MÉDECIN VOLANT
A PÉZËNAS
Pézénas était, au dix-septième siècle, une fort jolie petite ville qui exerçait, à première vue, sur le voyageur, comme une fraîche et délicieuse séduction. Entourée de jardins et de vergers, au centre d'une vaste et fertile plaine, qu'arrosent la Peyue et l'Hérault, et que borne à l'horizon lointain l'harmonieux contour des collines, alors boisées et verdoyantes, elle ressemblait à un nid coquettement dissimulé dans la verdure et les fleurs. Tout ravi de son air de gaieté et de prospérité : « Vraiment ! ' s'écriait Louis XIII, lors de son voyage dans le Midi, en 1622, " vraiment, je n'ai point vu de ville plus charmante depuis Paris ! ' Étrangers et riches oisifs y séjournaient volontiers en toute saison^ comme en un lieu de plaisance et d'agrément. — Les états de Languedoc, qui connaissaient les bons endroits, y tenaient d'autant plus souvent leur session annuelle,
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qu'à proximité de Pézcnas se trouvait le châleau de la Grange des Prés, résidence successive des ducs de Montmorency et des princes de Confi. Le 4 novembre 165."), rassemblée languedocienne vin! y siéger une fois de plus, sous la présidence dWrmand de Bourbon, prince de Conli, qui, par délégation royale, remplaçait Gaston d'Orléans, gouverneur en titre de la province. Ces réunions mettaient en mouvement toute la population à cent lieues à la roude. Nobles et lettrés, curieux et mondains, y accouraient de toutes parts, pour leurs intérêts ou leurs plaisirs. Des réjouissances publiques s'organisaient pour faire diversion aux affaires; et comme le gont du théâtre était particulièrement très vif dans le bas Languedoc, la comédie devait être de toutes les fêtes. C'était une bonne aubaine, pour une t roupe de comédiens de campagne, d'être choisie pour '= le service des états . Elle avait là, six mois durant, des recettes assurées. Molière et ses camarades n'avaient rien négligé, dès leur arrivée dans le pays, pour obtenir la préférence; et ils y avaient si bien réussi (jue, seul, rillustre-Théâtre jouait désormais en ces occasions. Du reste, de toutes les compagnies de comédiens ambulants (jui exploitaient les provinces, aucune ne songeait même plus à disputer la faveur publique à la troupe de Melière dans le Midi. Grâce à un clicf sis|)iri!uel et si adroit ' », grâce à un groupe assorti d'acteurs d'un talent éprouvé, grâce à ' la richesse des costumes » et des décors, grâce à la variété et à l'attrayante originalité d'un répertoire sans cesse renouvelé et où la satire des
' Douneau de Visé, Xouivllcs iwuicUcs.
A PÉZÉIN'AS. 95
mœurs et des ridicules contemporains stimulait de plus en plus l'attention des spectateurs ; grâce à cet ensemble, en un mot, de qualités supérieures, toute concurrence était devenue impossible. Molière se trouvait donc à Pézénas, dès l'ouverture des états de 16ôô, et même, cette fois, à un litre officiel qu'il n'avait pas eu jusquelà, car cette année il avait été expressément commandé ". C'est que, de jour en jour, on l'appréciait mieux et comme acteur et comme auteur.
