I.I-: MÉDECIN VOL/IXT, DE MOLIÈRE
très bien qu'un médecin doit être ferré sur la grammaire '•, c'est-à-dire sur les humanités, débute, dès son entrée chez Gorgibus, par quelques latinades, afin d'eu imposer. Pcr omnia scvcula sœculorum, dit-il avec autorité. Cela dit, ses preuves d'instruction sont déjà faites. Mais étant annoncé comme un médecin hors ligne, à l'exemple de ses confrères qui font modestement leur propre et très pompeux éloge, et, aussi, afin de se placer du coup par-dessus tous : Je suis, dit-il, je suis le plus grand, le plus habile, le plus docte médecin qui soit dans la .. Faciillé vé(j('lahle , scnsilivc cl minérale •■ , c'est-à-dire au-dessus des médecins de Montpellier et de Paris tout ensemble. Une fois siir d'avoir dupé le bonhomme Gorgibus en le fascinant par son profond savoir, il affecte la gravité méditative et soucieuse de l'homme de l'art qu'absorbe la pratique de ces hautes connaissances et qui, ayant charge de santé et de vie, ayant conscience de sa responsabilité, déplore, d'un accent navré, l'imprudence des malades oublieux de ses doctes prescriptions.
— t II faut avouer que quand les malades ne veulent j)as ' suivre l'avis du médecin, cl qu'ils s'abandonnent à la ' débauche, et que... » — A reulendre monologuer sur ce ton de regret comiqucment simulé, on pense, d'instinct, à l'altitude mélancolique de Iliolan lui-mém(\ lorsqu'il écrit dans ses llechcrchcs curieuses sur les Universités de .Montpellier et de Paris : 11 n'y a pas de
plaisir ni d'honneur de faire la médecine aux grands
- seigneurs, qui apportent toujours des contrariétés aux u remèdes, qui leur sont plus nécessaires qu'aux jjauvres ■■■ î',ens, |)our les excès (ju'ils l'ont à boire et à man^yer, « et la vie déréglée qu'ils mènent. De tels rapproche-
ments, qui s'offrent d'eux-mêmes quand on est au courant de cette étrange querelle médicale, porteraient à admettre que Molière avait dû être, selon ses habitudes connues, désireux de pénétrer assez avant dans l'étude des passions aux prises, et dont le public ne pouvait pas saisir avec assez de netteté tous les ressorts et les mouvements. Donneau de Visé affirme que dès ses débuts dramatiques, Molière lisait - fous les livres satiriques ' et jusqu'aux plus vieux bouquins , susceptibles de lui fournir quelque trait d'esprit ou de mœurs, quelque observation morale, quelque motif de scène ou de pièce, dignes d'être utilisés dans ses propres ouvrages. Connut-il les Recherches de Iliolan, et toute la séquelle de brochures, livres, écrits divers qui pullulaient alors? Mais tout aussi bien, il n'avait pas besoin d'en lire tant! Un seul, la Seconde Apologie de l'Université de médecine de Montpellier ', pouvait suffire à l'éclairer.
Cette Seconde Apologie, publiée eu juin 1654, sans nom d'auteur, à Paris et à Montpellier, vint de nouveau enflammer les esprits qui semblaient s'apaiser un peu, à en juger par la modération relative des Recherches récemment parues, et auxquelles le nouveau livre répondait. L'Apologie nouvelle était la preuve que Montpellier ne voulait ni trêve ni merci, « C'est un livre infâme « pour les injures, calomnies, impostures, ignorances et « faussetés qu'il contient, écrit Gui Patin, à la date du 13 juillet 165i. Je ne vis jamais un si misérable potpourri, ni si indigne de gens qui veulent être réputés ^ habiles... Quiconque l'a fait n'est point médecin et ne
^ Taris, chez Jean Piot, à la Salamandre d'aryent, 1653 (pour I65î).
