CALVIN EN BERRY LA BASILIQUE DE SAINT-ÉTIENNE
On ne trouverait dans la fin du règne de Louis XII rien de changé dans les conditions politiques du Berry depuis la restitution des franchises communales aux bourgeois de Bourges par Jeanne, dame de Beaujeu. Toutefois, la province gagnait en prospérité, malgré les malheurs consécutifs qui l'avaient frappée. Je ne puis passer sous silence l'emprisonnement que subit sous ce roi, en l'an 1500, dans la forteresse du Lys-Saint- George, près de la Châtre, Ludovic Sforza, dit le More, et duc de Milan ; il avait été l'un des plus ardents adversaires du roi de France, lequel, par trahison, le fit tomber dans ses filets. En 1810, par trahison encore, le roi d'Espagne qui devait être Ferdinand VII était, par ordre de Napoléon I r,
conduit prisonnier en Bfcrry au château de Valençay, propriété de M. de Talleyrand. C'est l'éloignement de toute frontière qui, certainement, valait à la province du Berry ce triste privilège. Pas de routes, et beaucoup de forêts : impossible de songer à une évasion ou à un enlèvement.
Sous ce règne également, la reconstruction des églises, des cloîtres, des palais, des maisons à pignons de Bourges, détruits par l'incendie effroyable de 1487, appelèrent dans le pays berrichon un grand nombre d'habiles artisans qui y firent des élèves et bientôt des émules de leurs professeurs. « On s'y entêta de grands édifices, dit un naïf historien de l'époque, et c'est à cet « entêtement » que les maçons et sculpteurs du Berry, les imagiers, les fabricants de vitraux d'église et de chapelle, acquirent une réputation européenne. Clément Marot chanta l'un d'eux, Jean Lallemand, pour la construction d'un hôtel, une merveille en ce temps si mémorable par le réveil de tous les arts.
Saint-Étienne, la magnifique cathédrale de Bourges, mérite une mention particulière, car il en est peu qui égalent sa magnificence. On ne sait au juste quand fut construite la première église sur laquelle s'est élevée, siècle par siècle, la merveille actuelle. La construction des portails laie
raux serait de 1130 à 1140, ainsi que l'abside et le chœur, du commencement, et la nef de la fin du xme siècle.
George Sand qui, dans sa jeunesse, la visita, la décrivit avec enthousiasme :
« Mon Dieu, s'écrie-t-elle dans une lettre qui n'a jamais été publiée, les belles colonnes, les belles voûtes, les beaux vitrages ! Tout cela dépasse Notre-Dame de Paris. Quant à l'extérieur, cette dernière l'emporte certainement pour la régularité, le goût, la richesse et la grâce. Saint- Etienne offre plus de grandeur et de bizarrerie. Il y a moins de sujet pour l'admiration et davantage pour l'étonnement, je dirai presque l'effroi. C'est le romantisme du romantisme, au lieu que Notre-Dame en est le classique. Notre-Dame, c'est, parmi les monuments gothiques, ce que Chateaubriand est parmi les écrivains, et Saint- Etienne ce que Yictor-Hugo est parmi les poètes, ou bien c'est Byron et Hoffmann, Raphaël et Salvator, Rossini et Weber. Au reste, il me faudrait une huitaine de pages pour vous dire tout ce que J'en pense, et c'est bien ce que je pense faire, Dieu aidant. Notre-Dame est un tout sublime, où, comme le dit fort bien Hugo, ie génie de l'architecture corrige à chaque instant le caprice de l'artiste. Sainl-Étienne, au contraire, a été envahi
par le génie de l'artiste ; toutes les règles ont été violées et les rêveries bizarres, sauvages et magnifiques de l'imagination ont été jetées à pleines mains sur de grandes murailles sévères, ouvrage d'une autre génération qui jure à tout instant à côté des découpures sarrasines, et qui pourtant donne à l'ensemble un caractère de force imposante et de rudesse antique. Le tout, comme dit encore Hugo, a coûté bien des sueurs à toute une généalogie de serfs et rapporté bien des écus à toute une lignée de chanoines, pour donner maintenant bien de l'enthousiasme à un très petit nombre d'amateurs et de curieux. Si vous tenez à présent à savoir de quel genre d'architecture elle vient, je vous dirai que l'intérieur, la nef et la plus basse des deux tours sont purement gothiques, et que les portiques, la grande tour et les deux jolies portes latérales découpées en trèfle, sont ovales, ou mauresques, ou sarrasines : c'est tout un. L'église souterraine n'est pas moins admirable que le reste. Il y a des statues fort belles et fort précieuses ; la scène qui représente le cadavre de Jésus entouré de bonnes femmes et de bonshommes en pierre peinte est si vivante, si fantastique, si mystérieusement éclairée, qu'il y a de quoi rendre fou de terreur un pauvre romantique qu'on renfermerait là sans le prévenir.
