‹ Autour de MolièreChapitre 7 sur 24 · LE MEDECIX VOLANT, DE MOLIÈRE · texte numérisé non relu

LE MEDECIX VOLANT, DE MOLIÈRE

merveilleux de la préparation hyperbolique de Poutingiie, il n'est pas plus étonnant que celui de ■ la petite goutte de je ne sais quoi ^ qui ressuscite une femme morte depuis six heures, ou que Tonguent dont une simple friction raccommode un enfant qui s'est brisé tète, bras et jambes, dans le Médecin malgré lui, où Sganarelle reparait décidément plus fort que dans le Médecin volant. Et qu'on n'aille pas supposer que toutes ces facétieuses charges du théâtre populaire n'étaient goûtées et applaudies que d'un vulgaire incapable de s'intéresser à autre chose qu'à des spectacles histrioniques et enfarinés! A cette grande majorité de la population du Languedoc, qui, ai-je dit, y trouvait pleinement son plaisir, la partie vraiment intelligente et vraimeut distinguée de la noblesse ne faisait point exception. La Pasiorale où Poulingue bat l'estrade se joua plus d'une fois à Béziers, devant l'assemblée générale des états; or, il y avait là, d'habitude, avec la fine fleur de la gentilhommerie dorée, la fine fleur des ■■ beaux esprits de la province et, aussi, bon nombre de Parisiens de marque, cotés - à la ville et à la cour ».

Et à ce propos, sous le bénéfice des circonstances que je viens d'énumérer et d'accumuler, et d'où résulte la présomption, équivalente à une preuve, que le Médecin volant fut joué à Pézénas pour la première fois, se figuret-on ce que pouvait être alors une première de Molière dans cette ville? Se fait-on une juste idée de la salle ' le soir du 8 novembre 10.')5? — 11 s'agit d'une représentation de gala, que le prince de Conti offre aux membres des états de Languedoc. Eux d'abord, leurs dames, et quelques centaines d'invités, ont place aux fauteuils qui

A PEZENAS. 125

remplissent la grande chambre de parade de l'hôtel d'Alfonce. Au premier rang, aux côtés du prince et de la princesse, on remarque les principaux dignitaires : Louis de Cardailliac de Lévy, comte de Bioules; Jacques d'Amboise, comte d'Aubijoux ; Scipion Grimoard de Beauvoir, comte de Roure, tous trois lieutenants du Roi. Puis, Louis de Boucherat, commissaire président; Claude Bazin de Bezons, intendant de la justice en Languedoc; François de Beaulac et Bernard de Nolet, trésoriers de France. L'âge n'a pas permis de venir à l'archevêque de Narbonne, Claude de Rébé, président-né des états; mais toute la seconde rangée des fauteuils est occupée par ses collègues de l'épiscopat, ayant à leur tète l'archevêque de Toulouse, le futur archevêque de Paris, Pierre de Marca, l'érudit déjà célèbre pour son Histoire de liêarn et ses savantes études sur les antiquités du Languedoc. Aucun de ces prélats ne se fait un scrupule d'assister à la comédie, et moins que tout autre l'évêque de Béziers. Clément de Bonzi n'a pas de préjugés à cet égard. Il ne passe pas de troupe italienne à Béziers qu'il ne l'accueille avec bonté, en souvenir de sa patrie (c'est un Florentin). Il se plaît dans la familiarité des comédiens, et l'on verra bien, l'année prochaine, qu'il ne craint point de se compromettre en recevant ^^ à sa table " Dassoucy, - empereur du burlesque' -■', qui, par son affaire scandaleuse de Monptellier, s'est fait pourtant une assez mauvaise réputation. Mais Clément de Bonzi est un homme d'esprit, — tout comme ce Louis de Bertier, évéque de Rieux, qui joint au mérite d'être

' Les Aventures de Dassoucij, édition Colombey, p. 165.

126 LE M È DEC IX lOLAX'T, D K MOLIÈRE,

' un des plus savants prélats qu'il y ait en l'Église de Dieu ' s un rare talent de poète marotique, ainsi qu'en témoigne surtout certain rondeau, appelé par Ménage " le roi des rondeaux ■■ , et que La Bruyère aimait à son tour à citer comme un chef-d'œuvre*. Au reste, parmi les membres du clergé, évèques ou abbés, actuellement à Pézénas, il n'y a, peut-être, en ce moment, pour s'absenter par scrupule du spectacle, que le seul abbé Roquette, attaché depuis sept ans à la personne de Conti, et le type du faut dévot que Molière a pris, dit-on, pour modèle de son Tartuffe. — Constatons la présence du duc d'Uzès, du marquis de Chalençon-Polignac, du, marquis d'Arques-I>ébé, du marquis de Calvisson-Louct, du marquis de Mircpoix-Lévis, maréchal de la Foy, du marquis d'Ambre, du marquis de Sourdis-Escoubleau, du marquis de Pourdriac, du marquis de Sayssac-Clermont, celui-là même chez qui Desbarreaux a l'habitude de prendre - ses quartiers d'hiver », parce que la liberté et la bonne chère ont un trône dans celte niai-

' Percin de MontgaillarcI, Lettres à Mgr de Cnnibrai

- Voici ce pliénix des rondeaux :

Bien à propos s'en vint O^ier en France, Pour le i>ays de m^crnans innndei* :

Jà n'est besoin de conter sa vaillance, Pnisqn'enneinis n'osaient le regarder.