La série des représentai ious dtiunées à Montpellier pendaut la session précédente, l'éclatant succès de V Étourdi à Lyon, la popularité croissante de son nom et de ses pièces dans toute la contrée avaient donné décidément l'éveil sur son véritable mérite. Dans l'intervalle des six mois qui s'écoulèrent du 4 novembre 165.5 au 22 février 1656, fin de la tenue des états, Pellisson, qui vint à Pézénas pour rendre un pieux devoir posthume à la mémoire de >on ami Sarrasin, et qui devait, quelques années après, composer le prologue des Fâcheux; Jacques Esprit, de l'Académie française, alors attaché à la maison du prince de Conti, et bien d'autres esprits éclairés qui, alors, virent Molière à l'œuvre et que l'œuvre de Molière attirait, n'avaient-ils pas le pressentiment de ses hautes et glorieuses destinées futures? Dans tous les cas, ce n'était pas comme des comédiens vulgaires que Molière et ses camarades étaient traités dans l'enloura^je de Conti; et quand Dassoucy, généreusement reçu comme -< un frère « à leur table, durant ces six mois, déclare n'avoir jamais vu tant de bonté, " tant de franchise ni tant d'honnêteté que parmi ces « gens-là, bien dignes de représenter réellement dans
m LE MEDECIX lOLAXT, DE MOLIÈRE,
le monde les personnages des princes qu'ils repré- " sentent tous les jours sur le théâtre ^ ; quand Dassoucy parle de la sorte, on peut croire, après tout, qu'il traduit avec ses seuliments personnels de reconnaissance la secrète opinion de bon nombre de Languedociens sur Molière en particulier. — Évidemment riUustre-Tliéûtre, en dehors d'un cercle de choix et d'élite, suscitait encore d'autres sympathies que des sympathies intellectuelles et littéraires. Il en eût trop coûté, d'ailleurs, à l'amourpropre de Madeleine Béjart et de Thérèse Duparc de ne point provoquer, en laveur de leur jeunesse et de leur beauté, des préoccupations moins abstraites et plus mondaines. A l'exemple du mailre, la petite cour de Conti était experte eu équipées galantes. Parmi les vingt barons qui siégeaient aux états, parmi les trois cents gentilshommes qui s'empressaient autour du prince, Madeleine Béjart et Thérèse Duparc avaient à qui parler. Mais nous n'avons pas à faire, ici, à leurs charmes la part qui leur revient dans les succès collectifs de l'Illustre-Tliéàtre.
Pour faire les honneurs de sa présidence aux membres des étals, selon l'usage, Conti, qui ne possédait, à Pézénas, aucune de ces - belles maisons alors renommées, au dire de l'abbé d'Expilli, dut s'installer, avec la princesse sa femme et toute sa suile, dans l'hôtel de M. d'Alfonce, baron de Clairac, de Monlouse et d'Entraigues, grand prévôt de Guyenne, qui avait épousé, en 1()il, une des plus jolies personnes de France, autrement dit cette Ilenrietle-Louise de Cavoye, l'un des douze enfants de Mme de Cavoye, dame d'honneur d'Anne d'Autriche, dont l'apparition à la cour avait été
un véritable événement, à en croire les chroniques d'alors. « Mme de Cavoye, Mme Pilou et Mme Cornuel, ce sont trois originaux », a dit Tallem;int des Réaux. La fille de Mme de Cavoye n'avait ni moins d'originalité ni moins d'esprit. Son incomparable beauté avait été célébrée par les poètes à la mode. Boisrobert prétend
Qu'Apollon et ses nourrissons L'accablaient d'airs et de chansons.
Quoiqu'elle touchât maintenant à la trentaine, elle n'avait rien perdu de ses éblouissants attraits. La noblesse languedocienne aimait à fréquenter l'hôtel d'Alfonce à cause d'elle, bien avant que Conli l'eût choisi pour ses réceptions princières. Elle y trônait dans tout son éclat, à présent plus que jamais, et sans que la princesse de Confi en pariU offusquée. Au contraire, la douce, mélancolique et maladive Marie Martinozzi, la nièce un peu sacrifiée do Mazarin, avait pour le bruit et la représentation trop peu de goût pour ne pas lui savoir gré d'être remplacée et mise dans la pénombre. La princesse de Conti se plaisait à convaincre la baronne d'Alfonce de cet ingénieux sophisme, que les devoirs de l'hospitalité l'obligeaient à cette sorte de suppléance.