lus LE MEDECIX VOLAXT, DE MOLIÈRE,
. sut jamais le fin du métier. C'était pourtant un médecin qui Tavait fait: il se nommait Isaac Carquet; et s'il ne savait pas " le fin du métier », à son style on s'apercevait vite qu'il en savait le gros. En vain Gui Patin, fort malmené, en vain ses confrères, non moins cruellement houspillés, voulurent-ils opposer le dédain à cette prise à parlie qui dépassait toutes les bornes; le sangfroid leur était impossible : ils n'y tinrent bientôt plus. Voire, leur exaspération s'accrut en raison du bruit que faisait le livre. Et Dieu sait s'il en faisait! Gui Patin y revient maintes et maintes fois dans ses Lettres, avec un mélange bizarre d'indignation, de douleur et d'horreur. Lui qui n'était pas, cependant, dégoiUé en matière d'invectives forcenées, il en sursaute, il ne s'y fait point! — A vrai dire, cette Seconde Apolocjk, qui, sous prétexte de représailles, suscitait et surexcitait à nouveau toutes les passions, était à la fin exacerbante avec ses incongruités biscornues, son galimatias pédantesque et ses personnalités implacables! Mais quel ouvrage précieux aussi, pour un homme comme Molière qui, du même coup, y pouvait trouver le ramassis complet des |)lus virulentes formules de discussions médicales alors en usage, et, avec le vocabulaire des médecins, le répertoire de leurs ridicules, de leurs travers, de leurs vices, — justiciables de la satire!
Le retentissement de la Seconde Aj)olotjie ne laisse guère supposer qu'elle ait été ignorée de Molière. A prendre la peine (et c'en est une) de la lire, on arrive non seulement à n'avoir plus de doute à cet égard, mais à se convaincre qu'elle a fourni à Molière le prétexte et les élénicnls du Médecin volant. Maljvré l'absence de tout
mérite littéraire criin côté, malgré le style, l'esprit et Tart scéniqiie d'autre part, des apparences assez fréquentes de filiation s'accusent distinctement. Exemple : — " Vous, dit la Seconde Apoloyie, objurguant les méde- « cins de Paris et les rabaissant vis-à-vis des médecins « de Montpellier, vous n'êtes qu'une poignée de petits « nains et avortons auprès de ces grands géants. " (Page 95.) — u Tous les médecins, dit Sganarelle, ne u sont à mon égard que des avortons de médecine. " L'air de famille est ici jusque dans l'expression. Pour être moins sensible dans bien des particularités, la parenté n'y subsiste pas moins : à telles enseignes que la série des traits essentiels, disséminés et presque perdus dans le verbeux fatras d'Isaac Carquet, constituerait, au besoin, par la mise en relief de ces traits caractéristiques, le commentaire le plus naturel du Médecin volant. On s'en rendra compte par les quelques indications qui vont suivre.
Et d'abord, si le déguisement d'un valet (Sganarelle) en médecin est, en tant que ruse de comédie, un jeu renouvelé des Grecs, n'est-il pas, dans les conditions spéciales où il s'effectue et pour la peinture fidèle d'un type de médecin alors répandu en Languedoc, une prise à la lettre satirique des griefs que la Faculté de Montpellier formulait contre la vulgarisation, tentée par Gui Patin, Philbert Guibert et autres, de certains préceptes de médecine pratique, usuelle et domestique? Les médecins de Montpellier voyaient là une dérogation à leur dignité personnelle et une déplorable atteinte au prestige de leur profession. Aussi, par l'organe d'Isaac Carquet, réprouvent-ils ceux qui, -< voulant faire des réfor-
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« mations en la médecine, l'exposent aux servantes et « laquais, et en font une empiricu-mélliocîique cliarlata- >' nerie ». (Page 239.) Déjà, selon la Faculté de Montpellier, déjà la funeste tendance qu'on avait à faire usage du français, depuis peu, dans les polémiques, n'était que trop compromet (ante pour des docteurs, et l'on ne concevait point, notamment, qu'un « vieil docteur comme Riolau, qui devait montrer l'exemple de rattachement fidèle aux traditions et de l'observance sévère des pratiques consacrées, eill recours à de pareils procédés. « Quand vous faites cela, maître Uiolan », s'écrie l'apologiste de Montpellier, défenseur des anciennes et vénérables coutumes; « quand vous faites cela, en un livre « s'agissaut de matière d'Université et de compagnie " lettrée, et qui devait être f;our la plus grande part « compilé et enlretissu de passages d'auteurs latins, où « est votre majesté médicale? Oi^i l'avez-vous laissée? » Mettre les discours des médecins à la portée des intelligences vulgaires, renoncer au latin « afin que ceux qui « ne savent point cette langue les pussent entendre, « comme sont Apothicaires, Uarbiers, Etuvistes, goujats " et servantes », n'était-ce pas faire de ces gens-là des « disciples », et leur donner la tentation de se poser en médecins à leur tour? De l'initiation au langage des médecins à l'exercice de leur art, il n'y avait, parait-il, qu'un pas à faire. Poussé par Molière, Sganarelle fit ce pas; et le valet fut médecin. Tout comme un autre, il a vite pris un air capable ; tout comme un autre, à l'occasion, il Usera d'une terminologie rébarbative, dont sa mémoire a gardé d'incohérentes bribes plus ou moins dénaturées; et, (|ui plus est, il sera njèmc dispensé de
