‹ Autour de MolièreChapitre 8 sur 24 · UN MONOLOGUE DE 1635 IMITE PAR MOLIERE · texte numérisé non relu

UN MONOLOGUE DE 1635 IMITE PAR MOLIERE

pénètrent au fond des campagnes lointaines, et, deux siècles avant l'ère des chemins de fer, procèdent à cette unification générale du costume qu'on ne croyait pas être l'œuvre même du passé ?

Tout finit par des chansons en France, oui ; et c'est l'honneur des chansons, — vaudevilles, satires ou monologues comme aujourd'hui, — de faire succéder à ce qui prend fin, entre deux airs, un commencement de vérité sociale qui donnera fortune et gloire après deux siècles !

Certes! le coq gaulois, image de la vigilance laborieuse, est à sa place sur les clochers de France ; mais en quoi une plume, fût-ce uae aile di colibri, est-elle de trop sur une coiffure déjeune femme? De la même rude main qui cloue une chouette à un portai! de ferme, il doit être permis au paysan, qui s'humanise le dimanche, d'attacher un nœud de rubans à un corsage de jolie fille !

Jusqu'ici, la deux fois séculaire tradition relative au séjour de Molière à Bordeaux n'a été coufiriiiée par aucun document authentique d'origine bordelaise. Xi les archives provinciales de la Guyenne, ni les archives municipales de Bordeaux n'ont pu fournir encore le moindre l'ait po-itiT et probant; et c'est ailleurs, c'est aux dépots publics d'Albi et deNarbonne que cette confirmation a pu s'effectuer sur des piècesjustilicatives.

Dès 1869, ïfiivenlaire des Archives d'Albi, GC, 495, page 122, enregistrait à l'anaée 1647 ces indications précieuses, à la suite de l'entrée solennelle du comte d'Aubijoux, un des trois lieutenants généraux du Roi en Languedoc : ^^ Les Conédiens du duc d'Épcrnon vinrent à • cette occasion de Toulouse à Albi et y restèrent jus- " qu'au départ du comte. La ville leur accorda pour " dédommagement 500 livres, ainsi qu'il résulte de la ' quittance signée Dufresne, René Bert/ielot et Pierre .: Rébellion, le '2i oclobre 1647. - Dix ans après la publication de cet Inventaire, M. J. Rolland, auteur d'une Histoire littéraire d'Albi (Toulouse, 1879), n'avait qu'à rechercher le texte original et à prendre connaissance

(riiue lettre de rintendant de Breteuil y aflérenle, pour compléter ces renseignements et fournir aux moliéristes l'occasion d'en tirer parti pour l'histoire même des pérégrinations de Molière en province. On savait déjà que Molière (orthographié Morlicrc) avait, en 1G48, paru à INantes en compagnie des mêmes DulVesne, Herthelol et Reveilhon ; il est à |!eu près établi sûrement qu'à cette époque Molière était l'associé de ces comédiens. On s'est donc cru autorisé à conclure que Molière, quoique non désigné, était effectivement avec ses camarades à Albi et, par conséquent, faisait partie comme eux de la troupe du duc d'!<.'j)crno/>, alors gouverneur de Guyenne. L'induction de sou passage à Bordeaux, après de tels faits, allait de soi. Encore que quelques réserves soient de mise sur ce point, l'opiuion générale des moliéristes se prononce en faveur de cette thèse. Il n'y a pas tro|) lieu d'y contredire : ce n'est pas le momeut, du reste, d'en discuter la valeur absolue.

Le deuxième document, celui qui nous vient des archives de JNarbouiie, est à coupsih- plus foruiel et plus décisif, — quoi(jue les révélations qu'il apporte soient plus contestées. A la série HB 2'.\, folio Vit du registre, on lit : " Du XXVI' jour dudil mois de febvrier au dit " an (1650) en conseil |)articulier : sur ce que M. le pre- « mier consul a représenté que /es comédiens de S. .i. le « princede Contij, soiiaiU de Pczenas de /oiierpe/id/i)il la tenue « des Estais, et s'en allant à Ilonnleans pour allendre Son « Altesse, où elle doit aller à son retour de Paris, désire- (' raie7it dépasser quinze jours dim9, cette ville pour la " satisfaction pul)li(|uc, et comme il n'y a point d'autre « lieu à représenter que la grand'salle de la maison con-

u sullère, ils la demandent, et avec enx toutes les hon- « nestes gens de la ville. ' Les consuls, - d'avis de remercier lesdits comédiens -, accordèrent la salle. M. Mortet, le nouvel archiviste de l'Aude, n'avait eu qu'à consulter les orijfjinaux analysés dans V Inventaire — comme à Albi — pour y puiser ces informations précises. Or, par une contradiction qui ne s'explique j^uère que par la force du préjugé ou par ia difficulté qu'éprouvent parfois certains érudits à raccorder les faits et à former la chaîne des événements, M. l'archiviste du Théâtre-Français, eu commentant, dans une petite revue spéciale, celte déclaration des comédiens du prince de Conti, s'en allant à liordenii.v, insistait sur " l'importance " de ce document, (pii donne L'année exacte du voyage de a Molière à Bordeaux, qu'on n'avait pu fixer jusqu'ici • ' . C'était oublier étrangement qu'on avait déjà considéré Molière comme faisant partie de ^^ la troupe du duc d'Epernon - dès 1647! Mais le piquant n'est pas là : il est dans l'intensité de l'éternel préjugé qui « jusqu'ici représentait Molière comme ayant fait «n voyage unique à Bordeaux et même dans les villes de l'Ouest; il est surtout, le piquant, dans le systématique dédain avec lequel on refusait de rien admettre contre cette erreur. Il a bien fallu entendre raison. Dirai-je que le très humble mérite m'en revient? C'est une vérité, et hier encore M. Mortet a bien voulu se souvenir de la priorité de mon avis sur ce chapitre-. De fait, au mois d'octobre 1884, dans la propre revue de M. l'archiviste du Théâtre-Français, j'écrivais : .le crois savoir que l'opi-

' Le Moliéristc, 3« année, p. 23.