Or, (|iiand il eut tout mis en assurance, De voyager il von lut s'enharder :

En paradis trouva l'eau de Jouvence, Dont il se sut de vieillesse engarder,

Bien \ propos.

Puis, par celte eau, son corps tout décrépite Trasaniné fui, par manière subite.

En jeune fiars gracieux, frais et droit. Grand dommage e>t i,ue ceci soit sornettes! Filles connois qui ne sont point jeunettes A qui cette eau de Jouvence viendroit Bien à propos.

A PEZENAS. 127

son ». Peut-être Desbarreaux l'a-f-il accompagne à Pézénas; et s'il n'est pas au fond de la salle, mêlé à la suite des seigneurs, c'est qu'il a estime sans doute qu'il valait mieux aller causer au fond d'un cabaret du voisinage, avec quelque connaissance, avec Dassoucy, par exemple. Quelque importance qu'on attache aux règles de la préséance et aux lois de l'étiquette, quand on arrive aux barons, les rangs sont un peu confondus, et c'est un peu par ordre d'arrivée que sont placés MM. de Mansc-Villeneuve, de Gramont-Lanta, d'Auterive-Vauvert, de Castelnau-Vabres, de Mirmand-Florac, membres des états, auxquels sont mêlés la plupart des officiers de la maison de Conti, tels que : Gigault de Bellefonds, futur maréchal de France; le marquis de Villars, père du maréchal de ce nom, VOrondatc de Mme de Sévigné, et l'auteur de Mémoires relatifs à son ambassade en Espagne; Lavardin ou Lavardens, frère de Roquelaure, un des viveurs alors fameux; de Créqui-Canaples, que Saint-Simon qualifiera de « courtisan imbécile •' ; de Guilleragues, le futur ambassadeur à Constantinople, à qui Boileau dédiera son Èpitre V :

Guilleragues, qui sais et parler et se taire.

C'est ce Guilleragues qui , d'après les Mémoires de l'abbé de Choisy, fournira à Molière '- tous les traits de cafardise échappés à l'abbé Roquette, son commensal " dans la maison du prince de Conti > . La liste des spectateurs est impossible à donner en entier. Signalons, outre la plupart des gentilshommes qui, l'année précédente, ont signé la fameuse - Lettre au Roi au sujet de

128 LE MEDECIX lOLAXT, DE MOLIÈrxE,

l'interdiction des duels : le baron de Sarret-Fabrègues ', M. de Vitrac, l'ami et protecteur de Dassoucy à Montpellier, Seguin de Boro, Fourques de Celleneuve, Reynies de la Tour, et finalement un ami de la maison d'Alfonce, très lié avec M. Delort-Sérignan, père de Mme de Cavoye et gouverneur de Béziers, Simon de Tuffes-Taraux, dont le nom offre cette particularité d'être presque l'anagramme de Tartuffe'^.

Mais il n'y a pas moins de nobles dames que de gentilshommes à cette soirée. La plupart d'entre eux ont amené leurs femmes ou leurs filles. Chaque ville où se réunissent les états étant le rendez-vous à la mode de toutes les aristocraties, les grandes dames, les belles élégantes, les riches mondaines viennent s'y montrer dans tout l'éclat de leurs atours, de leurs toilettes et de leur luxe. On en compte un grand nombre dans la salle, aux places d'honneur. Que de duchesses, marquises, comtesses et baronnes, a commencer par les plus tilrées, qui sont : Mme Ilenrielte de la Guiclie, comtesse d'Augoulêmc, et Marguerite de Montmorency, duchesse de Ventadour! Naturellement, la belle des belles, Mme d'Alfonce, et la non moins belle AJme de Florac sont là. Pour que la célèbre présidente de la Grille, dont parle Tallemant des liéaux, ne fiU pas venue, il faudrait, en vérilé, (ju'elle liU morte! On sait si elle aime les spectacles, les bals, les jeux et les icMes! La tendre Mlle Uo-

' De nos jours, un descendant de ce baron, M. de Sarret-Coiisserjjues, a épousé une sa-ur du maréchal Mac Mabon.

- Simon de Tnffcs-Tnraux avait épousé, en 1644, Isabeau de la Ilillière. Il demeurait à Béziers, et sa noblesse fut maintenue par jugement eu 1GG8.

chette, qui a joué un instant aux La Vallière avec le prince de Conti, mais que M. de Calvière détournera du couvent par le mariage ', n'a pu se résoudre à demeurer à Montpellier, quand toute " la bonne compagnie > n'y est plus. Et combien d'autres, que je ne nommerai pas, ont fait comme elle ! — Pour tout dire, en un mot, « la salle ■ est composée comme elle doit l'être, en pareil cas, dans ce pays de Languedoc qui, d'après un auteur dramatique contemporain de Molière, possède excellemment, entre toutes les provinces de France, la double vocation - des lettres et de l'amour» .

Quant au Médecin volant, son succès le classe d'emblée parmi les pièces du répertoire courant que l'IUustre- Théâtre et Molière font le mieux et le plus - applaudir » dans le Midi.