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savoir écrire. — " Est-ce que vous ne le savez point? « demande Gorgibus. — Oii! je ne m'en souvenais pas, " répond Sgauarelle; j'ai tant d'affaires dans la tète, que "j'oublie la moitié. Et ce benêt de Gorgibus met naïvement sur le compte de la distraction l'aveu de la vérité qu'a laissé échapper l'ignorance en se trahissant. Au fond, rien d'étonnant en tout ceci. Un des reproches que s'adressent mutuellement et le plus fréquemment les deux Facultés rivales dans leurs noises incessantes, c'est celui de délivrer avec trop de complaisance les diplômes de licence et de doctorat. La Seconde Apologie s'efforce de disculper l'Université de Montpellier, accusée d'accorder, en fermant les yeux, l'investiture médicale à nombre de candidats qui ne se présentent point eu personne, et qui, se faisant recevoir par - procuration -, ne sont, de la sorte, obligés à aucune preuve de mérite et de capacité. Aussi en rencontre-t-on qui, comme Sganarellc, oublient qu'ils savent écrire, ne l'ayant, du reste, jamais appris. Ils se rabattent sur les talents particuliers ", sur ' les secrets . C'est là le grand moyen de fortune et de réputation : moyen d'autant plus puissant que la superstition populaire est de moitié dans sa mise en œuvre. Voyez avec quel accent de confiance dans l'effet magique de ses paroles Sgauarelle, dont la supériorité, par lui-même proclamée, pourrait laisser des doutes, dit : - J'ai des talents particuliers, j'ai des se- « crets! ■■ Sous ce rapport aussi, l'exploitation de la crédulité publique se fait avec la permission de la Faculté de Montpellier; on la blâme de cette condescendance : elle n'en démord pas et s'y autorise par des textes et des précédents. Fernel, dans son livre de la Méthode, u'ad-
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met-il pas la dicoiiverle c( l'usage de remèdes particuliers ' ? Sganarclle est bien trop de son pays, j'entends du Languedoc, el il comprend trop bien ses intérêts de médecin, — son rôle étant pris au sérieux, — pour être " de ces médecins qui ne s'appliquent qu'à la médecine :; qu'on appelle rationale ou dogmalique , comme l'avocat du Médecin rolanl la définit par les termes mêmes de Riolau.
Nulle part autant qu'en Languedoc, les " secrets " n'étaient alors en faveur. Beaucoup de ces secrets-là n'eu furent plus, lorsque la mère du surintendant Fouquet, la charitable et pieuse Marie de Maupeou d'Ableiges, à l'instar de Philbert Guibert (voir le Médecin charitable), en forma un recueil complet, en manière de manuel médical et pliarmaceulique, à l'usage des pauvres et des habitants de la campagne.
Ce recueil, d'abord manuscrit, puis imprimé par les soins d'un des fils de l'auteur, l^ouis Fouquet, évêque d'Agde, après revision et correction par M. de Lescurc, médecin de la Faculté de IMonlpellior, fut répandu à profusion, sous sa double forme, en Languedoc pour commencer, dans toutes les autres provinces du royaume ensuite. Vers 1070, il comptait « trente années d'expérience el de succès ». L'assemblée générale du clergé de France, tenue à Paris, cette année-là, le recommanda à fous les évêques, prêtres, sociétés religieuses et établissements de secours et de charité, à titre d'œuvre d'utilité publique. Considéré comme une sorte de bréviaire de l'assistance médicale, il fut même imposé, dans le diocèse d'Agde, presque au même litre que le paroissien romain, aux curés, aux prieurs; et par mandement
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exprès de révêque Louis Fouquet, « les quatre séminaires " de sa juridiction le virent figurer au programme de leurs études. On en fit un livre classique de médecine primaire et de pharmacie usuelle indispensable « pour les prêtres, diacres, clercs, et autres ecclésiastiques destinés aux fondions curiales », — attendu que l'Écriture sainte prescrivait aux « médecins des âmes » le devoir d'être autant que possible " les médecins des corps " également.