- Le Moliéristc, 8« année, p. 21.

15i VOLIERE A BORnEAUX.

. iiion de M. Moiival (c'esl le nom de rarchivisfe) n'est " pas loin de se modifier sur ce point. Quant à moi, je « suis convaincu que depuis son départ de Paris, et tant « que le duc d'Épernon l'ut gouverueur de Guienne, " c'est-à-dire jusqu'en octobre 16.30, Molière /il annuclle-

mcnt le voijarje de liordeaux. >■ Aujourd'hui, il n'y a pas que l'opinion de !M. Monval de modifiée : ce qui est plus el mieux, il y a l'opinion du plus grand nombre des moliéristes sérieux.

IMais Molière alla-t-il vraimeni à Bordeaux en cette année 1050, comme le dit le document de Narbonnc? !l est des érudits qui ne le croient pas. Libre à eux de croire, par contre, que Molière revenait de Bordeaux en allant à Albi, quoique le document d'Albi le dise bien moins ! On voudrait des précisions plus complètes sur l'emploi du temps de Molière â partir du 20 février 1656. Eh bien , voiciquelquesdétailscirconstanciéset inédits sur un sujet qui touche de si prèset si honorablement h l'histoire lilléraire de Bordeaux. Procédons avec ordre el méthode.

Molière, tout le monde le sait, était le directeur de cette troupe de comédiens du prince de Conti qui, à Narbonne, déclare se rendre - à lîonleaux pour attendre i: Son Altesse, où elle doit aller à son retour de J*aris ■ . C'est par ordre du prince, à ce compte, que Molière reprenait la route de Bordeaux. Disait-il vrai en annonçant l'arrivée de Conti dans cette ville, où sa prise de possession du f;ouvernement de Guyenne avait étédilTéréc? L'inventaire manuscrit des archives de liordeaux, qu'a bien voulu me communiquer M. Gaullieur, charjjé de la conservation de ce dépôt, cet inventaire enregistre d'abord à la date du :{() déceud)re 1055 une lettre du prince de

Gonti sur sa récente noiniiiation de gouverneur, — puis, et nous voici au cœur et clans le vif de la question, un extrait des délibérations de la Jurade, à la date du 15 juillet 10 jî), et ainsi conçu : - M.M. les juvats ai/ant " avis que S. A. S. M. le prince de Conti, gouverneur de la " province, devait partir de Paris pour venir en celle ville, « ordonnent au trésorier de la ville de remettre es mains " de MM. les jurats la somme de 3,000 livres pour être " employée aux frais de l'entrée dudit prince, et estre ^c distribuée suivant les ordonnances et mandements de « MM. les jurafs. i Ainsi, dès le mois de février, Molière était bien fondé à parler du voyaj^e de Conli à Bordeaux. L'entrée future du prince dans cette ville y motivait la présence des comédiens de Son Altesse. En de telles circonstances, les villes étaient obligées à de grandes fêtes publiques. On a vu que la troupe du duc d'Épernou avait été mandée de Toulouse à Albi à cause et en l'honneur du comte dWubijoux. La place de Molière était donc à Bordeaux au mois de juillet. Pourciuoi aurait-il manqué d'y être? La raison qui l'y appelle au départ de Pézénas a-t-elle cessé avant l'arrivée au but? Non. Que Molière, au dire de l'auteur des Pérégrinations de Molière en Languedoc, soit à Narbonne encore dans les premiers jours de « mai », quand il n'a demandé la salle de l'hôtel de ville que pour - quinze jours ', il n'importe — si toutefois l'assertion de M. E. Raymond n'est pas controuvée, ce qui reste à savoir, aucune preuve n'ayant été fournie à l'appui. L'affaire d'argent qui aurait retenu Molière ta Narbonne est ' mystérieuse ". M. Loiseleur insinue môme que celui qui en a ^ parlé le premier n'y a pas compris graud'chose >. Mais, toutes réserves

faites, il n'y a nulle incompatibilité entre la prolongation du séjour à isarbonne et le voyage à Bordeaux à temps voulu et résolu. Bien plus, IMolière serait encore à Narbonne le 12 juin , et la troupe anonyme de comédiens Cjue les Archives hospitalières de cette ville y signalent serait sa propre troupe, que ces atermoiements et ces retards n'excluraient pas l'arrivée à temps à destination. De Narbonue à Bordeaux, M. Louis Moland, (jui m'a fait l'honneur d'accepter plusieurs de mes solutions, peut m'en croire, une troupe comique mettait bien moins de temps qu'il ne suppose en disant qu'il y avait " une dizaine de jours de marche de Bordeaux à Béziers' -. Mais qu'à cela ne tienne! Eût-on mis huit ou neuf jours de Narbonne â Bordeaux, ce délai n'empêchait rien. Et sur quoi se base M. Moland pour trouver que - le plus probaLle est que cette excursion à Bordeaux n'eut pas lieu ? Où en est la raison positive?