L'escalier en vis, qui monte d'un seul jet au haut de la grande tour, est encore un chef-d'œuvre de solidité et de hardiesse que n'offre point Notre- Dame. Mais les doubles arcs-boutants de Saint- Étienne ont moins d'audace que s'ils étaient simples: j'aime mieux ceux de Paris. »
Les nobles, qui ne voulaient plus de manoirs d'aspect revêche et massif, faisaient, de leur côté, élever d'élégants castels parmi lesquels il faut citer le château de Meillant et celui de Louis d'Ars, aux portes de La Châtre. Ce dernier appartint à l'une des plus grandes familles du Berry ; Louis d'Ars eut la gloire d'être l'ami et le compagnon de Bayard. A propos de ce grand nom qui fit dire de celui qui le porta : « Jamais ne fut gentilhomme de plus noble nature, » s'éteignit, à cette époque, en la personne d'André de Chauvigny, le dernier rejeton de cette forte et grande lignée. On se souvient que c'est dans cette illustre maison qu'était venu aboutir l'héritage de Denise de Déols ; il fut divisé entre deux grandes familles, celles de Maille et d'Aumont. A la suite de procès interminables, le tout fut vendu en 1611 au prince de Condé, et c'est ce qui fit que son fils, le grand Condé, put par la suite faire du Berry le refuge des membres remuants de la Fronde.
Les idées de réforme religieuse se propageaient
déjà en ce temps-là dans le Berry, Marguerite d'Angoulême à laquelle le duché du Berry avait été donné, s'y montrant tout acquise, et accueillant avec faveur ceux qui venaient chercher protection auprès d'elle. Ce fut pour la province Forigine de troubles sanglants et dont l'intolérance cruelle éloignerait de toute doctrine religieuse, s'il était possible d'en faire remonter la cause à un Dieu. Malheur à qui osait se dire à haute voix partisan de l'église réformée, et malheur aussi au papiste isolé au milieu d'un groupe de huguenots. En 1540, un étranger, qui était venu du Périgord au bailliage de Dun-le-Roi, fut accusé d'hérésie et brûlé vif, la sentence ayant été confirmé par le parlement. Issoudun et Sancerre furent deux foyers ardents de protestantisme. A Sancerre, en l'an 1548, les réformés chassèrent de leur ville le clergé séculier et les moines. En 1562, après avoir interdit le culte ancien dans leurs villes, les Sancerrois, commandés par le comte de Montgomery, s'emparèrent de Bourges, pillèrent les couvents et violèrent les tombeaux vénérés par la piété des fidèles, tels que ceux de Jeanne de France et de la duchesse de Valentinois. Un peu plus tard, ils prirent La Charité. Charles IX envoya le maréchal de Saint-André et des troupes sous ses ordres
pour réduire le pays soulevé à la voix des réformateurs exaltés. On n'ignore pas qu'un acte dit de pacification précéda de neuf jours le massacre de la Saint -Barthélémy. Les catholiques de Bourges, en raison des atrocités commises dans leur ville et dans celle de La Charité par les calvinistes, n'obéirent que trop aux ordres du roi, bourreau de ses sujets. Le sang y coula avec abondance ?ous prétexte de représailles. Les réformés, enfermés dans les prisons de l'archevêché, furent massacrés ou jetés agonisants dans des fossés pleins d'eau. L'incendie consuma les maisons des victimes. A la nouvelle de ces atrocités, Sancerre se révolta une seconde fois, et ce ne fut qu'après un siège de huit mois, soutenu avec un admirable héroïsme par ses habitants, que se rendit la malheureuse ville à M. de La Châtre, auquel le duc d'Alençon avait cédé le bailliage du Berry: on devine à quelles conditions.
