Froissard
negra, venu au secours de cette ville sur la demande du roi de France, battit l'escadre anglaise et s'empara du vaisseau dans lequel était le trésor qu'Edouard destinait au payement de ses troupes. Ceci se passait au commencement de 1372. A la même époque, Aymon Rose humiliait encore notre ennemi devant Harileur.
Les Anglais occupaient toujours Poitiers ; mais, avant de livrer assaut à cette ville, le connétable voulut s'emparer de Sainte-Sévère, la dernière place forte que l'ennemi eût en son pouvoir dans le Berry. Il s'y présenta avec quatre mille gens d'armes, et, sans perdre une minute, en compagnie des ducs de Berry et de Bourbon, du sire de Glisson et du belliqueux abbé de Malepaye, il étudia les défenses de la ville. Elles étaient considérables : murailles hautes et épaisses, tours et fossés profonds, garnison vaillante et nombreuse.
Un incident de peu d'importance précipita l'attaque. Un homme d'armes de l'armée du connétable laissa tomber par mégarde sa hache d'armes dans les fossés. Il jura de la ravoir, mais non sans prier les sentinelles anglaises de l'épargner et de ne pas tirer de flèches sur lui. Mais les ennemis l'en criblèrent, sans aucun effet cependant, car il avait une armure d'acier à l'épreuve de leurs traits.
L'homme d'armes ayant appelé ses compagnons à l'aide, ceux-ci accoururent au nombre de quatre cents environ, escaladèrent vivement l'escarpe jusqu'au pied du mur et commencèrent l'attaque sans avoir reçu l'ordre de le faire.
Le connétable déjeunait quand on vint lui faire part de ce qui se passait. Aussitôt, et selon son habitude quand une alerte survenait à l'heure de ses repas, il renversa la table avec ce qui était dessus et donna Tordre à ses lieutenants de continuer la lutte. A l'un, il enjoignit de battre les tours, à l'autre de faire brèche à la muraille, aux archers et arbalétriers de viser les assiégés qui, de leur côté, accouraient en foule sur les remparts. La défense des Anglais fut aussi héroïque que l'attaque des Français fut impétueuse. Du Guesclin y montra les ressources de son expérience et une bravoure qui transforma les siens en « lions crètés ». On le voyait partout, il dirigeait tout, prévoyait tout. Un archer s'étant plaint de n'avoir que de Teau à boire dans une telle « emprise », le sommelier du connétable reçut Tordre d'amener des tonneaux de vin et d'en distribuer le contenu aux combattants.
Les Anglais, devant l'impétuosité des assiégeants, sollicitèrent une suspension d'armes qui leur fut accordée ; ils en profitèrent pour deman-
der de quitter la ville avec tous leurs biens et leurs alliés, et de plus, réclamant une somme de trente mille francs contre la livraison de Sainte- Sévère et de son château. L'offre fut repoussée et l'assaut fut repris avec un nouvel acharnement.
Le fougueux abbé de Malepaye pénétra l'un des premiers dans la place par une brèche. Ayant vu non loin de la muraille une grange remplie de paille et de foin, il s'empressa d'y jeter une torche et d'attiser l'incendie. Les assiégés cherchèrent à l'éteindre, mais pour cela ils divisèrent leurs forces, et les Français en profitèrent pour faire irruption clans la place.
Le butin procura aux vainqueurs des sommes très fortes, car Sainte -Sévère était le dépôt où les grandes compagnies avaient amoncelé leur blé, leur farine, des monnaies d'or et d'argent, des épées, des casques, et, en grandes piles, du drap et du linge. Selon la coutume, les prisonniers anglais furent rançonnés, puis on les laissa partir. 11 restait à régler le sort des alliés des Anglais, des Français, hélas ! Lorsque, aussitôt après le combat, le duc de Berry voulut féliciter les soldats au nom de son père le roi de France, du vin fut apporté devant le connétable, qui refusa d'en boire. « Bertrand, lui dit le duc, que ne prenezvous du vin ? Doutez- vous que votre chair ne soit
DU GUESCLIN A SAINTE-SÉVÈRE. Ho
ci empoisonnée ? — Je suis prêt à obéir à vos commandements, répondit Du Guesclin, mais j'ai fait un vœu que je ne voudrais pas violer, et le voici : Vous savez que beaucoup de Français ont été pris dans cette ville, qui ont aidé à prolonger ce siège, et de la main desquels maint vaillant homme a perdu la vie. Par ce motif, j'ai fait vœu et promis de ne boire ni manger tant qu'il y en aura un seul de vivant. — Ce vœu, je le fais aussi ! » s'écrie le duc. Et les prisonniers, traîtres à leur roi et à leur patrie, furent amenés devant Du Guesclin, puis pendus par les valets de l'armée aux arbres des abords de la ville.