Oue de recettes bizarres, produits de l'imagination et de la crédulité populaire, par le seul fait de leur insertion dans le recueil de Mme Fouquet, s'élevèrent alors à la dignité de remèdes orthodoxes, et qui, l;i veille, n'étaient que d'obscurs " secrets ' sans aveu! Un jour, l'un de ses secrets-là (tant il est vrai que tout est possible), un jour, l'un de ces « secrets de bonne femme devait même attirer l'attention de S. M. Louis XIV, qui, médecin de droit divin, étant de la famille d'Apollon par le soleil, lui fit royalement un sort glorieux! Je veux parler de ce fameux remède qu'avait découvert et que possédait le vieux prieur d'un village voisin de Pézénas, le prieur de Cabrières, qui vivait là précisément à l'époque où Molière visita ces parages. H guérissait, disait-on, les hernies ou descentes.
Les populations du Languedoc étaient persuadées qu'il faisait merveille; et tant grandit et s'étendit au loin sa renommée, que le Roi voulut voir à la cour le saint homme aux prodiges. « Il y arriva environ l'année 1680 », écrit le célèbre chirurgien anatomiste Dionis, médecin de la Reine, dont la gravité n'hésite pourtant pas à rapporter tout au long cette histoire dans
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.son Cours (VopéraHons de chirurgie ', « Il eut quelques conférences avec le Roi à qui il déclara son secret pour guérir les descenlcs, priant iuslamment Sa Majesté de ne le rendre public qu'après sa mort. » — Or, ce secret consistait en « cinq gros d'esprit de sel sur une chopiue de vin ". Le Hoi avait promis de n'en rien dire, il tint parole. Toutefois, pour ne pas frustrer les malades de ce secours, sans manquer à sa promesse, " Sa !\Iajesté voulut, par une bonté singulière, se donni'r la peine de composer elle-même ce remède et d'en faire distribuer charitablement à ceux qui lui en faisaient demaiuler. Pour cet effet, le Roi commandait qu'on lui apportât dans son cabinet quatre ou ciuq sortes de drogues qu'il spécifiait à ses apothicaires; Sa Majesté, ne se servant que de l'esprit de sel, faisait jeter secrètement les autres drogues. '^
Le prieur de Cabrières mourut peu d'années après; et le portrait qu'a laissé de lui Dionis est l)ien celui qu'on doit se faire d'une foule d'autres prieurs qui s'occupaient, eux aussi, de guérir les malades, surtout depuis que l'évéque d'Agde avait associé et conféré cette attribution à l'exercice de leur ministère. .le cite. « Le prieur de Cabrières était un homme fort charitable, (jui distribuait beaucoup de remèdes dans sa province; il n'était point intéressé ni charlatan, r/uoiqu'il fût fort mi/stérieu.r, et. qu'il fil secret de tout. » Les bous prieurs en imposaient îiinsi à leurs ouailles.
A part quel<iues occasions particulières, — comme lorsqu'il s'agissait de faire observer la défense faite sous
' Tome I, pafje 31 î de la 8« éililioii parue en 1782.
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peine d'excommunicalion aux médecins et praliciens de revoir un malade qui, après deux visites, aurait refusé de se confesser, si le curé ou le prieur le jugeait nécessaire ' : ce qui prêtait à leur zèle religieux envers les fidèles un air de vexation contre les médecins par jalousie de mélicr; en dehors de ces cas, où leur situation devenait équivoque, il n'y avait qu'à louer le désintéressement des ecclésiastiques envers les indigents. En faveur du but et de l'intention, toutes ces puériles cachotteries de recettes et de remèdes s'excusaient. Certes, on les eiU pardonnées, à ce prix, aux médecins de profession!