Ce qui explique l'ardeur de la lutte religieuse dans le centre de la France, c'est le long séjour que Calvin fit à Bourges. Il fut un élève brillant -on université ; converti aux idées de réforme religieuse, il commença à prêcher dans le Berry la nouvelle doctrine; il séjourna au village d" nières, puis à Linières, dont le châtelain disait qu'il y avait plaisir à l'entendre, car il « disait
du nouveau, » et également à Sancerre. Calvin ne quitta l'Université qu'en 1532. Pour combattre l'hérésie toujours croissante, on eut l'idée de jouer des « mystères » sur le vieil amphithéâtre galloromain de Bourges, appelé les arènes ; mais rien n'y fit. Le spectacle répugnant d'hommes nus figurant les harpies, de diables armés de fourches dont ils frappaient les damnés, un cortège grotesque dans lequel trônait Proserpine, hâtèrent chez les esprits sérieux l'éloignement d'une église qui autorisait de telles bouffonneries. Quand les mystères, qui durèrent quarante jours, furent clos, le nombre des réformés, — et dans ce nombre, beaucoup de membres de l'Université, — se trouva considérablement accru.
La minorité de Louis XIII, avec Marie de Médicis pour régente, devait susciter chez quelques nobles du Berry de nouvelles révoltes, révoltes finissant toujours en faveur de la royauté. Quant au peuple, il se hâta de prêter serment au nouveau roi entre les mains du baron de La Châtre. Ce baron était fils du maréchal de ce nom, lequel ne termina sa puissante carrière qu'en 1614. En lui, le Berry perdit un soldat actif, la noblesse du pays son représentant le plus en vue, et les calvinistes leur plus ardent ennemi. Dès le règne de Charles IX, il les avait combattus, et c'est à
peine si, au moment de sa mort, à soixante-dixhuit ans, il avait désarmé. On lui fit des funérailles superbes, telles qu'on en vit rarement dans aucune des provinces de France. Elles méritent d'être connues, ne serait-ce que pour assister au défilé de tout ce qu'une ville comme Bourges contenait alors de notabilités.
« Le samedi 21 février 1614, rapporle l'historien du Berry, de la Thaumassière, le corps fut amené du château de la Maisonfort à l'église paroissiale de Genouilly dans un grand chariot trainé par quatre chevaux, et couvert d'un drap noir sur lequel se dessinait une grande croix blanche, avec les armes de la maison de La Chaire : elles étaient de gueules à la croix ancrée de vair ; mais, depuis le mariage de Gabriel de La Châtre, seigneur de Nançay et chambellan de Louis XII, avec Marie de Saint-Amadouz, on les écartelait de gueules à trois têtes de loup arrachées d'argent. L'aumônier du maréchal, ses chapelains, sa maison, et environ deux cents gentilshommes du voisinage, accompagnaient le char funèbre. Le lendemain, tout le cortège se rendit à Bourges. Il fut reçu par l'abbé et les religieux de Saint- Sulpice, le curé et le clergé de la paroisse Saint- Médard; le corps resta déposé jusqu'au lundi dans le chœur de l'église de Saint-Sulpice. On se mit
en marche le lundi, à onze heures, pour se rendre à Saint-É tienne. Une foule immense remplissait les rues; depuis la porte de l'Abbaye jusqu'à l'Hôtel-Dieu, des bourgeois armés, — les gardes nationaux du xvne siècle, — étaient disposés en haie.