Maintenant, et pour conclure, ai-je besoin d'insister sur la valeur de certaine anecdote donnant pour cause de la haine de Molière contre les médecins en général, une rancune personnelle contre un médecin dont il fut le locataire à Paris, à son arrivée du Languedoc, et qui lui avait signifié son congé? Se peut-il même que l'on continue à se demander quel grand intérêt national et social pouvait avoir, au fond, cette mise au pilori satirique de la médecine et des médecins, après s'êlre rendu compte de l'insanité à la fois grotesque et criminelle des doctrines et des pratiques alors à la mode, surtout en Languedoc , — véritables plaies qui ulcéraient et gangrenaient le dix-septième siècle? Se peut-il qu'on ne voie pas l'inspiration d'un sentiment d'humanité et

' Mémoires de Daniel de Cosnac.

* Gabriel Gilbert, les Intrigues amoureuses.

130 LE MÉDECIX lOLAXT, DE MOLIÈRE, A PÉZÉNAS.

raccomplissement d'un devoir patriotique, dans cette entreprise d'assainissement public par le ridicule? Enfin, et au point de vue plus spécial de l'histoire et de la critique littéraire, après tous les rapprochements que je viens de faire, ce travail ne répond-il pas à la question que le dernier éditeur de Molière se pose ' , sans la résoudre, quand, reconnaissant que le Médecin volant ' contient en germe plusieurs des traits vraiment coi. miques de Y Amour médecin et du Médecin malgré lui y , il ajoute : ^ Ces traits appartiennent-ils â Molière ou aux comédiens italiens? " N'ai-je point prouvé, par le relevé des éléments languedociens qui entrent directement dans la sélection du Médecin volant, que Molière ne saurait être, pour cause d'imitation étrangère, exproprié du principal mérite de cette comédie, et que là, — comme dans presque toutes ses pièces, ce que je me propose d'élablir, — à travers les canevas, les intrigues et l'influence prédominante à ses débuts, de llfalie et de l'Espagne, il fait constamment et très hardiment retour, par la voie du Languedoc rabelaisien, à la véritable patrie de son génie, â la (iaule?

■ K'Jition Hachette, t. I, p. 30.

Le II juin 1886, sans que la presse parisienne en ait parlé, un Congrès rabelaisien s'est tenu à Chinon. La Société française des amis de Ilabelais, fondée récemment par nombre de Gaulois gauloisant, et entre autres par le vaillant félibre méridional Auj}uste Fourès, rédacteur du Petit Toulousain, a célébré ce jour-là et les jours suivants la mémoire de l'immorlel Tourangeau. On avait organisé une sorte de triduuni pantagruélique en l'honneur du maitre. On l'a fêté à bouche que veux-tu et ventre déboutonné. Mais l'écho des fourchettes et des discours n'a pas retenti jusqu'à Paris. Cette fête n'avait pas la bonne fortune d'être présidée par un orateur susceptible de l'élever, par le retentissement et le succès de son éloquence, aux honneurs d'un événement parisien. Ce privilège était réservé à la cérémonie qui eut lieu quelques jours après à Meudon, pour l'inauguration du buste de Rabelais.

Cette fois, tous les journaux ont reproduit in extenso ou par extraits le beau discours de M. Henry Fouquier, prononcé à la demande de la Cigale et des Félihrcs de Paris; et ce morceau de ferme et fine littérature a été le

régal des lettrés de France et de Navarre. M. Henry Fouquier parle d'or : je ne l'apprends d'ailleurs à personne. L'éclat de sa parole a donné un caractère spécial de distinction littéraire à cette fête de Meudon; et Cigalier et un peu Félibre moi-même, j'ai rep;retté de n'être pas là, avec mes amis, pour l'applaudir avec eux. Du moins, j'y étais de cœur.

.le tiens à le dire, d'autant plus que, réflexion faite, il me parait utile d'émettre quelques lép;ères observations dont on appréciera la légitimité, à propos d'un oubli commis dans ce remarquable discours.

M. Henry Fouquier, avec infiniment d'esprit et de raison, a fait assez bon marché de - la robe de docteur de Rabelais « à Montpellier et du fauteuil de Molière à Pézénas -, — « chères reliques, qui ne sont peutêtre pas bien authentiques, mais qui valent, comme toutes les reliques, par le souvenir qu'on y attache -.

Il convenait, en effet, de réduire à sa juste, c'est-à-dire à sa très médiocre importance, cette prétendue vénération des Méridionaux pour de tels objets.

La superstition populaire doit prendre {jarde de ne pas se déplacer à la (liai)lc. lue vieille savate de grand homme n'est jamais qu'mic savate. Il y aurait des inconvénients à ne pas modérer l'enthousiasme archéologique pour les gloires du passé. Molière s'assit dans tant de fauteuils et Rabelais changea si souvent de robe doctorale, qu'un certain encombrement pourrait résulter d'un excès de zèle à les collectionner. M la robe de Rabelais ni le fauteuil de Molière n'importent aux progrès de l'esprit humain. Et je me félicite que M. Henry Fouquier ait dissipé toute équivoque sur la pensée qui anime la

Ckjale et les Félibres de Paris à cet égard. Les Cigaliers ne sont pas des ébénistes, et les Félibres de Paris ne sont pas des tailleurs, pour tomber eu extase devant ce meuble et cet habit. Ce genre d'adoration perpétuelle n'est plus de notre temps. Quand la critique historique et l'histoire littéraire en étaient à chercher les traces de Rabelais et de Molière, la robe de l'un, le fauteuil de l'autre représentaient, par la force de la tradition, un double document précieux, une double relique '),si Ton veut. Il y avait là un indice, une preuve possible du séjour de Molière à Pézénas, du séjour de Piabelais à MontpeUier.