Une légende locale ' veut que, pendant le séjour de Molière à Pézénas, une intrigue amoureuse ait existé entre lui et une noble dame des environs, la châtelaine de Lavagnac. La baronne de Florac était bien une des habituées de l'hôtel d'Alfonce ; et peut-être est-ce là, si
' Emmanuel Raymond, Pérêijrinations de Molière en Languedoc.
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intrigue il y eut jamais, que la liaison commença '. Quoi qu'il en soit, c'est là que Molière et ses camarades jouaient d'ordinaire, comme le donne à entendre un passage des Registres manuscrits des états de Languedoc, qui mérite d'être cité : 9 novembre. Les ' évêques de lîéziers, d'Uzès et de Saint-Pont, en rocliet et eu camail; les barons de Castries, de Villeneuve et de Lanta, députés par les états pour complimenter S. A, R. le prince de Conli, se rendirent en l'hôtel de ' M. d'Alfonce, où logeait ledit seigneur. Le prince de Conti les reçut à la porte du vestibule qui regarde !a ' cour, et, après les avoir fait entrer, leur dit qu'il était forcé de les recevoir en cet endroit, parce que sa rhamlne était dans tm extrême désordre à cause de la comédie ; ?,{iv ce, les compliments furent faits. Après
' si l'on avait la certitude de celte intrigue entre Molière et Mme de Florac, on pourrait être tenté d'ajouter qu'elle cessa d'être platonique vers la fin, car huit mois après le départ de Molière (il quitta l'ézcnas le 23 février 1656, — voir le Molién'ste du 1" avril 1881), on haptisait un enfant nouveau-né au chûteau de l.avafînac. Voici, à ce sujet, l'acte que j'ai découvert dans les archives municipales de Montafynac, dans un re{ïistie des naissances : — « l.e xxl) dudit mois d'octobre audict an 165G a été .. liaplibée dans la cliapclli' du chasteau de Lavanhac, Françoise ' Gabrielle de Mirmand, fille de messire François de Mirmand, . baron de Florac, et de madame Isabelle de Pcijrat. /'. messire (iabriel - de Mirmand, cons.dcrc au l'arlement de Thse, oncle de la bap-
tisée M(i. madame Françoise d'Ksperonat, ayeulle maternelle de . la mesme baptisée, laquelle baptisée est née le 21 du mesme " mois d'oetoi)re. » — Dans ces intéressantes archives de Monla- >;nac, qui mériteraient d'avoir une installât ion appropriée à leur sérieuse importance, le lirgislre des dcld/n-ulions municipales de 16.>(t ii 1660, le seul de ces manuscrits qui eiU pu donner quelques indications sur la pnsence de Molière en ces para{i;es, est le seul qui ait disparu. C'est ( u vain que je l'ai cherché avec l'aide du maire et des em|)loyés de la mairie, ([ui s'étaient mis à ma disposition, et que je remercie, une l'ois de plus, de leur empresscmeiif .
■ que les prélats eurent quitté le rochet et le camail, la - dépulatlon se rendit auprès de Mme la princesse de
Conti, qui, quoique au lit, raccueillit avec beaucoup
de civilité '...
Coïncidence à noter, et d'autant plus curieuse qu'elle n'est peut-être pas absolument fortuite : la disposition de cet hôtel rappelle d'une manière frappante la mise en scène d'une des pièces que Molière, à ses débuts, représentait en Languedoc, le Médecin volant, dont la critique littéraire n'a pu fixer et préciser l'acte de naissance au théâtre! Ce qui précède ne permet guère de se faire une idée exacte de l'état des lieux; mais voici la description qui en fut laite plus lard par l'abbé d'Expilli, alors que l'hôtel était devenu, par acquisition réalisée en 1668, et sans avoir été modifié, la propriété de M. delà Valette, intendant du prince de Conti, fils aîné d'Armand de Bourbon ^ De toutes les maisons de Pézéuas, écrit l'abbé d'Expilli, « celle de M, de La Valette est la plus commode
et la plus logeable. Elle est composée de trois beaux ■■ appartements dont le plus considérable donne sur un par- " terre, où l'on descend par une terrasse. Les orangers, les « citronniers et les jets d'eau en rendent l'aspect très « agréable. » Que voit-on dans le Médecin volant? La scène se passe dans la chambre de Gorgibus — comme dans celle de Conti; et Gorgibus dit : Nous avons un fort beau jardin avec quelques chambres qui ij répondent. En outre, la miison comprend plusieurs corps de logis.