» Douze hommes vêtus de robes et de chaperons de deuil, portant sur la poitrine et sur le dos les armes de La Châtre, à la main des clochettes qu'ils faisaient sonner, ouvraient la marche. Ensuite venaient les confréries de Saint-Claude, de Sainte-Anne et de Notre-Dame-de-Lorette ; les capucins, au nombre de vingt-cinq, les quatre ordres mendiants, c'est-à-dire les cordeliers, les carmes, les jacobins et les augustins; les seize paroisses, cent pauvres avec des vêtements de deuil, et cent personnes portant chacune une torche fournie par la ville ; puis le prévôt provincial de la maréchaussée, avec ses lieutenants de robe longue et de robe courte, son greffier et ses archers ; les chapitres de Notre-Dame de Sales, de Saint-Ursin, du Château, les abbayes de Saint- Ambroix et de Saint-Sulpice ; le prévôt du maréchal avec son lieutenant, son greffier et ses archers ; des officiers de sa maison et de celle de M. de La Châtre, son fils ; les gens de son conseil ; enfin, le chapitre de Saint-Étienne. Toutes les torches
étaient garnies de deux écussons, l'un aux armes du maréchal, l'autre aux armes des communautés. En avant du corps, porté par quatre religieux mendiants, on voyait sept gentilshommes cbar des sept pièces du petit honneur, c'est-à-dire des éperons, des gantelets, de l'épée, du heaume, de l'écu, de la cotte d'armes et de la lance ; puis les trois chevaux, c'est-à-dire le cheval de bataille, le cheval de secours et le cheval d'honneur, conduits par des valets de pied et suivis chacun par deux pages ; l'écuyer, le trompette, renseigne et le guidon, le lieutenant de la compagnie des gens d'armes du maréchal, tenant en ses mains le bâton de l'ordre du Saint-Esprit couvert de velours noir ; deux gentilshommes, portant le manteau et la croix du même ordre et celle de Tordre de Saint-Michel. Les quatre coins du drap mortuaire avaient été confiés au lieutenant du bailliage et au conservateur des privilèges royaux de l'université, au maire, puis à l'un des échevins. Autour du corps, étaient l'aumônier et les chapelains, et, en avant, un héraut d'armes, vêtu de sa cotte d'armes, de velours tanné, semé de fleurs de lis d'or, sa toque de velours sur la tête et son bâton azuré et fleurdelisé à la main. L'évêque de Nevers, M. du Lys, qui devait officier à la place de l'archevêque de Bourges, alors député aux
états-généraux à Paris, suivait le cortège. Après lui marchaient en bon ordre la compagnie de cent hommes d'armes des ordonnances dont le maréchal était capitaine, et un grand nombre de gentilshommes; puis le grand deuil, mené par le comte de Marans, René de Beuil, fils unique du comte de Sancerre, et le petit deuil, c'est-àdire la famille. Enfin, ce long cortège se terminait par les officiers du siège présidial, le corps de ville avec les trente-deux conseillers et les cinquante dizainiers, tous vêtus aux couleurs de la ville, vert et rouge, et la milice bourgeoise, portant l'arquebuse sous le bras, l'extrémité inclinée vers la terre, la hallebarde la pointe en bas, les enseignes pliées et traînantes, les tambours couverts de crêpes. »
L'un des derniers et des principaux révoltés de ces temps troublés fut un Florimond du Puy, seigneur de Vatan, calviniste. Il refusa toujours de se soumettre aux exigences du fisc, prenant sans cesse sous sa protection ceux qui faisaient de la contrebande du sel leur principal métier.
Ayant appris qu'on avait arrêté un fauxsaunier dont, sans doute, il était le complice, le seigneur de Vatan, à la tête d'une troupe armée, envahit le château de Bellair, dans la commune d'Arçay, et enleva, en qualité d'otage, Fun des
fils du vicomte de Coulognes, receveur-général des finances et fermier-général des gabelles du Berry. Douze cents hommes d'infanterie, une compagnie de Suisses et six canons furent jugés nécessaires pour mettre le rebelle à la raison. La brèche était ouverte par le canon, la ville prise d'assaut, que le seigneur de Vatan, réfugié dans son château très bien fortifié, refusait encore de se rendre. Malheureusement pour lui, ses soldats l'abandonnèrent en masse et force lui fut de se livrer. Conduit à Paris sous bonne escorte, après un jugement en règle, il ne sortit de la Conciergerie que pour être conduit en place de Grève, où il eut la tête tranchée en sa qualité de gentilhomme. Le châtiment était mérité, ce qui n'empêcha pas les calvinistes de prendre son châtiment pour prétexte à de nouveaux troubles.
Madame Le Charron, comtesse de Guinaumont, a bien voulu nous donner sur les descendants du maréchal de La Châtre, les détails suivants :
La grand'mère de madame la comtesse de Guinaumont, Louise-Elisabeth de La Châtre-Nancey, avait épousé son cousin Jérôme-Louis -Joseph, comte de la Martelière. Elle était sœur du duc de La Châtre, ami particulier de Louis XVIII, son ambassadeur en Angleterre et le premier gentilhomme de sa Chambre.