La reddition de Sainte- Sévère, la rapidité de sa chute, eurent aussi bien en France qu'en dehors du royaume un retentissement très grand. Le prestige des armes ennemies s'évanouissait et n'effrayait plus que les enfants. On s'étonnait de l'avoir si longtemps subi.
Lorsque le Berry fut nettoyé de tout élément étranger, Saint- Jean* d'Angely, Angoulême, Taillebourg et bien d'autres villes fortes se rendirent. Une campagne de quatre à cinq mois suffit pour la libération du Poitou, de l'Aunis et de la Saintonge. Au printemps de l'année 1374, Cognac, la dernière ville que les Anglais eussent sur la Charente, « se tourna française » . Vers cette même date eut lieu la sanglante bataille de Chiré.
gagnée par le connétable sur les Anglais. Ceuxci y perdirent trois cents gens d'armes tués, plus trois cents chevaliers ou écuyers de renom qui, faits prisonniers, durent payer des rançons vraiment considérables pour l'époque.
Cette série de victoires, d'assauts heureux, de villes se rendant à merci, fut aussi glorieuse pour la France et Du Guesclin qu'elle fut humiliante pour l'Angleterre et le roi Edouard. Une grande amertume devait cependant êire épargnée à ce monarque. Il venait d'expirer, lorsque la flotte franco-espagnole dévasta la côte méridionale de son royaume. L'île de Wight fut saccagée; brûlées, les villes de Yarmouth, Darmouth, Plymouth, Winchelsea et Lewes. Henri Martin fait remarquer que les escadres alliées firent au royal défunt de sinistres funérailles.
Mais le moment approchait où la France allait aussi avoir son jour de deuil.
Du Guesclin, envoyé en Languedoc pour y remplacer le duc d'Anjou dont les exactions ruinaient le peuple, mit le siège, aussitôt après son arrivée dans la province qu'il devait gouverner, devant la forteresse de Châteauneuf-Randon, située à cinq lieuos de Mende. Elle était occupée par une très forte garnison et munie de moyens de défense sérieux. La résistance des assiégés se
maintint longtemps opiniâtre, et Du Guesclin, piqué au jeu, jura qu'il ne quitterait le pays qu'après avoir obtenu une reddition complète. La résolution du connétable ayant été rapportée à l'ennemi, et celui-ci sachant par expérience que le héros breton ne manquait jamais à son serment, offrit de capituler si, à une époque déterminée, la place n'était pas secourue. La proposition fut agréée et, comme garantie de rengagement, des otages furent conduits au camp français par les Anglais.
On était au mois de juillet; de fortes chaleurs sévissaient. Du Guesclin, après un rude jour d'assaut, prit un bain dans les eaux glacées d'une petite rivière qui coule au fond de la vallée que domine Chàteauneuf-Piandon. Cette imprudence lui fut fatale, car il expira le 9 juillet 1380, presque aussitôt après l'avoir commise. Il avait soixante et un ans.
Les assiégés, qui avaient promis de ne se rendre qu'à lui seul, tinrent parole et déposèrent les clefs de Châteauneuf-Randon sur son lit de mort.