Il s'en fallait que ceux-ci eussent la réputation d'être tendres pour les malheureux! Les ennemis de la Faculté de Montpellier prétendaient que, dans cette ville, les pauvres en étaient réduits à n'attendre leur guérison que du ciel. Il y avait même une légende là-dessus, d'après laquelle la sainte Vierge, pour faire pièce au5 médecins sans pitié, accomplissait journellement des cures miraculeuses, pourvu qu'on l'invoquât à un autel privilégié, que la malignité publique appelait l'autel de Notre-Dame de Dépit'-. On se rendait à cette Notre-Dame en pèlerinage; et c'étaient des processions continuelles, les malades abandonnés étant en innombrable quantité dans le pays. — Bien entendu, la cupidité de ces médecins n'était pas inhumaine envers les misérables pour ménager les riches. Ces clients étaient rançonnés: on les obligeait même à payer d'avance. Accipc dum dolet, disait la maxime qui avait cours. Gui Pal in, affectant d'oublier que la véna-
> Ordonnance de Rotondy de Biscaras, évêque de Béziers : 21 mars 1675.
- Seconde Apolorjie, p. 127.
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lité des médecins en général était aussi ancienne que la pratique de la médecine, et ne trouvant pas de mot à son gré pour qualifier les procédés de ses abhorrés confrères du Languedoc, avait créé ce néologisme : philarcjijric , qui signifie passion de l'argent, mais qui a Tair d'exprimer toutes sortes d'horreurs. — Apparemment, la médisance et la calomnie dépassaient quelquefois la mesure. Dans bien des cas, les médecins de Montpellier devaient valoir mieux que la mauvaise réputation qu'on leur faisait : sans cela, ils auraient été trop odieux pour que Molière se contentât de les tourner en ridicule. Ils mettaient, d'ailleurs, des formes à leur rapacité. Tel, autrefois, ce bon docteur Rondelet, que Rabelais avait connu à Montpellier, au temps où, en compagnie de quelques étudiants de ses amis, il jouait la Morale comédie de celui qui avait épousé une femme mute, — dont on découvre des réminiscences dans le Médecin malgré lui. Rondelet savait l'art moelleux de sauver les apparences. Il n'est autre que le Rondibilis qui, au chapitre xxxiv, livre III, de Pantagruel, donne à Panurge la fameuse consultation souvent citée par les conjmentateurs de Molière, parce que Sganarelle eu fait souvenir en l'imitant : — Puys (Panurgc) s'approcha de luy (de Rondibilis) et luy meit en la main sans mol dire quatre nobles a la rose. Rondibilis les prit très bien, puys lui dit en effroy, comme indigné : lié! hé! hé! monsieur, il ne falloyt rien. Grand mercy foulcfoys. Des meschantes gens jamais je ne prends rien. Rien jamais des gens de bien je ne refuse, .le suys toujours à votre commandement. — Eu payant, dil Tanurge. — Cela s'entend ", répond Roiidibili>.
J'arrête ici le rapide aperçu des révélai ions que procure ou provoque cette étrange Seconde Apolocjie sur les nifleurs, les habitudes, les allures, le caractère des médecins ou prétendus médecins du Lang-uedoc en 1604. Bien des traits pittoresques et topiques pourraient s'ajouter à ce tableau sommaire : tel qu'il est, n'ofïre-t-il pas le plus curieux spectacle qu'il ait élé donné à Molière de contempler jamais, avant et même après sa venue à Montpellier et dans les environs? Quelle réjouissante et inénarrable collection de grotesques n'entrevoit-on pas derrière les voiles discrets que la Seconde Apologie s'efforce de jeter sur les ridicules, les travers, les vices, la vie en un mot de cette corporation médicale qui pullule, ne cesse de croître et d'enlaidir, et prend une si fabuleuse place dans la société languedocienne, ([u'à la fin, en s'immatriculant, de gré ou de force, « prieurs et recteurs, empiriques, barbiers et charlatans, servantes, valets et goujats -, parce que tout se mêle de médecine, à la fin, dis-je, on ne sait plus vraiment distinguer, parmi les adeptes de la Faculté, les bons des mauvais, ni savoir où commencent et où finissent le rang et le rôle de médecin! Toute une province possédée d'une formidable et irrésistible manie thérapeutique et pharmaceutique, et la communiquant, à un moment donné, jusqu'à Louis XIV lui-même, en vérité, s'était-il vu rien de pareil? Quelles impressions de joyeux et prodigieux étonnement! quelle explosion de verve et de rires la découverte de ce monde nouveau ne dut-elle pas produire chez Molière, alors dans tout l'entrain de sa jeunesse, dans toute la spontanéité de son esprit et la vivacité de sa bonne humeur! Et quelle envie d'en savoir plus long que n'en voulait dire la Sc-
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ronde .-apologie, la lecture d'un lel livre ne fUit-elle pas lui inspirer soudain! Ouel impatient désir, quel impérieux besoin de déchirer tous les voiles, d'aller droit à la vérité, — et de la mettre dans la pleine lumière du théâtre dont elle relevait décidément !