194 AUTOÎ'R DE NOUANT.
Le second frère de cette grand'mère, Sylvestre- Louis de La Châtre, fut évêque nommé de Beauvais et évêque d'Imméria.
Les grands-oncles étaient les derniers La Châtre- Nançay et, le duc n'ayant pas laissé de postérité, la mère de madame de Guinaumont recueillit l'héritage des portraits, des papiers et des souvenirs de famille. Elle les possède aujourd'hui.
Claude de La Châtre, baron de La Maisonfort, né en 1536, mort en 1614, et dont je raconte l'histoire comme gouverneur du Berry et ardent ennemi des calvinistes, avait été à seize ans, page du connétable de Montmorency; il avait épousé, en 4o64, Jeanne de Chabot de Jarnac, veuve de René d'Anglade, vicomte d'Éloges et nièce d'Anne de Pisseleu, duchesse d'Étampes, la belle maîtresse de François Ier. La maréchale de La Châtre hérita de cette tante et lui laissa entre autres, son château d'Égreville en Gàtinais.
C'était une femme altière et superbe que madame de la Châtre, et Henri IV eut maille à partir avec elle. Le maréchal, son mari, en eut sept enfants :
1° Louis, maréchal de France comme son père;
2° Anne, abbesse de Noirmoutiers ;
3° Jeanne, qui épousa Robert de Lignerac ;
4° Marie, épouse de Charles d'Entragues ;
Marguerite, femme Henri de Saint-Nectaire;
6° Françoise, abbesse de Noirmoutiers, après la mort de sa sœur Anne dont le magnifique portrait, peint par Philippe de Champagne, nous est resté ;
7° Louise, qui épousa Antoine de la Grange, marquis d'Arquien. Ils eurent un fils : Henry, marquis de la Grange-d'Arquien qui épousa sa cousine Françoise de La Châtre-Breuillebault ; plus une fille, Marie-Casimire de la Grange-d'Arquien devenue reine de Pologne par suite de son mariage avec Jean Sobieski.
Ce fut un arrière-petit-fils de Gabriel de La Châtre-Nancey (six générations) , Louis- Charles Edme de La Châtre, comte de Nancey et marquis de La Châtre, qui devint l'amant de Ninon de Lenclos, dont la liaison dura de 1G7G à 170G. Il put donc en recevoir beaucoup de billets, outre celui qui est si connu. Le portrait de ce beau marquis de La Châtre appartient à la vicomtesse de Boislinard.
Maintenant, les bix branches de cette illustre maison sont éteintes, le comte Edouard de La Chàtre-Paray qui avait épousé Sidonie de Montmorency, n'ayant pas eu d'enfants.
La publication des Mémoires posthumes de M. de Talleyrand, le jugement porté sur ce personnage par l'auteur d'un livre récent et d'une valeur réelle, le 48 H de M. Henry Houssaye, me donnèrent l'idée d'une excursion à Valençay, chef-lieu d'un canton de ce nom, situé aux limites ouest du Berry et aux portes de la Touraine.
C'est là, dans un site de grand aspect, à la lisière de forêts sombres où pullulent les grands fauves, dominant des prairies où coule un ruisi limpide, le Nahon, que s'élève le château qui servit d'habitation, en ses jours de grandeur et de décadence, au célèbre homme d'État, et qui lut sa retraite préférée lorsqu'après soixante an-
200 ATTOUR DE NOHANT.
nées d'intrigues, qui firent de lui le plus prodigieux des caméléons politiques, il prit du repos.
En a-t-il goûté les douceurs avec la dignité voulue, cet homme qui, sorti d'une famille aussi noble que celle des rois, fut tour à tour séminariste, évêque assermenté d'Autun, marchand de balles de coton aux Etats-Unis, ministre sous le Directoire, grand chambellan sous Napoléon Ier, ambassadeur de Louis XVIII au congrès de Vienne et, finalement, de nouveau ambassadeur de France en Angleterre sous Louis-Philippe? Le doute est bien permis « à ceux qui s'exerçant, ainsi que dit Montaigne, à contreroller les actions humaines, y trouvent de telles contradictions qu'elles ne semblent pas sortir de la mesme boutique ».