Ce fut un deuil universel, tant chacun l'aimait, et ses soldats le pleurèrent, car il s'était souvent appauvri pour eux. Dans leurs ballades, les poètes le chantèrent, et le peuple, pendant plusieurs siècles, en parla avec attendrissement ; il
DU Gl'ESCLIN A SAINTE-SÉVÈRE. 119
se souvenait que la vaillante épée du connétable l'avait délivré du pillage des Grandes Compagnies, comme elle avait affranchi la France des Anglais.
Entre Mende et Langogne, dans un des sites les plus désolés de la Lozère, non loin d'un ruisseau et à quelques centaines de mètres des ruines de Châteauneuf-Randon, s'élève, sans art, un informe monument commémoratif du lieu où mourut le connétable et où sa tente se dressait. Gela manque de caractère, de grandeur, et c'est incessamment souillé par les immondices d'une auberge voisine, un ancien relais de poste appelé l'Habitarelle.
Visitez ce triste lieu, comme je viens de le faire ; relisez Froissart, et vous joindrez certainement votre voix à celles qui demandent la restauration du monument de Du Guesclin,
Aussitôt après la bataille de Poitiers en 1356, et avec la captivité en Angleterre du roi Jean, dit le Bon, l'histoire de la province du Berry reste comme ininterrompue, disparaissant sous les désastres qui s'abattent sur elle. Au nom du prince Noir, les Anglais occupent Vierzon, qui ne revint définitivement à la France qu'en 1370 ; la ville d'Aubigny, dans le Cher, de l'apanage de la maison d'Évreux, est prise par escalade ; il en est ainsi du château de Gordon sur la Loire et de la riche abbaye de Saint- Satur ; l'Anglais occupe Palluau, Buzançais, Chabris, Briantes, les châteaux de Montrond, du Ghassin, du Lys-Saint- Georges et bien d'autres. On fait la guerre dans ce qui est toujours appelé le Berry, soit au nom
du prince de Galles, soit au nom du roi de France. Les seigneurs se battent pour leur propre compte, sans distinction de bannière, et Ton voit un Guillaume de Barbançon, seigneur de Sarzay, s'emparer de La Châtre à ]a tête de quarante lances, et y commettre mille infamies. Les paysans, que leurs seigneurs ne protègent plus, se réunissent en bandes, créent ce qu'on appelle la Jacquerie, et pillent, tuant quiconque n'est pas assez fort pour se défendre.
Lorsque fut signé, en 1360, le calamiteux et humiliant traité de Brétigny, l'Angleterre stipula que les forteresses du Berr}r et du Bourbonnais seraient restituées au roi de France, Jean le Bon; beaucoup de ceux qui les détenaient ne voulurent pas les rendre, et les plus tenaces furent les soldats de fortune qui disaient les garder par ordre du roi de Navarre, Châles le Mauvais. Jean, pour dédommager son troisième fils auquel il enlevait le Poitou pour le donner aux Anglais, détacha le Berry de la couronne et le lui donna en apanage.
C'était presque défaire ce qui avait coûté tant d'efforts, d'argent et de ruse à Philippe Ier et à Saint Louis.
A cette occasion, la province fut érigée en duché-pairie, et, depuis lors, elle resta l'apa-
AGNES SOREL A M EH UN-SUR- Y E VU E. l'o
nage des enfants royaux, sauf à revenir à la couronne quand se produirait un manque d'héritiers mâles.
Voici la liste de ceux qui en bénéficièrent. Le premier titulaire étant mort sans enfants, Charles VI donna l'apanage à Jean, son deuxième fils, et à la mort de celui-ci, à son quatrième fils, Charles, comte de Ponthieu, depuis Charles VII. Le frère de Louis XI, le duc Charles, en hérita en 1461 ; à sa mort, il revint à François de France, son troisième fils, puis à Jeanne, femme de Louis XII.
En 1517, le duché fut donné à Marguerite de Navarre, sœur de François Ier. La sœur d'Henri II, Marguerite de Savoie, l'obtint ensuite de 1550 à 1576 ; puis, François de France qui prit le titre de duc d'Anjou, et mourut en 1584. Henri IV l'accorda en usufruit à la veuve de son prédécesseur, après quoi le duché fut rattaché à la couronne pour ne plus s'en séparer, quoique plusieurs princes du sang aient encore porté le titre de duc de Berry. « Chose étrange, dit M. Raynal, jusqu'à la révolution de 1789, aucun des princes qui l'obtinrent par suite de concessions personnelles ne laissa de postérité ; comme si, par une loi mystérieuse, la province, qui avait donné tant de preuves de sa fidélité à.
la couronne, n'avait jamais dû en rester longtemps détachée1 ».