C'était si peu que rien; néanmoins, c'était quelque chose. Mais l'érudition a fait du chemin. Elle a révélé de plus sérieux témoignages de la présence des deux grands hommes dans ces deux villes, — et ailleurs aussi.

La lumière s'est faite dans leur trop obscure biographie. Et l'intérêt a changé de vue et de portée.

Ces vulgaires pièces justificatives, ces pièces à conviction du passage de Molière et de Rabelais en Languedoc; cette robe et ce fauteuil, maintenant qu'on en sait déjà long sur cette période jadis trop ignorée de la vie des deux grands hommes, ne sont réellement des reliques que pour les braves gens qui douteraient par hasard que Rabelais mit jamais de robe de docteur, que Molière s'assit jamais dans un fauteuil. Or, il n'y a guère que M. Monval qui discute encore de telles questions.

Ce n'est pas, comme vous voyez, sur les déclarations de M. Henry Fouquier, relatives à ces « souvenirs », que j'ai des réserves à faire. Là-dessus, je vais plus loin que M. Henry Fouquier lui-même; car moi, je serais fâché,

vraiment, qu'où me supposât grand admirateur de Molière et de Rabelais pour de si puérils motifs. Mais si j'abandonne volontiers ces reliques banales et insignifiantes, et si je confesse qu'elles ne justifieraient pas à elles seules rattachement des IMéridionaux a ces grands hommes, ni le ratlachement de la gloire de ces grands hommes, au Midi, — je regrette que M. Henry Fouquier n'ait pas cru devoir mettre en relief les compensations honorables et authentiques qui reviennent au Midi; je regrette qu'il n'ait pas affirmé que, robe et fauteuil à part, les Méridionaux avaient d'incontestables droits à réclamer à l'actif de leur histoire littéraire qucUpie chose de ces deux génies. Il est hors de conteste, désormais, que le Midi, le Languedoc surtout, fut l'école préparatoire de iiabelais et de Molière. N'est-ce pas en Languedoc que Rabelais manifeste ses premières velléités d'écrivain satirique? A'est-ce pas en Languedoc que Molière fait applaudir ses premiers essais de comédie? — Je vais pi'éciser.

Rabelais habita le Midi, entre Lyon et Montpellier, de l.");}0 à (.")37. Duraut sept à huit ans, de Kîi!) à 1<>57, c'est presijue constamment en Languedoc cl, dans tous les cas, entre Lyon et Rordeaux, par Moulpellier, (juc Molière séjourne avec sa troupe. Molière à Pézéiias avait trente-trois ans; Rabelais à Montpellier avait â peu près le même ûge. La similitude des rapports d'.ijve, de lieu et de milieu, — et qui se continuera par l'identité des tempéraments, — éclate jusque dans les débuts comiijues des deux écrivains. A Moulpellier, le premier essai littéraire de Rabelais est une pièce de théâtre, — à laquelle Molière empruntera plusieurs traits de mœurs et de

A PROPOS DE lURELAlS. 135

mots pour le Médecin volant e( le Médecin malgré hii. Ou lit au cbapitre xxxiv du livre III de Pantagruel : < Je ne vous avois oncques puis vu que jouâtes à Montpellier, avecque nos antiques amis Ant. Saporta, Guy Bouguier, Balthasar Noyer, ToUet, Jan Quentin, François Robinet, Jan Perdrier et François Rabelais, la morale comédie de celui qui avait épousé une femme mute... .le renvoie aux commentateurs de Rabelais et de Molière pour la confrontation de celte comédie, connue par Tanalyse, avec le Médecin malgré lui et le Médecin volant. « Il y a au même chapitre de Pantagruel, dit M. Paul Mesnard, le savant éditeur de Molière (Hachette), il y a le médecin Rondibilis qui, de même que Sganarelle, prend l'argent, eu s'écriaut comme indigné : « Hé, hé, hé, monsieur, il " ne falloit rien. » Voila donc Rabelais précurseur de Molière, et débutant, comme écrivaiu, au théâtre, sur le théâtre populaire de Montpellier.

Ce qu'était déjà au seizième siècle, ce que fut au siècle suivant ce théâtre provincial, les épaves qu'on a pu en recueillir le disent assez. Procurez-vous à la Bibliothèque nationale, à défaut des pièces du temps de Rabelais, les pièces languedociennes du temps de Molière, et, par exemple, le groupe si curieux, si original et si vivant qui a pris chez les annalistes du théâtre naiioual le nom de Théâtre de Béziers, et vous en aurez une idée approximative, par induction.

Beaucoup d'œuvres se sont perdues, — et les meilleures peut-être. Mais quelle saveur, quelle verdeur et quelle verve on trouve à ces compositions improvisées! Sous le ciel où elles surgissent avec la spontanéité de l'imprévu et la vibrante vivacité de l'humeur méridionale, on

136 A PROPOS DE RAIÏELAIS.

comprend qu'un Gaulois comme Rabelais se sente tout de suite dans son élément et soit excité à lâcher la bride à son joyeux entrain d'esprit. Pour Molière, le même phénomène d'excitation à la gaieté comique ne sera qu'un effet produit par d'égales causes. Molière, surtout, sera dans sa véritable atmosphère. Aussi, que de rapprochements inattendus et piquants s'offrent entre ce Théâtre de Béziers, dont je viens de parler, et le Théâtre même du grand comique!...