C'est qu'en effet, successivement libre penseur, républicain, impérialiste et royaliste, on le vit pousser à la chute des gouvernements qu'il avait contribué lui-même à élever. Et quand se manifestait son opposition ? Lorsqu'il voyait une étoile pâlir ou que sa profonde connaissance des hommes et des choses lui faisait prévoir un changement de fortune. Carnot éprouvait pour lui une répugnance invincible.
« 11 amène avec lui tous les vices de l'ancien régime, disait-il de Talleyrand, sans qu'il ait pu
prendre les vertus du nouveau ; il n'a aucun principe arrêté, il en change comme de linge, il en prend selon le vent du jour, philosophe lorsque la philosophie était de mode, républicain maintenant parce qu'il faut l'être aujourd'hui pour devenir quelque chose ; demain, il proclamera la tyrannie si elle lui rapporte du profit. »
Sa nomination de ministre sous le Directoire fut positivement arrachée par La Réveillère au grand patriote qui le jugeait si cruellement ; aussi l'étonnement fut-il général lorsque le Moniteur du 17 messidor an V annonça que « le citoyen Taîleyrand, dévoué à la République, était nommé ministre des relations extérieures ».
Le caractère de cet homme ne s'est contredit qu'une fois ; en une seule circonstance il oublia ses intérêts personnels pour ne s'occuper que de ceux de la noble nation qu'il représentait au congrès de Vienne. Il y plaça la France en première ligne, toute vaincue, sanglante et humiliée qu'elle était; il en défendit l'intégrité autant qu'il était humainement possible de le faire. C'est lui qui, après avoir contribué à la restaurai ion des Bourbons de France, fit restaurer les Bourbons de Sicile, lui qui préserva Ja Saxe d'une éclipse totale, lui, encore, qui conclut avec l'Angleterre et l'Autriche un traité qui mettait
une barrière à l'absorption déjà projetée de la Pologne par le colosse russe.
Que réste-t-il de ces travaux du congrès de Vienne, de cette diplomatie triomphante de M. de Talleyrand? Rien, et pourtant, il n'y a pas trois quarts de siècle d'écoulés. Bourbons de France et Bourbons de Sicile errent de par le monde loin de leur capitale perdue; les Saxons patriotes se demandent si, en réalité, il existe toujours un royaume de Saxe et comment il se fait qu'un ministre français ait mieux gardé l'autonomie de ce royaume qu'ils ne l'ont gardée eux-mêmes. La Pologne n'est plus. Il faut donc reconnaître avec Bossuet que c'est la Providence, ou, si l'on aime mieux, une force inconnue qui dispose à son gré du destin des rois et des empires et qu'ils sont entraînés par un courant immense que l'on ne peut arrêter ni remonter1.
1. M. Pallain a eu l'heureuse idée de publier la correspondance échangée entre Louis XVIII et son ambassadeur pendant la durée du congrès. 11 n'est guère de lecture plus iiittruclive et plus féconde en traits politiques
C'est quand
Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte
que M. de Talleyrand se rendit acquéreur de Valeneay et par ordre en quelque sorte du premier consul. Le futur empereur exigeait déjà que lorsque son ministre des affaires extérieures aurait à recevoir les envoyés des cours étrangères, il le fit dans une résidence somptueuse. Il souhaitait que les ambassadeurs des vieilles monarchies s'y crussent sinon à Versailles, du moins dans quelque château somptueux qui le leur fit oublier.
C'est donc en 1801, à la suite du traité de
Lunéville, que M. de Talleyrand fit l'achat du château et de la terre de Valençay en Berry. 11 paya l'un et l'autre un peu plus de deux millions de francs, somme importante alors, et dont on ne comprendrait pas que M. de Talleyrand, — quoique aîné de famille1, — fût en possession, si M. Louis Bastide, en citant dans son livre les propos d'un prince allemand, ne nous eût édifié à ce sujet. « Il n'y a pas d'exagération à soutenir, disait ce prince, qu'avec les taxes, les réquisitions, les cadeaux spontanément offerts par les membres de l'empire germanique et dévorés par la France, on aurait pu entretenir six armées de cinquante mille hommes et leur faire faire au moins six campagnes. »
M. de Talleyrand devait connaître ou devait avoir entendu parler dans sa famille de la châtellenie de Valençay, et c'est sans doute ce qui motiva le choix qu'il en fit. Je vois en effet dans Y Histoire du Berry par Baynal, que le gouvernement de cette province, dont dépendait Valençay, fut confié en 1736 au prince de Talleyrand-Périgord, mort en 1757, et que son fils, Gabriel- Marie de Talleyrand, hérita de cette charge.