Le second duc de Berry, Jean, en otage à Londres, ayant obtenu d'Edouard III un saufconduit, passa le détroit et vint prendre possession de la province dont, pendant soixante ans, il devait garder le titre et la jouissance. Il la ruina, car ardent amateur d'objets d'art, de riches ciselures, de reliques précieusement enchâssées, grand constructeur, grand jouisseur et dévot avec cela, il puisa dans toutes les poches en pressurant le pays autant qu'il lui fut possible de le faire.
Comme à peu près tous les Valois, le duc Jean de Berry aimait à bâtir. Quand à Paris, son royal frère, Charles V, élevait le château du Louvre, le Pont-Neuf, la Bastille, sans compter les résidences royales édifiées hors de la capitale, le duc Jean, à Bourges, augmentait les dépendances et les fortifications de la Grosse-Tour ; il commandait aux sculpteurs de tailler dans la pierre le drame religieux qui ennoblit le portail de Saint-Étienne ; il reconstruisait le château de Concressault, et se bâtissait un palais qui fut une merveille et qu'il complétait par une autre
• 1. Histoire du Berry, par Raynal.
merveille, la Sainte-Chapelle de la cour de Bourges. Mais où il donna plein cours à sa passion pour le bâtiment, c'est en construisant, vers 1387, le château de Mehun-sur-Yèvre. Les sculptures de cette résidence, ses délicates statues, ses tourelles élancées, ses créneaux et ses mâchicoulis élégants formant galerie tout autour des remparts, ne rappelaient plus rien de l'aspect rébarbatif des sombres forteresses de la féodalité. Près deMehun, pour les délassements du noble duc, fut créée une garenne où l'on assembla, à peu près comme dans l'arche de Noé, tout animal susceptible d'être chassé à tir et à courre, y compris le chamois. Plus tard, Charles VII et Agnès Sorel firent de ce château leur résidence favorite ; il n'en reste plus que des ruines.
Qui pourra dire ce que sont devenus les meubles, les tapisseries, les tableaux, les livres rares, la riche argenterie et les bijoux qui encombraient la fastueuse résidence de Jean le Magnifique? Magnifique! Le duc précipita les hommes de sa province dans une telle pauvreté, tant de malédictions s'attachèrent à sa mémoire, qu'il eût été plus correct de ne pas le qualifier de la sorte. Avec la misère qui accablait les villes et les campagnes, comment de si riches collections ont-elles pu s'amasser, tant dédi-
128 ATTOUR DE NOHANT.
fices splendides s'élever? Par une oppression incessante, la spoliation de quiconque possédait.
Comme la guerre venait d'être déclarée une autre fois en Angleterre, Charles V ouvrit les hostilités dans l'Aquitaine anglaise. Châteauroux et d'autres localités voisines étant alors villes frontières, de grands désastres les frappèrent. Le duc Jean, craignant que ses collections ne fussent mises au pillage et ses bâtisses suspendues, supplia son royal frère de le protéger. Bertrand du Guesclin qui, en ce moment, et contre ses habitudes, ne se battait, ni ne prenait aucune ville d'assaut, fut désigné pour le secourir.