Toutes les fois que l'occasion s'en présente, je me fais un devoir de signaler cette grande source languedocienne où Molière a puisé des deux mains. A la suite d'une étude en ce sens publiée à V Artiste, M. Paul Mesnard m'écrivait : « Je reste attentif aux vues nouvelles que vous ouvrez sur la vie de I\Iolière en Languedoc. " Aujourd'hui, en voyant M. Henry Fouquier, un des maîtres de la critique dramatique, ne pas même toucher par une allusion à ce chapitre de l'histoire littéraire du Languedoc, chapitre illustré par Rabelais et Molière, mon regret de cette indifférence ou de cet oubli est d'autant i)lus profond que nul mieux que M. Henry Fouquier n'est à même de jeter une éclatante lumière sur un tel sujet.

Vous conviendrez (ju'il est assez intéressant pour l'histoire de la littérature dramatique de savoir où et comment le génie populaire du Midi a favorisé les sélections poétiques du };énie de Molière. Vous ne nierez pas que c'est autrement intéressant que de disserter sur l'authenticité de la fameuse robe et du non moins fameux fauleuil. M. Henry Fouquier a ce rare mérite d'être sorti de l'ticole normale avec le riche fonds clas-

sique qu'on y acquérait de son temps, et de l'avoir considérablement augmenté, renouvelé, rafraîchi par d'intéressants appoints de connaissances plus jeunes, plus actives et plus à la mode du jour. M. Francisque Sarcey retarde quelque peu sur Molière. Et, si vous tenez à mesurer l'exact éfiage des notions d'un critique de théâtre frais émoulu de l'École normale, et à déterminer les différences de niveau chez le même critique dix ans après, — comparez la thèse de M. .Iules Lemaitre sur le Théâtre après Molière avec le premier feuilleton où il parlera de Molière dans les Débats.

Il y a longtemps que M. Henry Fouquier a dû s'apercevoir que l'enseignement de l'École normale manquait d'étendue et d'exactitude en matière d'histoire littéraire. La thèse de M. Jules Lemaitre rappelle la fable de la poule aux œufs d'or — celle qu'on ne tuait pas, mais qui avait commencé par couver des cailloux. La critique normalienne se stérilise dans un infécond labeur '. Mais M. Henry Fouquier, esprit largement et généreusement compréhensif, n'en est plus là depuis longtemps. Il s'est ouvert d'autres horizons. Pourquoi faut-il qu'il n'ait jamais regardé plus attentivement du côté du Midi ! Il sait, lui, la vieille langue romane et la nouvelle. Sa compétence spéciale ne diminuerait pas l'autorité de ses conclusions, s'il lui prenait envie de dire son mot, — le mot qu'il n'a pas dit, — sur les affiliations languedociennes de l'œuvre de Rabelais et de l'œuvre de Molière. Établir que Rabelais n'a peut-être pas laissé ^ sa robe »

' Voir, comme preuve, le recueil de rapsodies banales que M. Larrouuiet a béatement publie sous ce titre : la Comédie de Molière !

là-bas, mais que, certainement, Molière y a pris maints sujets de pièces, maintes idées de scènes, — la tâche n'est point indigne d'un critique célèbre. Et quels services il rendrait en la réalisant ! Le moindre résultat ne serait pas de modifier les opinions universitaires sur l'état intellectuel et moral de la province au milieu du siècle de Louis XIV. On apprendrait que Paris et Versailles, la ville et la cour, ne formaient pas toute la France — il s'en faut !

Elle ne serait pas trop rébarbative, celte entreprise. Le choix des sujets d'étude y serait libre et varié : on y aurait des surprises. Puis, sans bien chercher, sans grande peine, ou aurait le plaisir de se convaincre vite que ces " tendances séparatistes ", dont on a incriminé les félibres de Provence et de Languedoc, si elles avaient encore une ombre de réalité, seraient positivement la négation historique de l'esprit unioniste des aïeux. Le théâtre languedocien au temps des luttes de Richelieu pour la constitution définitive de la grande unité nationale — ce théâtre e-^l étonnamment patriote et français ! La muse a recours à l'idiome du cru pour être intelligible — et influente!

" Ils ne comprendront pas si je parle françois -, dilelle, en s'excusant d'adopter presque toujours le langage vulgaire. Mais elle se déclare du parti de la grande France. — Tenez ! il y a une pièce de 1634, intitulée la Modo, tellement animée d'enthousiasme ardent pour la souveraineté universelle du goi)t, de l'esprit français, surtout pour la merveilleuse délicatesse et l'incomparable u beauté de la langue française — la plus hcllo que jamai vcngne, — (jue je défie le plus lettré des

érudils de m'en citer Tcquivalent au dix-septième siècle pour rintensité virile d'un patriotisme absolu !