Le prince de Conti est attendu; Molière est, tout le premier, obligé de l'attendre. Voilà, jusqu'au 29 juillet, la situation exacte. Au 2i) juillet, les choses changent. Le prince — pour la réception solennelle de qui l'on a voté .3,000 livres — le prince, gravement malade à Paris (voir les Mémoires de Cosnac), diffère jus(ju'à nouvel ordre sa venue à Bordeaux. Une décision inédile de la Jurade atteste cette remise à plus fard et à une époque

fixer. Enedel, le sieur Mercier -, chargé de l'emploi des fonds et de leur distribution dans les solennités

' Molière, sa vie cl ses ouvrages, U. Garnier, édit., Paris, iii-8', 1885. (Paf;e 104, à la note.) Le « petit ordinaire . complaît Sr» lieues de Bordeaux à Béziers. On a vu dans la lettre de Dassoucy (p. 12) que ses pages de musique faisaient à pied « lo lieues par jour».

municipales, est invité à restituer ^ au trésorier de la ville " la somme déposée en ses mains pour les fêtes projetées et qui n'ont pas lieu. Ce n'est que le 10 janvier ^ suivant qu'un nouvel avis du prince de Conti annonce définitivement la réalisation de- son voyage à Bordeaux; encore a-t-il soin d'avertir les jurats qu'un de ses émissaires les préviendra dès son arrivée à Poitiers ", afin d'éviter les contretemps et malentendus! Molière avait-il passé à l'attendre tout ce temps à Bordeaux? Non. Il ne l'attendit plus, et d'autant moins que la maladie qui avait retenu le prince à Paris durant plusieurs mois avait du même coup amené chez lui une modification profonde doses mœurs. L'homme de plaisir de la veille était devenu austère et dévot, sous l'influence de son nouveau confesseur, l'abbé de Ciron. Le soin de son salut lui interdisait d'avoir une troupe de comédiens à son service. Et Molière dut être confjédié par Son Altesse. On n'avait plus besoin de ses divertissements. Désormais, Conti ne voulut plus connaître Molière; et une lettre de Conti, adressée de Lyon à l'iibbé de Ciron au mois de mai suivant, nous apprendra qu'il a fait -^ défendre " à Molière de se réclamer de - son nom . Qu'il eût, au préalable, indemnisé Molière de son voyage en pure perte à Bordeaux, c'est une autre affaire. On sait que ce grand seigneur était sujet aux oublis quand il s'agissait de payer son monde.

Maintenant, toutes ces présomptions si décisives du voyage de Molière â Bordeaux pendant l'été de 1656 n'acquièrent-elles pas l'équivalence d'une preuve certaine, si l'on en rapproche une lettre du marquis d'Épinay de Saint-Luc, lieutenant du Iloi en Guyenne,

el comme le marquis de .lonzac, ami personnel de Molière, de Chapelle, de L'Hermite et autres? Cette lettre, découverte par M. Tliolin, archiviste de Lot-et- Garonne, et publiée par M. Magen ■, est datée de Bordeaux -' le 5' décembre 1050 ' . Elle est adressée aux consuls d'Ag^eu, — et par la corrélation des dates et des faits elle a force de document démonstratif. La voici : Messieurs les consuls, une troupe de comédiens qui a demeuré quelque temps en cette ville, à la satisfaction de tous ceux qui les ont ouys déclamer, s'en allant « en la vostre, m'a demandé de vous recommander leurs " intérêts dans le séjour qu'ils y fairont. Je vous prie de « les bien traiter et de les appuyer dans les choses qui « dépeudront de l'authorité de vos charges, à quoy je « m'assure que vous vous conformerès et que vous me « croirès toujours, Messieurs les consuls, votre très u affectionné serviteur. — Saint-Luc.

On a objecté que si cette lettre fait d'abord penser à Molière, il n'est pourtant pas possible de le croire en cause parce qu'il était en Languedoc ". Mais quand cette objection a été produite, on ignorait que Molière se déplaçait conlinuellemenl, et surtout on ne soupçonnait pas l'existence du document de \arbonue, oîi, de la bouche même de Molière, on sait qu'il .. allait à Bordeaux ! dès le mois de février 1050. Une seconde objection est plus difficile à réfuter. C'est celle qui oppose la multiplicité des troupes de campagne à la constatation irrécusable de l'identité de celle que le marquis de Saint- Luc ne noinuie |)as. Ces troupes étaient nombreuses, en

' La troupe de Molière à A<jen, 1877.

effet. Je puis le dire aussi, et je le aie moius que personne, car un éditeur du Théâtre-Français, de Chappuzeau, qui a essayé de les dénombrer et dénommer, n'a pu qu'arriver à onze, et cela tout uniment à l'aide des Recherclm, d'Eudore Soulié, qui les mentionne toutes ou à peu près toutes; or, pour mon compte personnel, je crois être en mesure de tripler ce chiffre sans ex;igérer. Inutile de les énumérer ici. Mais en est-il quelqu'une, dans la quantité, qui soit assez chère à M. de Saint-Luc pour obtenir une lettre de recommandation pareille à celle que je viens de transcrire? Je ne le pense pas, même en mettant en ligne la troupe de - La Roche , qui parait à Bordeaux dès 16.33, presque comme celle de Du Fresne, et qui, depuis, ne discontinue pas d'exploiter ces parages. Ce La Hoche est le môme qui signe un baptistaire à Narbonne avec Du Fresne encore et Madeleine Béjart (le 26 ou 27 décembre 1649). Il était comédien-musicien. Un de ses - airs de cour ■ est mentionné par Perrin, l'introducteur de l'opéra en France; et Dassoucy le cite, avec nombre d'autres acteurs-directeurs alors populaires, dans son Ovide en bel le humeur. Lui seul, sans doute, peut disputer k Molière la préférence des sympathies de Saint-Luc. Or, je crois savoir qu'à cette époque La Roche était du côté de Lyon. Et je ne vois pas de motif qui détourne l'application de la lettre ci-dessus à Molière lui-même. Notez qu'il est très probable que le Dépit amoureux ne fut représenté pour la première fois à Béziers qu'cà la fin, tout à la fin de l'année 1656, si même il ne le fut pas dans les premiers mois de 16.37, contrairement aux opinions courantes. La question est à élucider. Ce qu'il y a d'indiscutable dès aujourd'hui, c'est