Le duc Jean, non satisfait des revenus qu'il retirait de son duché, se fit donner, en outre, la lieutenance générale de la Guyenne. Il l'exploita, mais d'une façon tellement cynique, que le fils de Charles V, Charles VI, tout fou qu'il était, dut intervenir. Comme le lieutenant général était trop puissant pour être atteint, et qu'il fallait un exemple, c'est un maltotier du nom de Betizac, âme damnée de son maître, qui en servit. Dans l'espoir d'échapper à la justice du roi, Betizac se prétendit hérétique, et par ce fait devint justiciable de l'évêque de Béziers. Celui-ci, sans une minute d'hésitation, le condamna à être brûlé vif. Il mourut, dit Froissart, en criant dans son
agonie : « Duc Jean, on me fait mourir sans raison ! »
La folie du malheureux Charles "VI était intermittente : entre deux éclaircies où sa raison reparut, il autorisa la noblesse du Berry à prendre part à deux lointaines expéditions : l'une en Tunisie, l'autre en terre sainte, avec Jean Sans Peur. Dans la première figurent Guy de La Trémouille, Philippe d'Artois, de Linières et de Sainte-Sévère, puis Jean III, comte de Sancerre, et Etienne, tous les deux frères du connétable de ce nom, Le Borgne de Guys et Philippe de Chauvigny. Plusieurs de ces chevaliers batailleurs moururent sur la plage africaine. Dans la seconde, je retrouve encore les noms de Philippe d'Artois, Guy de la Trémouille, maréchal de Boucicaut, messire Philibert de Naillac, seigneur du Blanc, de Chàteaubrun et de Gargilesse, Hélion de Naillac êi Louis de Gulant. En 1403 s'éteignit à Paris, l'une des plus grandes illustrations du Berry, Louis de Sancerre, connétable de France. En mourant, Du Guesclin lui avait remis, comme au plus digne, l'épée qui était l'insigne de cette dignité. « C'était belle chose, dit Juvénal des Ursins, de l'entendre, quelques heures avant sa mort, remercier Dieu de ce qu'il l'avait préservé de tant de périls où il avait été, de mort sou-
daine, de guerre et autrement. » Il fut enterré à Saint-Denis, à côté de Du Guesclin, son émule en bravoure et en loyauté. « Enffans, disait-il à ses soldats, gaignés bel et perdes 'bel, c'est-à-dire que, en quelque estât que un homme se trouve, il doit toujours faire son honneur. »
Bayard, Du Guesclin, Ghauvigny, Louis de Sancerre, le chevalier d'Ars, voilà les grands noms qui perpétueront à jamais la bravoure chevaleresque de la noblesse berrichonne à cette époque. Les rapines de quelques hobereaux, quelques blasons ternis par des chevaliers félons, n'en pourront amoindrir jamais la loyauté et le fier caractère.
La lutte entre la France et l'Angleterre était à peine suspendue depuis peu d'années, qu'éclata la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons. Elle eut son effet jusqu'en Berry. C'est alors qu'on vit le roi de France, Charles VI, faire le siège de la ville de Bourges pour mettre à la raison le magnifique duc Jean, qui s'était allié aux Armagnacs. Elle dut ouvrir ses portes. Le duc fut contraint, pour payer ses frais de guerre, de vendre à des juifs tout ce qu'il possédait en diamants, rubis, saphirs, camées antiques et tableaux. Ce n'était qu'un commencement de ses restitutions. Les Anglais qui, commandés par
le duc de Clarence, étaient venus, sur leur demande, au secours des rebelles, leur firent, en gens pratiques, chèrement payer leur aide. Us réclamèrent trois cent vingt mille écus d'or au duc d'Orléans. Celui-ci, ne pouvant s'exécuter, donna en otage Jean d'Orléans, comte d'Angoulême, lequel resta vingt-deux ans en captivité à Londres. Guillaume Le Bouteiller de Senlis, seigneur de Saint-Chartier, Ville-Dieu, Neuvy et Pailioux, tous fiefs situés enBerry, fut contraint de vendre ses domaines pour « rembourser aux frais de prison et moyenner sa délivrance ». Non satisfait par tant de sacrifices, le roi Charles V d1 Angleterre réclama les duchés de Normandie et de Guyenne, les comtés d'Anjou, de Poitiers, du Maine, de Touraine et de Ponthieu. Le refus qui fut fait à d'exorbitantes prétentions aboutit à la fatale bataille d'Azincourt.