Ce n'est pas, sans doute, une satisfaction à dédaigner que celle de pouvoir donner aux senfimenis présents la sanction rétrospective de l'hérédité. Mais à côté de cette vérité assez peu prévue pour être piquante, que d'autres particularités inédites dans cette même pièce de la Modo ! Vous doutiez-vous, —pour en revenir à Molière,

— que tout le dialogue — sur « la mode " précisément

— entre Ariste et Sganarelle, dialogue qui ouvre Y École des maris, n'est qu'une paraphrase, parfois textuelle, de cette poésie languedocienne? Vous doutiez-vous que toutes les expressions bizarres et burlesques employées par Cathos et Madelon et Mascarille dans les Précieuses ridicules se retrouvent là, trente ans avant les Précieuses? Cela est ainsi; et la moindre conséquence à quoi cela tire, c'est que l'argument allégué par les éditeurs et biographes de Molière pour contester que les Précieuses ridicules eussent été représentées pour la première fois en province, perd du coup toute valeur. ' Comment Voltaire a-t-il pu croire qu'un public provincial fût capable de rien comprendre à ce style étrange, baroque et précieux ? - s'écriait à peu près M. Bazin. — Comment?... Le voilà, et ailleurs...

Mais achevons. J'en ai assez dit pour justifier mes regrets.

UN

Eu France, où tout fiuit par des chansons... à n'en plus finir, on a eu raison de dire qu'un recueil de vaudevilles est indispensable à qui veut écrire notre histoire. Chez nous, tout est matière à refrains, .l'entends refrains et vaudevilles dans l'ancien sens, qui comprenait, sous ces mots-là, toute la menue monnaie courante de l'esprit français gauloisant : épigrammes et boutades, satires plus ou moins courtes, mais bonnes, triolets piquants, madrigaux alertes et lestes, voire monologues vivement rimes et mimés à la diable.

Monologues? Oui! Il y a beau temps qu'il s'en fait et qu'il s'en débite en notre cher pays. D'aucuns, on ne sait pourquoi, s'imaginent que le monologue, aujourd'hui à la mode, n'est inventé que d'hier. Il est aussi vieux que le théâtre lui-même; tout au plus entre le monologue de jadis et celui d'aujourd'hui existe-t-il une différence dans le choix de la scène où il est débité. On le disait sur la

place publique, on le dit dans les salons, voilà tout. Au fond, la chose est bien la même; et c'est le cas d'ajouter que l'origine s'en perd dans celte fameuse nuit des temps pour laquelle l'éclairage au gaz n'a pas d'effet rétroactif. Les archéologues ont beau jeu sur an tel chapitre.

Toutefois, sans tomber dans le bric-cà-brac et \e farracjo chers aux regrattiers d'érudition, un lettré peut honnêtement insinuer que c'est au pays natal du sonnet, en Provence, qu'a fleuri plus et mieux que partout ailleurs le monologue vraiment poétique et spirituel : en quoi les Provençaux n'étaient pas moins « nés malins . Seulement, les Provençaux (Languedociens compris), tètes chaudes en un climat chaud, grands amateurs de vie en dehors, ont presque toujours mouologué en plein vent, même en hiver. Si " chaque ville du royaume avait son rieur ' , comme l'observe le joyeux Scarron, là-bas, dans l'exubérant Midi, chaque ville avait autrefois mieux que son rieur, son acteur-auteur qui, daus les grandes occasions, était là pour amuser en s'amusant. S'agissailil de fêler l'eulrée d'un roi ou d'un prince, de rendre honneur au carnaval ou de célébrer (piclques faits et gestes locaux? L'aclcur-auteur de l'endroit avait un rôle à jouer : il n'y manquait pas. Poète, il improvisait des vers de circonstance, et aulaul n'eu euiportait pas le vent, car plus d'une improvisation ainsi produile a été recueillie el classée par les annalistes du théâtre, .l'eu sais deux, par exemple, que le bibliophile Pont de Veylc avait précieusement gardées dans celle incomparable collection dramatique où s'est retrouvée VAndromèdc de Corneille, avec un autographe très précieux. Le duc de la Vallière les a inscrites avec soin sur la liste des pièces

du Théâtre de Béziers, et Soleinne, ainsi qu'en témoigne le catalogue du très regretté bibliophile Paul Lacroix, les appréciait en homme qui a pris beaucoup de peine pour les avoir. Il y avait de quoi, s'il savait que l'une des deux, intitulée : li Modo (la Mode), avait été imitée par Molière, durant son long séjour en Languedoc. — Ceci n'est pas une fable.

Le monologue de la Modo date du mois de mai 1635. Il fut composé à Béziers, à propos de l'édit de Louis XIII contre le luxe. Comme vingt autres pièces du Théâtre de Béziers, rassemblées par Brunet après Soleinne, la Modo ne porte pas de nom d'auteur. L'avocat Bonnet, lauréat des Jeux Floraux, et l'ami de du H ver, ou l'avocat Michaille, auraient pu l'écrire. .Mais je crois que ce fut, cette fois encore, « l'hostelier du /.yow ^/'Or », le réjouissant Papari ', type rabelaisien qui faisait la joie de la ville et des environs à trente Heues à la ronde. Papari était de toutes les représentations. C'est à lui que revenait l'envié privilège de conduire à travers la ville le chameau symbolique qui figurait dans les cavalcades annuelles du jour de l'Ascension. Cavalcades mirobolantes s'il en fut! De Toulouse et de Aimes, d'Agde et d'Albi l'on y venait en foule, pour admirer un ^ si grand nombre de théâtres qu'on voyait, dit un chroniqueur contemporain, rouUer par la ville comme des chariots triomphans ". Une procession religieuse ouvrait la marche du cortège; trompettes et clairons, « toute sorte d'instruments de musique ■ éclataient à Tenvi, et après les

ecclésiastiques ■ défilaient: une galère, montée par des Turcs et prise d'assaut par des chrétiens, les chars enrubannés de toutes les corporations, puis les magistrats