que le document du 10 décembre 1G.')G, qui a si fort iulrig^ué les éruditset par lequel les Élats de Languedoc siégeant à Béziers renvoyaient brutalement ^ aux comédiens de présent en cetle ville ■ les billets de faveur distribués aux membres de TAssemblée en vue d'obtenir quelque - gratification •, ce document ne visait pas Molière. Une pièce des archives de Béziers, récemment découverie par celui qui écrit ces lignes, lève toute équivoque à cet égard. Il s'agit non de Molière, mais de - La Pierre d'Avignon, et de ses dix compagnons •'. Ce La Pierre avait été à .Montpellier, eu 1004, l'associé de Molière; peut-être à Béziers lui gardait-il sa place. Mais, en fait, c'est La Pierre, qui était visé le 10 décembre. C'est bon à savoir, en raison de la considération dont Molière avait joui jusque-là auprès des États et qui ne se démentit jamais, car son camarade Béjart obtint de leur générosité, en avril 1G.j7, une nouvelle allocation (.')00 livres) pour la deuxième partie de son armoriai de Languedoc.

Dans ces conditions, Molière serait donc revenu de Bordeaux dès les premiers jours du mois de décembre. Le 9 décembre, sa troupe est à Agen. De cette ville â Béziers, il y a cinquante-huit lieues de petite i)oste : Molière ])ouvait être, à la rijjueur, le Ki décembre " à Béziers, dans l'hypollièse qui le met en cause à celte <lale. Esl-il iuadmissible qu'il traverse Toulouse sans y i'aire étape avec séjour? N'importe. Matériellement, Molière pouvait être à Béziers « le 10 décembre en parlant de Bordeaux " le G » de ce mois. H ne faut pas l)ien des jours pour faire quatre-vingt-ciiH| lieues.

Donc, pour conclure, Molière déclare aller à Bordeaux; il a ordre d'y aller, et vers la seconde quinzaine

de juillet sa présence y est motivée par Tarrivée prochaine du prince de Conti, qu'on y attend, qu'il y attend. Ce n'est qu'à Bordeaux que Molière a pu apprendre que le prince n'y viendrait pas de longtemps; c'est là aussi que le prince lui a sans doute signifié le retrait de sa protection, de son « privilège -, La lettre de M. de Saint- Luc prouve qu'une troupe qui a joué à la satisfaction " du public prend le chemin du Midi. K'est-ce pas celle de Molière? Pourquoi pas? Et la satisfaction » des Bordelais ne fait-elle point pendant â la demande des plus honnesies gens -^ au - remerciement " des consuls de Narbonne? — Tout indique que Molière a dû aller à Bordeaux, tout, jusqu'aux circonstances probables de son retour. Où est et quelle est l'affirmation capable de prévaloir contre l'affirmation de Molière lui-même? Tenez pour certain que Molière alla à Bordeaux, en 1656!

LE

MARQUIS DE JONZÂC

Tout contact personnel avec Molière vivant doit-il être pour ses contemporains un titre nominatii de gloire posthume? Je ne le pense pas; et je suis loin de m'associer aux recherches de certaine agence de renseignements (genre Tric;)che et Cacolet, à l'usage de la biographie de Molière), qui demandait à tous les échos - le nom du valet de Molière qui mit un jour à son maître les bas à l'envers •. Ce personnage qu'on a essayé d'immortaliser ne m'intéresse pas. Mais ce que j'estime digne d'une curiosité passionnée, par exemple, c'est la connaissance exacte et complète des amis du grand comique, de ceux qui vécurent dans l'intimité et la solidarité de son cœur et de sou génie, de ceux qui furent les auxiliaires de sa pensée, de ses luttes et de ses triomphes. En dehors du cercle de ses associés naturels, c'est-à-dire en dehors de ses camarades de théâtre, Molière avait des amis dans le monde. Où sont-ils et qui sont-ils? Voilà ce que je tiens à savoir. Le nom, la vie des partisans de Molière m'importent; car l'histoire littéraire doit leur être reconnais-

16i LE MARQUIS DE .lONZAC.

sanfe du concours prêté aumaitre en faisant cause commune avec lui et en portant témoij<',nage par leurs sentiments pour la personne en faveur de l'œuvre du poète. Les sympathies, les affections, les dévouements inspirés par Molière aident à comprendre son caractère et son talent. Il n'est pas inutile d'établir ce qu'il entre d'estime et d'amitié publique dans la confiance qu'a iMolière lui-même en sa force. Eh bien, si jamais on groupe en une sorte de galerie de famille les figures amies du grand homme pour les associer à son souvenir, il ne sera que juste d'y comprendre le médaillon de son fidèle ami le marquis de Jonzac! Leur mémoire à tous deux n'a qu'a y gagner.