Quant au duc Jean de Berry, auquel revient une grande partie des malheurs du temps, il mourut presque pauvre, dans son hôtel de Nesle, à Paris. Grand nombre des richesses artistiques qu'il avait amassées furent vendues à des trafiquants ou livrées aux Anglais. Au château de Mehun-sur-Yèvre, on découvrit de véritables trésors bibliographiques, dont quelques-uns sont restés les purs joyaux de nos bibliothèques actuelles.
Les plus remarquables sont : le Livre de Lancelot du Lac, celui de Godefroy de Bouillon, la traduction des Femmes nobles et renommées de Boccace, le Roman de la Rose, de la Violette, le Testament de Jean de Mehun, chef-d'œuvre exquis de la miniature, et le Manuscrit de Jean Froissart. Cette collection précieuse de manuscrits et de livres est la seule circonstance atténuante qui milite en faveur du duc néfaste. Charles VI donna au fils du duc défunt la province du Berry; ce fils mourut jeune, et la province passa aux mains de son frère Charles. Fiancé à Marie d'Anjou, ce mariage en perspective lui valut, dès l'enfance, la haine de Jean Sans Peur et des Bourguignons.
De même que Bourges avait été au temps de Jules César, l'un des derniers remparts des Gaules, de même, sous Charles VII, dit le Victorieux, cette ville était toute la France. C'est la raison qui fit que l'amant d'Agnès Sorel, la trop célèbre Dame de Beauté, fut ironiquement appelé le roi de Bourges. Le mince royaume de France était menacé de disparaître, lorsqu'une simple fille du peuple, Jeanne la Pucelle, animée du souffle divin qui fait les héros et les martyrs, l'arracha aux mains des Anglais et le sauva des factions qui voulaient le diviser.
Je ne dirai de Jeanne que ce qu'elle fit à
Bourges et dans ce Berry, où, par deux fois, battirent les suprêmes pulsations de la patrie expirante, et dont la capitale a été jusqu'à ce jour préservée de l'occupation étrangère. L'histoire est aussi tenue de rappeler les noms des preux de cette province qui combattirent sous l'oriflamme de la vierge inspirée. Nous en retrouverons quelques-uns déjà connus de nous, et dont les anciens s'étaient illustrés sur maints champs de bataille : George de la Trémouille et Guillaume d'Albret; Jean de Brosse et Philippe de Culan, tous les deux maréchaux de France ; l'amiral Louis de Culan, et Charles de même nom, grand-maître de France; Jean de Prie, grand-panetier, et Jean de Naillac; Jean, baron de Linière, grand-queux de France; Guillaume deGamaches, capitaine des Francs-Archers de Berry et de Sologne; Jean de Bar, Raoul de Gaucourt, et Potin de Xaintrailles, nommé bailli du Berry et capitaine de la Grosse- Tour de Bourges en 4437.
Aussitôt après la prise d'Orléans, on trouve Jeanne d'Arc à Gien, avec le roi, et d'où tous les deux partirent pour la cérémonie du sacre. Puis, retour à Bourges, que la Pucelle quitte encore pour aller assiéger Pierre le Moutier et La Charité. L'argent ayant manqué au cours de l'expédition, les bourgeois de Bourges s'imposèrent
pour une somme de treize cents écus d'or; ils les donnèrent en disant « qu'il serait grand dommage pour leur ville et le pays du Berry, si un tel siège était levé pour défaut de paiement de ladite somme » . Malgré ce don patriotique, Jeanne et le sire d'Albret perdirent leur artillerie devant la Charité, qui ne devait retournera la couronne qu'après la paix signée avec le dauphin, et à la suite du traité passé dans une jolie petite ville des environs de Vichy, Gusset, bien déchue aujourd'hui de son beau renom d'autrefois.