» en robbe d'escarlafte -, et finalement Papari et le Chameau! A chaque carrefour, à chaque place, ou faisait étape, pour que Papari reparût sur uu des théâtres roulants et y débitât quelque joyeuseté. Enfin, arrivé sur la place du marché, Papari avait la parole pour le bouquet de la fête, aux applaudissements d'un public eulhousiaste. En fait de succès populaires, Papari, en Languedoc, fut un des précurseurs de Molière.

Or, en 1635, le sujet d'actualité, le grand événement du jour et de Tannée étant Tédit contre le luxe, édit froudé grandement par les satires et les caricatures d'alors, c'est sur la mode que Papari débita son morceau, vrai morceau choisi, je vous jure! C'est curieux et piquant comme un article de la vie parisienne en province au dix-septième siècle... Mais vous ai-je prévenu qu'il

...accommodera son discours, son langage, A la capacité des hommes du village.

Quoiqu'il soit bon Gaulois?

Force lui est de parler la langue vulgaire, le languedocien, pour être compris de tout son auditoire. — Par procuration de la Modo, qu'il est chargé de défendre, et déguisé en perroquel, Papari développe, ma foi! de très jusfes idées, et c'est â croire que l'Ariste de VÉcole des maris est parmi les spectateurs pour eu faire son profit. Si la dernière édition connue de la Modo n'était authentiquement de 1G42, on soupçonnerait là une vague supercherie d'amateur qui a dérobé Molière. Mais la priorité de Papari est incontestable, et voilà l'intérêt littéraire de l'avenlure!

D'abord, analysons le monologue, rapidement, mais en traduisant le texte même de Papari par les expressions

de l'Ariste de Molière. L'identité des idées en deviendra plus saisissante...

Tout i< honcste homme « qui ne veut point passer pour .' hétéroclit ■ {sic) — avoir un air bizarre -, ditAriste; — tout « homsle homme • qui ne veut pas vivre « coumo un loup-garou » — ^ un loup-garou -, répète exactement Ariste, — doit conformer « suun humou », son caractère, aux usages, ««/s enseicjnamem de la modo -, aux préceptes de la mode en toutes choses.

Car la modo non es pas mens âls discours quais hahillamens,

...Et tout homme bien safje Doit faire des habits ainsi que du langage.

Bien entendu, il faut suivre la mode dans une juste mesure. « L'artijici non val pas res. » ?s'y rien trop affecter est aussi la règle de conduite d'Ariste. A s'obstiner dans les vieux us, coutumes et costumes, " un homme semhlario un sauvage » ; — et c'est bien ce qui arrive à Sganarelle. Sous sa tutelle, Agnès " est au pouvoir d'un sauvage -, en effet. Qu'on n'excède pas ses moyens de fortune, cela va de soi. Mais aux riches qui peuvent faire delà dépense '< que podoufaforco dcspens «, il sied de ne pas lésiner. A qui donc permettre de faire dignement la mode, sinon aux filles de bonne maison, -i à la Jillos de condition » ? Rien de plus naturel et de plus légitime à la fois que le goût d'une fille qui, selon Ariste, ■ aime à dépenser en habits, linge, nœuds ».

Et ce sont des plaisirs qu'on peut, dans nos familles. Lorsque l'on a du bien, permettre aux jeunes filles'.

' Que devient la thèse des critiques prétendant que Molière exprime ses sentiments personnels et traduit l'état de son âme, dans cette scène de VÉcole des maris, écrite, dit-on, à la veille de son mariage?

— IMais, observera-ton peu(-è(re, voilà un perroquet bien philosophe et qui raisonne bien sagenieuf. Dans un monolop,ue, cela peut manquer de gaieté.

— La noie gaie ne manque pas chez Papari : elle a son tour dans les Iraits de mœurs pris sur nature et raillés... à la Molière encore. Ici encore, Molière aura l'air de s'ê!re souvenu. Donc, Papari ayant fait sa profession de ibi comme Ariste fera la sienne vingt-cinq ou trente ans plus lard, on sait qu'il ne condamne que les abus et les excès de la mode. Ainsi, par exemple, trop de fard, c'est trop. Lorsque - Caliste -, sœur ainée des Cathoset Madelon des Pnrietiscs ridicules, lorsque Caliste met trop de fard.

Que letisis coumo un jloc de lard,

au point de reluire comme un morceau de lard -, Papari ne saurait l'approuver, sans être pour cela un bonhomme comme le père Gorgibus. On sait que Gorgibus se plaint crilmenl dans les Précieuses que Cathos et Madelon . se graissent le museau ' et qu'elles ont usé le lard d'une douzaine de cochons -. Sous prétexte de ne pas trop retarder sur les modes parisiennes, être toujours par voies et par chemins, pour s'en informer, c'est ridicule aux yeux de Papari, et ridicule également de s'imaginer que u la démarche, les contenances, les œillades, les révéranccs, bâiller, rire, jusqu'à soupirer, tout à la mode doit se faire! ' Les Précieuses n'agiront pas autrement : leurs soupirs étaient notés et cotés.