.lusqu'ici, le nom du marquis de .lonzac n'a été prononcé dans la biographie de Molière qu'a propos de l'épitre de Chapelle sur le Dlncr à la Croix-de-Lorrainc, épitre adressée audit marquis, dincr auquel assistent tous les joyeux buveurs et viveurs avec lesquels Molière Irayaitau cabaret, tels que Broussin, Du 'J'oc, Des Barreaux, de Lignon, La Molhe le Vayer, du Boullayc, etc. Dans le compte rendu de cette agape parisienne, Molière ■' est représenté buvant assez '

l'oiir, vers le soir, être en jïo.'ïuetlcs

Les moliérisles portent ce détail anccdolique à l'actif des notions sur la vie de Molière, et passent outre, à moins qu'il n'entre dans leur système de criliquc d'insinuer que la bonne humeur de Molière reposai! sur de mauvaises mœurs. ALiis, alors, on risque de le calomnier par ignorance, faute de savoir que les cabarels littéraires du temps, comme la fJroix-de-Loiraine ci aulres, n'élaienf

nullement des lieux mal lamés et susceptibles d'être évités par la meilleure compagnie. Racine, Boileau, La Fontaine ne s'y donnaient pas moins librement rendezvous avec Molière que Chapelle, Dassoucy, Saint-Amant et autres écrivains, à tort discrédités et déconsidérés aux yeux des historiens de la littérature classique. Ceux qu'on appelait les - honnêtes gens ' au dix-septième siècle n'avaient point les scrupules qu'une fausse érudition leur prête aujourd'hui par anachronisme. N'est-ce pas Faret, dont le nom rime a cabaret « dans les satires de Boileau, n'est-ce pas Faret qui dans un de ses ouvrages a donné excellemment et savamment le portrait typique de VhonnêU homme? Or, à s'en tenir au simple détail relatif à Molière dans l'épitre de Chapelle au marquis de Jonzac, il y a excès de discrétion de la part des moliéristes à ne pas se demander pour quels motifs Chapelle donnait ainsi des nouvelles de Molière à son correspondant. On se résigne trop à ignorer que le marquis de Jonzac connaissait Molière autrement que ne le connaissait le public, c'est-à-dire comme auteuracteur déjà célèbre. L'étroite liaison qui existait depuis longtemps enlre Chapelle etle marquis de.Ionzac, et qui s'étendait à Dassoucy, à .1. B. L'Hermite et à bien d'autres camarades de Molière, n'excluait pas Molière, au contraire'.

Si jamais quelque érudit, jaloux de ne répéter per-

I Le marquis de Jonzac comptait aussi l'abbé de Marolles au nombre de ses relations personnelles et littéraires. Il traduisait \ts Mctamorphoses à' OsïAq en même temps que Dassoucy les travestissait; et l'abbé de Ti-Iarolles traduisait Lucrèce précisément à l'époque (1649) où Molière l'étudiait et le paraphrasait pour son théâtre.

sonne et de montrer roriginalité de son savoir en des sujets nouveaux, traite le chapitre de la collaboration tacite et anonyme de Chapelle avec Molière, il ne pourra se dispenser de s'informer sur ce marquis de.lonzac qui, par moments, occupe dans la vie et les idées de Chapelle une vraiment grande place. Sur ce terrain propice aux annexions biographiques, il ne tardera pas à relever une surprenante quantité d'indices et de synchronismes moraux de nature à l'édifier sur les origines de plus d'une comédie de Molière. Ainsi, pour me borner à une indication dans ce sens, comment désintéresser le marquis de .lonzacde l'histoire du 7V/r/(//t', quand s'agite la question de savoir si Chapelle, comme on l'a dit et répété, fut à un degré quelconque le collaborateur de Molière? Gouverneur de Cognac et de la Rochelle, lieutenant du Roi en Saintonge, il est en province comme à la Cvoix-dc-Lorraiiic, bon vivant « libertin », ennemi de toute contrainte et de toute hypocrisie. Scci)ti(pie à la manière de son ami d'Aubijoux (celui-ci était gouverneur de Montpellier et lieutenant du Roi eu Languedoc), il serait l'esprit le plus indépendant de sa région s'il n'avait pas à Cognac son beau-frère, le « chevalier ' d'Aubeterre, célèbre par son duel avec Chabot, où il eut d'Aubijoux pour témoin. C'est à Cognac que Chapelle, souvent en vovage, s'arrête maintes fois pour faire une débauche -. Et voici, dédié au niarcpiis de .lonzac, un sonnet de Chapelle; il vaut un poème comme étude de uKvurs à cette époque :

Que dans une petite ville Le Sainl-l'ère est bien obéi!

Et qu'en carthne il est facile Ou'ini lionnCte honinie soit liai!

Le « chevalier » eût dans sa bile Bien juré contre Adonaï, Et par l'âcreté de son style Rendu Cognac bien ébahi.

Mais ce n'est pas là la manière, Cher marquis, dont j'use pour faire Que personne ne dise mot.

Quoique ta puissance y soit grande, Il me faut faire le dévot Pour pouvoir manger de la viande!

L'art des accommodements avec le ciel est connu et pratiqué à Co^jnac; et l'on voit que Chapelle en sait quelque chose. Notez que ce sonnet est probablement de 1650, et qu'il date peut-être un séjour de Molière à Cognac, après le séjour de Tlllustre -Théâtre à Agen. Soit dit en passant, malgré le silence absolu des moliéristes sur tout passage probable de Molière à Cognac, au temps de ses pérégrinations en province, il faut, par conformité à la logique d'une série de faits qu'il serait trop long d'exposer ici, mais qui paraissent singulièrement probants, il faut s'habituer à regarder Cognac comme une des étapes mémorables de la troupe de Molière en campagne.

L'hospitalité du marquis devait être généreuse, car il était gentilhomme dans toute la distinction du mot; et elle devait être flatteuse, car il était fort lettré et grand ami des poètes. Les quelques lettres de lui qu'on possède attestent qu'il écrivait avec verve et vivacité, en homme d'esprit. Ses amis de Paris se faisaient une fête de recevoir de ses piquants et pimpants billets. On les lisait en assemblée générale à la Croix-de-Loiraine...

Nous avons lu l'épître tienne, lui dit précisément Chapelle en tête de l'épitre citée tout

16S LE MARQUIS DE .lONZAT.