Jeanne est encore à Bourges le 20 décembre 1429 ; elle y reçoit des mains du roi ses lettres de noblesse. On la voyait continuellement aller de cette ville à Mehun, où il était plus commode à Charles VII de voir Agnès Sorel. La reine, qu'il n'avait pas voulu conduire à Beims aux fêtes du sacre, restait tristement délaissée dans son palais de Bourges. Quant à Jeanne, elle vivait dans la maison d'une dame de Touroulde, veuve d'un receveur des finances. Une foule enthousiaste l'entourait dès qu'elle apparaissait sur le seuil du logis; les femmes la suppliaient de bénir et de toucher les chapelets. « Touchez-les et bénissez-les vous-mêmes, répondaitelle gaiement, ils seront aussi bons. » On la mit en rapport avec une femme hallucinée ; après
AGNES SOREL A MEHUN-ST R-YÈVRE. 13o
deux essais infructueux d'hypnotisme auxquels la jeune guerrière s'était prêtée par bonté, elle chassa la visionnaire en lui conseillant de ne s'occuper que de son métier et de sa maison. Ce fut enfin du Berry qu'elle partit pour la fatale campagne qui la fit traîtreusement tomber au pouvoir des Anglais et monter sur le bûcher le 30 mai 1431. Longtemps après cette date douloureuse, le clergé et les bourgeois de Bourges se rendirent à chaque anniversaire de la mort de Jeanne, en procession solennelle, de la cathédrale à l'église des Frères-Prêcheurs. M. Baynal suppose que la vierge de Yau couleurs avait eu pour cette église une dévotion particulière.
Le lâche abandon de Jeanne devant les portes de Compiègne fait songer à l'ingratitude dont Jacques Cœur fut aussi la victime, à la confiscation de la fortune et des biens de celui qui, tant de fois, avait fourni le nerf de la guerre à son roi.
« A vaillans cœurs, rien impossible », telle était, comme on sait, la devise de cet homme de grand sens, dont les richesses, lentement acquises par le travail, furent toujours mises au service du voluptueux Charles VII, d'une noblesse obérée qui ne lui pardonna jamais d'avoir été son obligée.
Originaire du Bourbonnais, mais né à Bourges, dans les dernières années du xive siècle, Jacques Cœur fut préparé à une vie de négoce par son père, un pelletier deSaint-Pourçain. Participant, avec d'autres marchands, à la fabrication de la monnaie, on l'accusa fort injustement de l'avoir altérée. Si peu fondée était cette imputation, que le roi le plaça plus tard à la direction de l'hôtel de la Monnaie à Paris.
En 1432, il est en Orient, où il étudie sur place les produits exotiques dont il peut tirer parti en Europe. A son retour, on le voit installé à Montpellier ; il y prend la direction d'un commerce international immense. Il a de nombreuses galères voguant sur l'Adriatique et la Méditerranée, et, sur ces galères, trois cents subrécargues chargés de le représenter. Le roi, qui devait y trouver son compte, le nomma son argentier; il lui confia même des missions en Languedoc et en Savoie, deux provinces dans lesquelles il eut l'honneur insigne, pour le fils d'un pelletier, de représenter son souverain. Les papes le cajolaient; j'aime à croire que ce n'était pas pour ses richesses, mais pour sa droiture et sa grande expérience des choses. Où il se trompa sérieusement, ce fut en croyant à la reconnaissance de son roi. Gomme l'argent, à la suite de spéculations heureuses,
abondait dans ses coffres, il prêta à la couronne deux cent mille écus pour aider à conquérir la Normandie. Le naïf prêteur ne reconquit jamais ses avances.
Agnès Sorel mourut presque subitement, et les ennemis de Jacques Cœur l'accusèrent de l'avoir empoisonnée ; d'autres méfaits aussi absurdes lui furent imputés. Le malheureux argentier fut précipité du faîte des faveurs et de la fortune dans une prison. Il parvint à s'en évader, heureusement pour lui, et à trouver un asile en Italie. Le pape Calixte III lui confia une expédition contre les infidèles, à la suite de laquelle il mourut à Chio le 25 novembre 445(3. Ainsi se termina la carrière d'un homme d'un génie commercial vraiment hors ligne, qui, le premier, avait ouvert à notre pays la voie des échanges extérieurs, échanges qui eussent assurément enrichi la France, comme au siècle suivant ils enrichirent le Portugal et l'Espagne.