Avez-vous remarqué, en lisant l'histoire de Rabelais et de iMolièrt', que leurs années de {jaieté, à tous deux, se passèrent précisément dans le même coin de province, — et vous èfes-vous demandé quelle influence ce même milieu, cette même atmosphère purent exercer sur le tempérament personnel et sur les œuvres des deux plus francs Gaulois de nos écrivains de ^énie? Cette influence, la citation ci-dessus de Pantagruel en est, chez Rabelais, une trace parmi bien d'autres qu'on pourrait signaler, .le la relate au passajve, pour constater cette particularité non encore remarquée, je crois, c'est que les conditions où les deux f,rands satiriques se sont trouvés en Lan- {^uedoc, en qualité d'observateurs, furent à ce point équivalentes, quant aux résultats de leurs études sur la société de leur temps, que c'est à la peinture de celte société que se rapportent, dans les comédies de Molière, la plupart des imitalious directes que Molière ait faites <le Itabelais. La plaisanterie de lîondibilis, reprise à son compte par 8[;anarelle, était empruntée du même coup à l^ibclais cl à la tradition locale. Klle appartenait au fonds commun de l'esprit gaulois, très vivace et très persistant en Languedoc, et qu'il faut d'autant moins contester qu'en le niant, on s'exposerait à laisser pcrpéluellemcnl à l'élat d'énigme la cause encore mal expli- (piée des très populaires succès de Molière et de ses premières pièces dans celle province. 11 va de soi que si
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les ridicules y abondaient, il n'y manquait pas non plus de gens pour en rire! Et même, puisque aussi bien il s'agit des médecins en particulier, même parmi les praticiens on en voyait d'assez avisés et affinés pour se ranger, à l'occasion, du côté des rieurs! De ce nombre, je l'imagine, fut ce " barbier de Pézéuas qu'a rendu célèbre la familiarité d;ins laquelle il eut l'honneur de vivre, durant des mois entiers, avec Molière.
Lancette et rasoir allaient alors de compagnie , et les barbiers faisaient à peu près partout office de chirurgiens. Le barbier Guillaume Géli ou Gelly, chez qui Molière se rendait assidûment le samedi, jour du marché, parce que sa - boutique, très achalandée, était le rendez-vous des " oisifs, des campagnards et des agréables; car avant
l'établissement des cafés, dans les petites villes, c'était
chez les barbiers que se débitaient les nouvelles, que : l'historiette dujour prenait du crédit et que la politique
puisait ses combinaisons ' ; le barbier Guillaume Gelly avait pour voisin (et ceci encore n'a pas été dit) un apothicaire du nom de Pradines, personnage d'importance, qui fut consul de Pézénas (IfJG/), et qui, grâce à l'exclusive faveur de la méthode purgative, arrondissait chaque jour sa fortune, au nez et aux dépens des chirurgiens de l'endroit. De ses deux branches d'industrie, Gelly voyait, non sans regret sans doute, celle qui eût dû être la plus lucrative tourner à la sinécure absolue. Était-il assez philosophe pour n'en ressentir nulle rancune contre un si fâcheux concurrent? Plus d'une fois peut-être, du fond de sa boutique, son doigt jaloux ne résista pas au malin
' Taschereau, Histoire de lu rie de Molière.