à riieure. — La lettre suivante écrite à d'Hozier par le marquis de .lonzac, à la date du 19 novembre 1657, donnera d'abord et à la fois un spécimen de sou style et de sa gaieté; puis elle fournira à l'étude des pérégrinations de Molière, en cette année 1657, une pariicularité précieuse :

" J'ai reçu deux lettres de L'Hermite, lequel est tout " à fait résolu au voyage de Paris; mais il me mande " que si je le fais en ce temps rigoureux de Tliiver, il « ne se sent pas assez vigoureux pour souffrir le train u du carroce; mais bien de nous y voir dans le Caresme; « et dans ces humeurs sombres de la mort, il me parle

de son incertitude d'aller demeurer dans un cloistre « de Saint-Benoist, sous les auspices d'un sien neveu et " nièce, et que le bon M. Rivière le flatte de celui de « Notre-Dame, parce que je luy avois écrit à La Haye ' que luv garderois une chambre dans mon auberge et ;: vivrions dans mon ordinaire ensemble. Je linj escris et .. lui eluinlc (/of/ucttcs là-dessus, cl lui/ fais voir par ma c rétorique (pie le vin de Mdcon (pie nous boirons, vous, luij » et 77101/ e7isemble, vaudra 7nieux que Cean bc'7iiste d'un « cloistre. ■'

l>e marquis, lui, pensait à vivre gaiement et ne se mettait point martel en télé. Son cpicurcisme gaulois ne se démeuf jamais.

L'alhisiou cpi'il fai( au vin de Màcon n'esl pas la preuve d'un goiU spécial pour ce cru. Il est même de son pays à cet égard, et c'est bien le vin de Bordeaux qu'il choisirait, s'il avait une préférence à marquer. Au fond, il les aime tous, s'ils sont bons. Un jour, après avoir reçu de beaux raisins de Languedoc, il chargea Balzac, son

ami, de lui en procurer " des plants ^ par l'entremise du comte de Clermont-Lodève. Balzac répondit - aux belles paroles de sa lettre " que son « hôte » et .^ maître ", à lui, estimerait désormais n incomparablement plus qu'il ne le faisait • ce - plant , depuis que le marquis de .lonzac en avait si bonne opinion en présence de celuy de Cognac, qui est universellement estimé . Balzac était d'avis qu'il n'y a pas de petils profils pour l'éloquence; et il se mettait en frais de grand style sur ce sujet. Mais c'est assez prouver que le < buveur ^ marquis était un fin connaisseur es beuveries. Il n'est que temps de revenir à la lettre adressée à d'Hozier.

.l'ai dit qu'elle contenait une particularité intéressante pour riiisîoire de Molière en province. Elle est dans la coïncideuce des dates du départ pour Paris, projeté par L'Hermite et effectivement réalisé par l'illustre Théâtre, dont il faisait partie. C'est bien « au Caresme '^ à peu près que Molière et ses camarades quittèrent le Midi pour se rapprocher de Paris. L'espoir qu'avait un moment le marquis de Jonzac de faire ce voyage eu - hyver » avec L'Hermite indique bien que la troupe lui avait paru se diriger vers Bordeaux. Selon toute apparence, Molière était en Languedoc en octobre et novembre 1657. L'Hermite malade et craignant i- le train du carroce » devait préférer le voyage par le Rhône, la Loire et le canal de Briare : c'est d'ailleurs par cette voie que le trajet fut effectué .l'ajoute que la présence de L'Hermite semble constatée ou tout au moins révélée par induction dans un document municipal des archives d'Agde, mais au mois de février, à la clôture des États de Languedoc tenus à Pézénas. Dans ce cas, le séjour de la troupe

de Molière aurait pu n'être pas eutièrement de !a même durée que celui de L'Hermite : ce qui n'a rien que d'ordinaire. Ces sortes de disjonctions partielles étaient fréquentes. D'ailleurs, que Molière fût en Languedoc ou dans la vallée du Rhône, voire à Grenoble, en octobre et novembre et jusqu'en janvier (époque où il est à Lyon), le l'ait essentiel à dégager de la lettre du marquis de Jonzacâ d'Hozier, c'est que le gouverneur de Coguac était en correspondance régulière et suivie avec L'Hermite, et que, n'eiU-il pas été lié avec Molière — comme il l'était — il avait du moins des intelligences dans la place, je veux dire dans la troupe. Or, par ce temps d'enquête générale sur les années ignorées de Molière eu province, n'est-il pas opportun de conseiller aux chercheurs de se mettre à la découverte de la correspondance du marquis de .lonzac? J'ai idée qu'elle éclairerait singulièrement bien des points obscurs dans la vie et même dans l'œuvre de Molière.

Dans l'œuvre : j'y reviens. — La source des comédies de Molière n'est pas toute à Paris. Pour soutenir et faire triompher cette tliè->e, je n'invoquerai pas une circonstance fortuite, un détail d'occasion. Mais si je multiplie d'abord sur un point délerminé les constatai ions d'idcntilé soit en fait de md'urs, soit en fait de caractères, soit en fait de langage, et si à ce premier point, accepté comme point de départ, j'ajoute toute une série de révélations semblables, de manière à faire former la chaîne aux synchronismes moraux sur toute l'étendue de la vieille France visitée alors par Molière, et si j'arrive, à la fin de cette sorte de recensement et de jalonnement, à retrouver tous les traits de mœurs,

