‹ Autour de MolièreChapitre 6 sur 24 · LE MEDECIN VOLANT, DE MOLIÈRE · texte numérisé non relu

LE MEDECIN VOLANT, DE MOLIÈRE

plaisir de signaler à la raillerie de ses clients les manœuvres du voisin d'en face qui sortait de la sienne avec l'appareil et le cérémonial d'usage, pour aller administrer à quelque pratique un remède tout chaud. Assis dans ce grand fauteuil légendaire', où il demeurait des heures entières, comme dans un observatoire, Molière écouta peut-être plus d'une fois le bonhomme Gelly, devenu gouailleur et qui se vengeait de Pradines par le burlesque récit de quelques-uns de ses exploits, par des contes d'apothicaire! Comme l'a dit d'une manière générale Taschereau, divers traits recueillis chez Gelly ont peut-être trouvé place dans les chefs-d'œuvre de Molière. — Pour le moment, ils ne pouvaient entrer dans le Médecin volant, qui était, à mou avis, déjà composé, puisque la première représentation eut lieu, très probablement, dès les premiers jours du retour de Molière à Pézénas, c'est-à-dire, et jjour me répéter en précisant, le 8 novembre Hiôô. Mais ce surcroit de renseignements, ce plus ample informé, devait servir un peu plus tard à parachever la comédie du Médecin mnUjré lui, dont le Médecin volant n'était qu'une ébauche provisoire, — sans pr(\judice des autres pièces où Molière a ridiculisé les Pur^-on et les Diafoirus.

Dans la situation comi(|ue des praticieiL^;, — docteurs ou empiriques, — vis-à-vis de l'esprit public, des rieurs comme le barbier de Pézénas élaicnl trop intéressés pour n'être pas suspects. Mais les sincères, les francs rieurs formaient, on peut le dire, la majorilé de la population. La malignité du peuple s'exerçait en toute liberté

' Notice sur Ir fiinlriiil (le Mulicrc. Pézélias, 183G.

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de verve railleuse et frondeuse, aux dépens des médecins et de leurs excentricités grotesques. Oui, on glosait sur leur compte à cœur joie! Oui, on les daubait à la mode gauloise! Oue de fois les forces, ou plutôt les pailhades (c'est le mot du cru), excitèrent Thilarité de la foule, à propos de leurs faits et gestes, du haut des tréteaux en plein vent qu'on voyait se dresser sur les carrefours et sur les places des villes et même des villages, en temps de carnaval, dans les jours de réjouissance, selon une très ancienne et très populaire coutume du pays! Il est certain que les corporations qui représentaient ces joyeusetés, complément indispensable alors de tout divertissement général, avaient pris, et de bon nombre d'années, les devants sur Molière. — En pareille occurrence, la muse locale, — pas plus que Molière lui-même dans ses premières pièces, — ne se piquait de délicatesse. Le sujet se prêtait trop de lui-même aux exhibitions grossières pour qu'on les évitât. Dans le Médecin volant, la répugnante dégustation .. d'urine - à laquelle se livre Sganarelle, à l'instar des bouffons italiens, ne va ni plus loin ni plus bas, en ce genre de comique dégoûtant, que les licences ordinaires du Théâtre de Béziers, par exemple, avec lequel .Molière, d'ailleurs, fait cause commune sur bien des points divers. — Au poiut de vue spécial de la cuistrerie des médecins et de Thétéroclite et supercoquentieuse barbarie des remèdes ordonnés, la satire de Molière, en venant à la suite, par ordre de date, a l'air aussi de venir à la rescousse de la satire langue-docienne. On va en juger.

La Pastorale du berger Cèlidor et de Florimonde, herqère, " représentée à Béziers, sur le théâtre des marchands, le

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jour de l'Ascension (629 \ montre, dans le cadre obligé d'une intrigue amoureuse, mêlée de trivialité et d'un certain charme poétique ', deux charlatans, deux compères, Poutingue et Arlequin, qui, d'accord, comme larrons en foire, pour duper les badauds, ne trouvent rien de mieux, en attendant que le monde vienne écouter leur boniment, que de se disputer sur la supériorité réciproque de leur savoir. Poutingue- a lait quelque peu ses classes. Etant " grammairien -, au moins par ouï-dire, il est envahi d'une immense pilié pour son compère, qui, lui, ne sait pas le latin et qui, pour se poser (comme Sganarelle), en prononce quelques phrases baroques. Ah! le pauvre Arlequin! dit Poutingue avec commiséralion.

Ail ! le p;uivre Arlequin!

Il faul parler fnnirai.s, si je veux qu'il m'entende. D'on te vient cet orijucil? Ta sollise est bien f;i'ande : Tu te dis médecin pour me mettre en courroux, 'iu sais donc pins que moi?

Aiir.EonrN.

Oui, je sais plus que vous.

l'OITlNGli:.

Comment cela?

AIll.rOLlN.

Comment? l'ar ce, monsieur mon maître, One je sais plus que vous.

l'OliTINOUK.

Cela ne saurait être.

Sais-tu des minéraux extraire le vrai sel? As-tu bien, comme moi, commenté le Fernel?

' Je note au passa;ïe ce vers, qui rappelle le « cou blanc, délitât ", dont parle André Chénicr et qua paraphrasé Musset : l"ii corps blanc, délicat, et bel comme l'aurore.

- Poutingue est le Synonyme lanf;uedocien de l'urgon. « Se poiitingua • signifie prendre médecine, " se purger ».

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Sais-tu bien calciner, tirer les quintessences?

Connais-tu bien du talc les secrètes puissances?

As-tu du benjoin trouvé les qualités?

As-tu du balsamon su les propriétés?

Sais-lu de l'ambre f^ris la valeur et les forces?

Connais-tu la vertu des herbes, des écorces,

Fleurs, feuilles, gommes, fruits, bois, racines et troncs,

Mille choses encor qu'ici nous obmettrons?... "

Devant ce débordement de science profonde, Arlequin finit par battre en retraite. Une fois mis à sa place, il s'occupe de déplier la boutique portative de Poutiugue, oïl est contenu ^ le palladium de Tart paracelsique ", quand, amené par un valet mystificateur, survient une manière de Fracasse espagnol, du nom de Bravaste, qui a besoin d'un remède pour se faire aimer d'une jeune fille. Poutiugue a des panacées pour toutes les maladies, et naturellement Bravaste ne pouvait s'adresser mieux. On lui donnera ce qu'il lui faut. Et Poutiugue, jargonnant d'importance, détaille la composition mirobolante qu'il va lui remettre :

Monseifrneur l'Espagnol, je vous prie de croire Qu'Apollon ne sait rien qui ne me soit notoire. Sur tout la cantharide avec lipoménés, La toile vierge avec baralipouiénés Enticatolicon et la bave écumante Des chevaux du soleil et du porc d'Érymanthe : Tout cela Ijien broyé, cent fuis cuit et recuit, Puis dans un alambic distillé jour et nuit, Produit une liqueur claire comme eau de roche, Qui fait rendre une fille et vous la met en broche.

Ce charabia médico-burlesque ne diffère pas beaucoup de celui qui s'employait alors dans les ordonnances interminables (pour lesquelles on usait « une main de papier , dit Philbert Guibert), et où se trouvaient entassées les matières les plus abracadabrantes. Quant à l'effet

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