« L'hôtel de Jacques, élevé par un bourgeois, dit M. Raynal, était destiné à devenir un jour l'hôtel même de la bourgeoisie. Vendu en 1501 parle petit-fils de son premier possesseur, il passa successivement aux familles Turpin, Chambellan et L'Aubépine, puis il appartint à un ministre de Louis XIV, enfant du peuple comme Jacques
Cœur, le grand Golbert. En 4682, la ville de Bourges l'acheta pour en faire la maison commune, et la fière devise : A vaillans cœurs, rien impossible, se trouva justifiée. Si, dans cette grande œuvre de l'émancipation du tiers-état, beaucoup d'hommes, et des meilleurs, ont succombé à la peine, leur cause devait pourtant triompher un jour; elle avait pour elle le bon droit et l'avenir. »
Charles VII, fréquemment en Berry, y changea souvent de résidence. On le vit à Celle-sur-Cher, à Sully, à Saint- Amant, à Vierzon, à Mouton, à Sale-le-Roi, nom d'un vieux manoir placé en pleine forêt; puis encore au château de Bois- Trousseau, transformé en Bois-sire-Aimé, après que la belle Agnès y fut venu trouver son amant. Deux fanaux, placés tout au haut d'une tour, avertissaient celui-ci qu'un tendre accueil l'attendait. Au château de Dames, toujours dans le même voisinage, se trouvent encore les portraits du roi et de sa gentille maîtresse. Le premier est représenté en Hercule, avec peau de lion et massue. La seconde est dans un costume moins mythologique.
D'après la Thaumassière, la belle Agnès aurait été l'un des principaux instruments de la perte de Jacques Cœur ; elle aurait, alïlrme-t-il, em-
ployé tout son crédit sur l'esprit du roi pour lui donner de mauvaises impressions contre ce ministre; elle reprochait secrètement à celui-ci d'avoir dit au souverain qu'elle l'empêchait de suivre le cours de ses victoires et de chasser les Anglais hors de son territoire. Un autre historien assure que l'amour que le roi eut pour « cette belle ne lui fit pas si grand tort qu'aucuns ont cru... » Il rapporte qu'Agnès, « voyant ce prince entièrement plongé dans les délices, ne songeant qu'à se divertir, se servit de l'amour qu'il lui témoignait pour exciter son courage. Elle lui dit qu'un astrologue lui avait autrefois prédit qu'elle serait aimée d'un des plus courageux et victorieux rois de l'Europe; elle avait cru, lorsque le roi de France lui fit l'honneur de la distinguer, qu'il était ce roi magnanime, et cela l'engagea à l'aimer plus volontiers; mais qu'ayant depuis fait réflexion sur les actions de ce roi et celui d'Angleterre, voyant l'un, dans la volupté, négliger ses affaires et souffrir lâchement la perte de son royaume sans y apporter remède, et les armes de l'autre prospérer de jour en jour et faire de nouvelles conquêtes sur le premier, elle reconnaissait que c'était le roi d'Angleterre qui avait été désigné par la prédiction, et témoigna qu'elle allait le trouver. » Ce reproche eut tant
de force sur l'esprit du roi, qu'il commença dès lors à penser à ses affaires et s'y appliqua si fortement, qu'avec l'aide de Jeanne d'Arc, de ses bons serviteurs, vaillants capitaines, et par sa bonne conduite, il recouvra son rovaume. » A l'appui de ce qui précède, on cite cette épitaphe faite du temps d'Agnès :
Icy dessous des Belles gist l'élite,
Car de louanges sa beauté plus mérite,
Étant cause de France recouvrer
Que n'est tout ce qu'en cloître peut ouvrer,
Clause nonnain, ny en désert hermite.
D'autres chroniqueurs, et dans le nombre Brantôme, ont écrit que là où Agnès venait voir le roi, « il y avait quantité de gens présents, et qui oncques ne la virent toucher par le roy audessous du menton ». Ce qui est plus certain, c'est que le roi lui donna les terres d'Issoudun, en Berry, et bien d'autres ; qu'il en eut deux fdles, dont l'une épousa Jacques de Brézé, l'autre Olivier de Goitivy, sénéchal de Guyenne.