LE MARQUIS ni- JONZAC. 171

d'espi-it et d' observation du Tariuff'', par exemple, et puisque j'ai mis le Tartuffe en avant tout à l'heure, si j'arrive à ce résultat, ne serai-je pas tout au moins tenu d'attribuer à un effet rétroaclii" de l'imagination et du talent de Molière l'inspiration et la composition de la pièce, dont les éléments ne se rapportent plu«, ni comme lieu ni comme date, à sa rentrée définitive à Paris? 11 y a là un problème de critique historique et littéraire que l'étude personnelle de la vie du marquis de Jonzac autorise à poser, si elle ne permet pas de le résoudre. Lieux et milieux, faits, gestes et gens, rien n'est à négliger dans une telle question. Et ici, n'objectez pas que c'est uniquement d'intention et par goilt de scepticisme mondain que le marquis de Jonzac est enrégimenté dans la levée de boucliers contre les hypocrites. S'il n'y avait d'autre symptôme ou d'autre attestation de son attitude «libertine i', de sa liberté de penser, pour employer le mot d'aujourd'hui, s'il n'y avait que le sonnet de Chapelle sur Cognac ou la lettre de Jonzac à d'Hozier, je ne m'aventurerais pas à le considérer pour si peu comme un partisan de Molière dans sa guerre aux faux dévots. Non. Il n'y aurait pas de quoi. Mais toujours et partout où il m'est possible de l'étudier, je le vois agir, parler, penser de même, seul ou avec ses amis, chez lui et chez les autres. Elle est topique, à cet égard, la lettre de Chapelle à < M. Carré pendant la guerre de la Fronde ■•, lettre où, en son nom et au nom de ses amis (y compris le marquis de Jonzac), Chapelle trace audit M. Carré quand il sera curé ', le programme d'épuration à pratiquer :

...Aussi ne verra-t-on chez vous Hippocritcs ni loups-garoiis,

172 LE MARQUIS DE .lONZAC.

Torls-cols à fjrimnrante mine.

Ni lUKjois (le telle farine.

Mais bien des (jciis faits comme nous...

C'est la le foad des idées de Molière. Libertins, oui ; mais non absolument irréligieux, quoicjue ennemis d'instinct de toute hypocrisie. Ils sont Gaulois.

Il va sans direquemon unique but, aujourd'hui, élanl de faire presscnlir, par quelques Irails rapides, l'intérél qu'offrirait un travail de biographie comparée sur le marquis de .lonzac dans ses rapports avec Molière, je laisse ici dans l'ombre bien des côtés de cette physionomie curieuse. A coup silr, il y aurait pour un auiateur une jolie page à écrire, entre autres, sur le marquis de Jouzac gastronome. Comme son ami du Broussin, qui se vantait d'avoir acquis . la plénitude de la science » en fait de repas, il était passé maître en érudition culinaire, dans la pratique et dans la théorie tout ensemble. Mais je ne veux pas élargir le cadre de cette courte étude, et je la terminerai par une dernière mise a contribution des œuvres de Chapelle.

On sait que dans le recueil des poésies de Chapelle et de Bachaumont, indépendamment de leur l'<>!/"(/i', ont été insérées deux lettres de Chapelle adressées à Molière, sans date ni lieu. Toutes deux ont exercé la sagacité des crudits. La plus longue comme aussi la plus rcmar- (juable de ces lettres constitue un document a utiliser pour l'histoire des amours de Molière et de la composition de sa troupe : mais elle n'a pas à être discutée à propos du mar^iuis de .lonzac, qu'elle ne concerne eu rien.. .le me borne donc a dire que, sauf erreur, j'ai

LE MARQUIS DE .lONZAC. 173

trouvé le mot de l'énigme : elle l'ut écrite de la Chapelle, près Saint-Denis, au mois de mars 1651. Les moliéristes qui savent que j'ai, par mon procédé d'érudition tri{ifonomélrique, donné la date et le lieu de certaine lettre de Dassoucy a Molière qu'on avait renoncé â déchiffrer depuis un demi-siècle ', — les moliéristes voudront bien attendre un prochain volume pour avoir les explications que j'ai à fournir sur ce point. Quant à la seconde lettre de Chapelle, « écrite de la campagne ", sans qu'il soit dit ni où ni quand, je ne crois pas me tromper en la déclarant envoyée de Cognac au mois d'octobre 1659. Avec nombre de poètes et de beaux esprits parisiens à qui le voyage de la cour aux Pyrénées avait subitement suggéré le goiit d'une villégiature dans le Midi ou tout au moins dans le Sud-Ouest, Chapelle, d'ailleurs coutumier du fait, avait gagné la Saintonge. Benserade était à la Basinière, chez la belle et galante amie du duc d'Épernon, Mlle d'Artigue. Lui, Chapelle, il était à Cognac, chez son hôte habituel. Il écrivait donc de là à Molière, désormais fixé à Paris : . ...,1e n'ai encore vu chez lui (chez Jonzac) qu'un ou deux gentilshommes fort aisés et fort honnesles gens; néanmoins, comme il ne faut jurer de rien, s'il faut que les autres ne leur ressemblent pas, et que dans la suite quelqu'un de ces messieurs s'avise de nous venir faire ce beau compliment ordinaire et d'être

Pour mon malheur aussi courtois Que ceux de tant d'autres endroits.

Que pensez-vous que je devienne, S'il faut que pendant plus d'un mois,

' Voir le Moliérlste de septembre 188 4.