' Archives du département de l'Hérault.
- Ce M. de la Valette est-il le même qui. dans le Ballet des Incompatibles, joué à Moiitpellies, pendant le carnaval de 1655, figurait en berger?
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dont « un appartement au bout du jardin », où Sganarcllc envoie Angéli(ine prendre l'air. Il se pourrait bien que Molière, qui faisait constammen! intervenir dans ses pièces ractualité et la réalité les plus immédiates, n'cùl pas cherche pour son Médecin volant d'autre décor «pie l'hôtel d'Alfonce lui-même. Ce ne sont là, toutefois, que de simples conjectures. Il y aurait témérité à faire fond sur ces ressemblances de localité pour assigner une date précise aux premières représentations du Médecin volant. C'est sur des présomptions moins hasardeuses, c'est sur des données plus concluantes qu'il faut se baser, si l'on veut arriver à un renseignement précis et définitif à cet égard.
Le Médecin volant est-il de 165.'i? de 10Ô4? de 1(555? ou même est-il postérieur à cette dernière époque? Biographes et bibliographes de Molière n'ont pas encore éclairci ce point. — A la rigueur, l'idée de cette comédie d'essai, qui fui sa première déclaration de guerre aux médecins, les mœurs médicales observées lors de son premier passage à Montpellier auraient pu, sans trop d'invraisemblance, la lui suggérer; cl, avec sa facilité d'assimilation et sa fertilité d'imaginalion, il pouvait alors la donner à la scène })res(pie aussitôt. D'autre pari encore, celle même idée aurait pu assez nalurellemeul lui venir du vieux Théâtre de Béziers [HiHi-lMi] ', où dès 1029 la muse populaire se livre à une vive cl verte satire des médecins, comme je le ferai voir loiit à riieurc. Mais rien n'indique et ne prouve que le Médecin volant ait eu l'une ou l'autre de ces origines, landis que certaines par-
' Voir La VaJIière, Itecherches sur les tluàtrcs français; le Catalogue de ^oleinne (184i), etc.
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ticularités, certains traits caractéristiques de la pièce paraissent la rattacher à un épisode de la longue et furieuse querelle des Facultés de Montpellier et de Paris, épisode qui s'était produit vers le milieu de 16.34, auquel Molière avait di\ être initié à la fin de cette année ou dans les premiers mois de 1055, c'est-à-dire pendant la session des états tenus à Montpellier, et dont il aurait alors fait son profit. Là seraient le point de départ et la cause initiale de sa campagne contre la médecine et les médecins'. A ce compte, le Médecin volant aurait été une pièce d'actualité, produite par des circonstances que nous allons tâcher de faire connaître, et qui, représentée pour la première fois à l'hôtel d'Alfonce, à Pézénas, venait en temps et lieu propices.
On sait que la très ancieune et traditionnelle rivalité des deux Facultés était entrée, dès 1644, à propos du procès intenté à Théophraste Pvcuaudot par les médecins de Paris, dans une période aiguë de discussions acrimonieuses, d'accusations envenimées et atroces, de haine sauvage poussée jusqu'au plus effroyable paroxysme. Montpellier avait pris fait et cause pour Renaudot, et le feu avait été mis aux poudres, l'orage avait été déchaîné par le Discours publié alors par Courtaud*. Dès ce jour, ce qui n'avait été jusque-là qu'un " chamaillis d'eschole « prit les proportions d'une lutte homérique à la fois bouffonne et affreuse. Ce fut un bombardement général de brochures et de livres de dia-
' Ironie du hasard ! La Faculté de médecine de Montpellier avait eu, en 1338, un chancelier qui s'appelait Rainiond de MoHèi-e! {Astruc, Histoire de la Faculté de MonipelUer.) LL il y avait alors(16â5), à Pézénas même, un médecin-poète du même nom!
