoHère, par le crédit de sa riche |)arcnté, n'aurait-il |iu l'être aussi pour 100,000? Notez que, abbés ou poètes, tous les pensionnaires de la maison de Conti s'enrichirent au service du prince, el notez enfin que cette aJJ'aire du simr Pocquclin, dans la pensée de l'archiviste du prince, est si bien une njfaire domestique, qu'elle est classée spécialement dans la catégorie des serviteurs du prince, dans la catégorie des gens de lettres, et qu'elle serait la seule de sa nature mise à une telle place, si elle ne conceruail que les ban([uicrs Po- (jiielin!

Les jjréjugés biographiques <pii font vivre Molière en province dans la misère ^ prévaudront-ils encore el toujours contre le démenti (pie leur donne un documenl aiillienlique?

F>e documenl esl là...

LE

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