Les hommes ont leurs travers, et non moindres. La "jambe tout unie " réprouvée par Mascarille est devancée par « las causses lisses «, par les chausses unies,

dont parle Papari. Et la petite < inouslache qui fait mourir quand on la regarde :

Que fa mouri quand on l'agacho ^ ,

n anticipe-t-elle pas agréablement sur Tair passionné de IMascarille qui arrache à Cathos ce joli cri : ^ Est-ce qu'on n'en meurt pas? " Et les ' rabats de la Graoge et de Croisy, qui ne sont pas de la bonne faiseuse -, ne rappellent-ils pas les rabats des élégants du Languedoc modelés sur la façon en cours à la cour ' ?

Le langage >■ ntujnard, délicat et sucré comme an muscat •', u est pas oublié par Papari, à qui n'échappe aucune préciosité excentrique. Mais Papari est au fond un excellent patriote, et il est flatté de rêver pour son pays la domination universelle de la langue et des modes françaises. La langue française? 11 - n'en existera jumais de plus belle ". Les modes françaises? Elles porteront toujours « la fleur d'excellence sur l'oreille • ; nul ne les saurait détrôner. Les étrangers n'y pourront rien. Fdissou toudesqiie ", façon tudesque, c'est tout dire. Quant aux Espagnols, de quoi se méleraient-ils, avec leurs habits du temps des vieux Sarrasins?

L'Espagnol que nous conlrocano En soun (sprilfach per becaruo...

« l'Espagnol qui nous contrecarre avec son esprit dominateur -, n'a qu'à nous laisser tranquilles. Ainsi parle le perroquet Papari. Et comme s'il était écrit qu'à chaque mot de lui correspondrait une réminiscence de Molière, ce mot encore de bécarre, qui a tant intrigué les éditeurs et commentateurs du Sicilien, réitère une

fois de plus les traces de provincudisme qui se relrouvent dans les œuvres de Molière. Cette fois, le fait est d'autant plus curieux qu'il est unique, — et je demande à ouvrir ici une parenthèse.

Les érudits commentateurs du Molière-Hachette n'ont pas consacré moins d'une noie de trente lignes, escortée elle-même de trois notules de dix-neuf lignes en plus petit texte, a l'explication de cet énigmatique - bécarre , dont il est question dans le Sicilien, quand Hali dit : > Là -dessus vient un berger joyeux, avec un bécarre i admirable. » Pour comble d'embarras à expliquer ce mot, Littré, dans son Dictionnaire, ne cite pas d'autre exemple de son emploi. Après Castil-Blaze et autres Saumaizes qui ont sué sang et eau sur ce grave problème, les nouveaux éditeurs du MoUère-Hachetle donnent cet à peu près d'explication : Ilali parle du bécane comme les précieuses parlaient de la chromatique ; ce sont termes que, sans trop les entendre, il a recueillis de la bouche de ses musiciens. > Selon ces messieurs, Adraste, à qui s'adresse Hali, ^^ ne semble pas le comprendre du tout '.

Eh bien, voyez comme quoi un simple monologue peut servir à ((uelque chose! L'emploi du mot becarro, bécarre, était aussi familier cjuc fréquent en Languedoc, avec le sens de ^ ton supérieur >. Le vers de la Modo l'indique assez; mais voici une citation qui le prouve mieux encore. On lit dans la Seconde Apolor/ie de l'Université de médecine de Montpellier, par un médecin de Montpellier, éditée à Paris en 1054, pendant le séjour de Molière en Languedoc, et dont parle si violemment Gui Patin dans ses Lettres : ' Qu'est devenue celte

" g?rande expérience de vos docteurs, tant chantés sur le u Bécarre de Jean Iliolan? '

...Revenons à Paparl.

Après avoir exposé en bons et l)eaux vers languedociens, en vers souples, rapides et pittoresques, .sa théorie de la mode, Papari, trop Gaulois pour qu'il ne lui vienne pas le scrupule d'être un peu sérieux, se rappelle, pour se rattraper en terminant, qu'un oiseau, un perroquet, a le droit de battre la campagne, — et le voilà donc, décochant aux dames galantes de l'assemblée, qui en ont, d'ailleurs, entendu bien d'autres, ce quatrain effrontément gaillard :

,Ie caquette dans un bocage, Et mes discours sont bien hardis; Mais si j'étois dans votre cage, ,1e ferais plus que je ne dis !

Ainsi finit la comédie, le monologue.

De toutes les pièces frondeuses où était pris à partie l'édit coulre le luxe, c'était assurément la meilleure, à tous égards. Les vers n'en sont pas seulement vifs, nerveux, colorés, sonores et marqués au coin d'une métrique toute moderne ; ils sont animés d'un libre esprit de progrès en quelque sorte prophétique. Le bon sens populaire y réclame les franchises du génie national dans cet art de la mode où il est destiné et prédestiné à donner des lois. Cette fois encore, c'est bien l'instinct du peuple qui est dans le vrai, et c'est bien la royauté qui se trompe. On ne réglemenîe pas le luxe, en France moins qu'ailleurs.

Et que penser de cette diffusion, de ce rayonnement des modes parisiennes, qui, de la ville et de la cour,

Page 1