^ Montpellier, 1644.
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tribe où l'invective, l'oulrage, l'iujure, la calomnie la pins infâme tenaieni lien trop souvent d'arguments et de raisons. Rien de pareil ne s'était jamais vu dans l'histoire de la médecine, ni même dans les annales d'aucune corporation. Le plaisant de l'affaire, c'est que, tant du côté de Riolan et de Gui Patin, porte-paroles de Paris, que du côte de Rivière, Courtaud et autres chefs de file de la coterie montpelliéraine, ce n'était pas aux plus sanglants reproches de vénalité, d'incapacité, d'indignité et d'immoralité qu'on se montrait parfois le plus sensible. — Le plaisant de l'aventure, c'est que dans le feu croisé d'épigrammes, de médisances et de révélations abominables, l:i grotesque pédanterie des adeptes hippocratiques ne perdait nullement ses droits. C'était un axiome alors (jue " le latin était aussi nécessaire pour exercer la médecine que la tonsure pour avoir droit aux bénéfices ' . Les débats sur un sujet de médecine ou de pharmacie amenaient invariablement une récapitulation de l'histoire universelle, delà physique, de tout ce qu'on savait et d'autres choses encore. Un adversaire sachant mal ses humanités, par exemple, était au-dessous de tout mépris. Après avoir traité un médecin de Montpellier « d'ignorant, de mercenaire, de cliymique, de paradoxe, c. de charlalan, d'infâme ", (iui Patin (et certes c'était le plus spirituel de tous!), Gui Patin lui donne le coup de grâce en l'appelant : peu (jramnunrkn! On devine, par de tels traits, à ([uels effets de haut comique on arrivait de part et d'autre. — A la distance où nous sommes, la conduite et le langage des médecins mis en scène par Molière paraissent d'une invraisemblance inouïe, et leurs t\ pc^ nous semblent une cliarj^e à outrance. Ces ly))es,
A PEZÉNAS. 103
et leur conduite, et leur langage, n'étalent positivement pas hors nature ; ils étaient vivants et vrais de son temps. Il n'eut très souvent qu'à copier et prendre sur le vif leurs mœurs, leurs habitudes, leurs procédés, l'infatualion intraitable de leurs doctrines particulières, pour en composer ses personnages immortels.
Leurs doctrines! c'était de là, en somme, que venait tout le mal. La doctrine de Paris et la doctrine de Montpellier différaient quant au traitement des maladies habituelles. Au fond de cet universel soulèvement de personnalités, s'agitent en effet les prétentions divergentes des deux écoles qui veulent faire prédominer leurs principes. Varh saigne beaucoup trop, au dire de Montpellier. Selon Paris, Montpellier pratique les purgalionsayec de coupables excès. — Bourreau qui saigne comme cela! crie-t-on d'un côté. — Assassin qui purge de la sorte! riposte-t-on dans l'autre camp. Le fait est qu'on saignait et purgeait grandement. En vertu de la maxime : u Prompte curare velle morhos pcr insignes évacuât iones », les clients que clétergeait Montpellier n'avaient pas une minute de repos. Ainsi, pour une maladie pareille à celle dont le prince de Conli ne put être guéri par son chirurgien Monijclet ', un pauvre soldat effectue, et de
façon louable », selon le terme alors en usage, quelque chose comme .. deux cent vingt selles » en moins de vingt jours de traitement. On a découvert quelques comptes d'apothicaires de l'époque. Sur les ' parties » d'un bourgeois de Montpellier et sur celles d'un gentilhomme de Carcassonne, les « clystères ^ réitérés figu-
' Àh'moires de l'abliê de Cosiiac.