Soir et malin j'en entrelienne Tout an moins deux, foit souvent trois, De tout ce qu'on fait en Guienne Pour l'alliance des deux rois?... ^

La cour, de retour des Pyrénées, était al tendue à Bordeaux; et en sa qualité de Parisien, Chapelle était oblijvé de satisfaire la curiosité de la geutilhouimerie locale, très vivement mise en émoi par la prochaine arrivée de la cour et par les fêtes qu'on se disposait à célébrer eu son honneur à Bordeaux. Par ces commentaires, la lettre ^^ écrite de la campagne à M. de Molière » se place et se classe assez naturellement. La conclusion à en tirer, c'est que Chapelle était encore là dans son rôle de correspondant et d'intermédiaire entre .Molière et le marquis de .lonzac. 11 est même probable que si la lettre en question avait été imprimée eu entier et non en fragments par les éditeurs de Chapelle et de Bachaumont, nous y aurions trouvé une contre-partie de rèpitre sur le Diner de la Croix-de- Lorraine , c'est-à-dire qu'on y aurait lu un mot de Chapelle sur M. de Jonzac, pour donner à Moh'ère de ses nouvelles. Bref, entre eux, la correspondance ne chômait pas ; et je réitère mon exhortation aux érudits de la rechercher de leur mieux. (Quiconque nous la rendrait aurait bien mérité de l'histoire littéraire, car nous counaitrious beaucoup mieux Molière!

p. MIGNÂIID ET MOLIERE

A AVIGxXOA

Les discussions parfois très vives entre érudits qui s'occupent spécialement de >Iolière, rappellent assez souvent la fameuse querelle de ces deux chevaliers italiens qui soutenaient mordicus, l'un la supériorité absolue du Tasse, l'autre la supériorité non moins radicale de TArioste. N'en démordant ni l'un ni l'autre, il fallut en découdre. On alla sur le pré, on mit flamberge au vent, — et le champion du Tasse paya de sa vie sa préférence obstinée. ■• Ahl dit-il avec un soupir qui était le dernier, encore si je l'avais lu! " Pour avoir de moins tragiques dénouements, les duels d'éruditiou n'en pourraient pas moins finir sur ce mot-là, qui mêle un peu de gaieté à ces aventures. On discute à propos d'un texte problématique, on ferraille, on se pourfend à coups de plume : et au fond ni l'un ni l'autre des adversaires n'a vérifié le texte qui lui fait jeter feu et flamme et qui, appris par ouï-dire, leur donne tort â tous deux! Cela s'est vu, par exemple, il y a six ans, dans la polémique ardente qui eut lieu, sur un détail de la vie de Molière, sur la date de la ren-

176 P. MIGNARD ET M O 1. 1 E 1! i:

contre du poète avec le peintre P. .^Iip,nard, à Avignon. Le critiqne d'une grande revue et le rédacteur d'un grand journal échangèrent d'amères épitres. ils alléguaient de part et d'autre, avec passion et conviction, un passage de l'histoire de iMignard par l'abbé Monville, sans y aller voir et sans se douter que le témoignage invoqué ne démontrait que leur commune erreur! C'est que, malgré toutes les apparences contraires, il est rare qu'un biographe patenté de Molière, en se plaignant du manque de documents sur telle partie de la vie du grand homme, prenne la peine d'étudier par lui-même, à tout le moins les informations acquises, pour s'assurer de leur exactitude et de leur véritable portée.

...Après avoir signalé le séjour de l'Illustre-Théàlre eu juin à Dijon, M. L. Moland, le dernier el consciencieux historien de Molière ', passe sans transition à la fin de l'année, et dit : c; Vers la fin de l'année, les comédiens redescendirent dans le -Midi. Vers novembre ou décembre, ils étaient à Avignon, où :\!olière rencontra le peintre Mignard, qui revenait d'Italie, et se lia avec lui d'une durable amitié. C'est l'ahhè Mouvif/c, l'exact biographe de Mujndrd, qui constate cette rencontre, et l'on peut s'en rapporter à son témoignage. ■ Sans doute, Mon ville mérite toute confiance. Eh bien, que nous apprend-il? ,1e vais analyser et citer son témoignage; et comme les dates ont ici une importance capitale, j'aurai soin d'en faire ressortir l'encliainemcnt. On jugera.

D'après l'abbé Monville, IMerre Mignard s'embarque pour Marseille - le 10 octobre 1057 •-. Il y arriva après

' OEuncs de Molicrc, biof;rapliic. Garnicr frères, édilciirs, Paris.

i: huit jours de fraverséc ■■. II séjourne à Marseille, il séjourne à Aix . il voyage en touriste; et après avoir à petites journées parcouru la Provence, il s'arrête à Avignon chez son frère Nicolas Mignard, où, peu de jours après son arrivée, -; // tombe dangeurcusement malade • . Monville ajoute aussitôt, afin qu'on n'en ignore : u Cet accident différa déplus dUine année son retour à Paris. >• Ce détail a pour le moins le mérite de nous prévenir que si IMolière n'a pas encore rencontré Mignard, il en aura le temps, et largement. Mais pas de nouvelles de Molière. Continuons. — Durant sa convalescence ', Mignard « fait un grand tableau pour l'église de Cavaillon. » Puis il fait des promenades de paysagiste aux alentours, 11 va tantôt • à Vaucluse », tantôt ailleurs. 11 remonte un peu vers le Nord, et il - dessine toutes les antiquités d'Orange ■■, il redescend vers le Midi, et il dessine les antiquités de Saint-Hemy . Il n'oublia pas ces grands et fameux bâtiments du pont du Gard et des Arènes. - Jusqu'ici pas de Molière encore; mais le voici enfin! On lit, page 55 : •• Revenu à Avignon, il y trouva Molière. Ces deux hommes rares eurent bientôt lié une amitié qui n'a cessé qu'avec leur vie.

Évidemment, ce n'est qu'après son complet rétablissement que Mignard " rencontra - Molière.

Or, une maladie assez grave pour faire retarder « de plus d'une année le retour du peintre à Paris, ne dut pas être une maladie de pende jours, et ne dut pas avoir non plus une convalescence très courte.

Que Mignard soit arrivé d'abord à Avignon en novembre ou en décembre; qu'il ait ou non passé '^ un mois à Marseille -, comme le prétend un criti-

Page 1