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rent par centaines. Hippocrafe et Galion rordounaieni ainsi. — Par contre, Hippocrate etGalien n'ordonnaient pas moins, à Paris, qu'un vieillard de quatre-vingts ou quatre-vingt-dix ans, une femme enceinte et même en couches, un enfant de « deux mois " et même de deux jours », fussent saignés, cl saignes à blanc! Gui Pal in se vante, tout haut, d'avoir lui-même procède à de telles opérations. Pour montrer le bon exemple, il a saigné son tout jeune fils, un enfant de sept ans, ^t vingt fois ' en quelques jours. Baralis, qui a quatre-vingts ans, a été saigné onze fois en six jours; le vieux IMantel, en dix->:ept jours, trente-deux fois. Dans un de ses livres, Riolan affirme « qu'il n'y a nul incanvénient à tirer vingt cho- « pines de sang en un jour >^ sur vinyl-qualrc -, que le corps humain doit en conicuir '. L'excellence de ce régime est telle aux yeux de Puolan, qu'il ne compreud même pas le peu d'enthousiasme qu'on montre à l'appliquer tous les jours, dans toutes les classes de la société. C'est trop eu rechignant qu'on s'y résigne. D'aucuns même pousseni l'indocilité jusqu'à ne pas vouloir en faire rex|)érience. Mais ceci est grave, car c'est chose grave, en elfel, qu'un acte d'insubordinalion contre la Faculté. 11 faut voir dans (piclles lonil ruantes colères enirc (Uii Paliii, (pii prend raffaire au tragique, (piand on vient lui dire (pi'un mahide a man(pié de respect à la Faculté, au point de ne pas vouloir êlre saigné! Un jour, un M. de la IJrosse — un médecin! — pousse l'audace impie jusqu'à préférer mourir plulùl (pie d'en passer par la lauceKe. Gui Patin ])()ii(lil, cl loiil
' liiolaii, /Irclicrchis curieuses, etc.
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agité d'une indignation épique : « Le diable le saignera ' en l'autre monde, s'écrie-t-il; le diable le saignera « comme mérite un fourbe, un athée, un imposteur, un " homicide et bourreau public, tel qu'il était!
L'amour-propre de la concurrence s'en mêlant, dans l'excitation de la lutte, des deux côtés on allait aux exagérations les plus outrées de chaque doctrine; et la rivalité systématique se continuait avec la même rage sur le chapitre de la pharmacie. Paris exécrait les préparations pharmaceutiques où les substances « minérales ' entraient comme élément. Montpellier ne voulait pas entendre parler des végétaux . En 1629, en 1653, on avait eu la peste dans le Languedoc, et Gui Patin prétendait que les médecins de Montpellier avaient pris la fuite par lâcheté et par ignorance. En réalité, les médecins de Montpellier étaient restés à leur poste et avaient fait leur devoir de leur mieux ; mais Gui Patin n'y regardait pas de si près : il profitait de l'occasion pour se vanter d'avoir un remède infaillible contre la peste. — ^ Eh bien, il fallait y venir, répliquait en chœur
la Faculté de Montpellier; il fallait donc y venir avec •' votre jus de citron, vos feuilles de scabieuse et votre ' fameuse lancette! — Or, tous les incidents de ces démêlés éternels, se passant au grand jour, n'étaient un secret que pour les indifférents. Auraient-ils pu échapper à l'attention d'un observateur comme Molière, surtout lorsque l'itinéraire de ses excursions le conduisait en plein foyer médical, à Montpellier? A premier examen (et c'est la un indice) on retrouve, dans le Médecin volant, un joyeux écho de ces querelles et de ces polémiques acharnées et burlesques. En effet, Sganarelle, qui sait