La partie des titres de Valençay antérieurs au
1 . Il se laissa ordonner prêtre simplement parce qu'il ('lait boiteux. Pas l'ombre de vocation.
LE PRINCE DE TALLEYRAND EN BERRY. 20o
xve siècle ayant été brûlée en 1789, il est bien difficile d'affirmer, ainsi qu'on serait tenté de le supposer, que Valençay ait appartenu au comte de Blois. Le plus ancien possesseur dont on rencontre la trace est une femme, Alix de Bourgogne, fille d'Eudes et de Mahaud de Bourbon, dame de Saint- Aignan, Montjoye et Valençay, qui, par son mariage avec Jean de Ghalon, premier de ce nom, porta, en 1268, tous ses biens dans la maison de Glermont-Tonnerre. Les descendants d'Alix conservèrent longtemps la chàtellenie, mais ils finirent par la vendre au milieu du xve siècle à Robert d'Étampes, chambellan du roi Charles VIL Louis, petit-fils de Robert, en recueillit l'héritage et forma la souche de la branche d'Étampes- Valençay, qui posséda château et terres jusqu'en 1745, après avoir obtenu leur érection en marquisat. Celui-ci appartint ensuite à Louis Chaumont de la Mière et à M. de Villemorien, fermier général, de qui M. Talleyrand l'acheta.
Le château, édifié en pleine Renaissance, sur l'ordre de Robert d'Étampes, par Philibert Delorme, fut agrandi par ses successeurs et plus particulièrement par M. de Villemorien. Ce fut ce dernier qui, à la terre de Valençay, ajouta celle de Luçay le Mâle. Le fils de M. de Villemorien ne porta plus que ce nom de Luçay le Mâle,
lequel, au dire de son père, lui convenait à merveille. M. Henri Rochefort (de Rochefort-Luçay) descendrait de l'un de ces Luçay.
En allant à l'ancienne chàtellenie par Châteauroux et Levroux, la route que l'on suit pendant quatre longues heures est d'une grande tristesse. Elle est bordée par des genêts épineux aux fleurs pâles, de fougères aux couleurs de rouille et de quelques bouquets de châtaigniers dont les puissantes racines peuvent seules se plaire dans les interstices des couches granitiques de ce pays désolé. Le souvenir du palais de Versailles, élevé sur un plateau aride vous vient à l'esprit, lorsque, soudainement, on débouche dans une vallée qui donne l'impression agréable d'une oasis dans le désert. Un ruisseau aux eaux bleues, bordé de joncs ou de peupliers, y coule au pied de coteaux d'un aspect plus sévère que joli. Ces hauteurs, qui se prolongent indéfiniment vers l'ouest, sont couvertes de bois sombres ; à l'extrémité sud de la forêt de Gàtines, dans un fond de verdure, là où le feuillage des arbres paraît plus élevé que celui des arbres environnants, se détachent les blanches murailles d'un gigantesque château mauresque aux coupoles arrondies, et qu'une élégante balustrade, en pierre blanche également, enserre comme une ceinture. Tel se présente Valençay.
C'est par Orléans, Vierzon et Selles-sur-Gher, aujourd'hui une station de la voie ferrée de Vierzon à Tours, que M. de Talleyrand, en poste, se rendait dans ses terres.
La route par Selles est également d'une grande monotonie, car elle suit pendant deux heures la forêt de Gâtines pour aboutir en face du château, dont une grille de grand style ferme l'accès. Cette grille s'ouvre sur une cour immense, flanquée, à droite, par la salle de spectacle, à gauche, par de grandes écuries et des remises. Une seconde cour, séparée delà première par une belle orangerie, précède l'édifice principal ; un large fossé isole le chef-d'œuvre de Philibert Delorme des jardins aux allées sablées et d'un parc dont
les vastes pelouses, les charmilles, les ormes centenaires, les grottes sombres, les chevreuils et les daims qui y bondissent par centaines, compensent et bien au delà des premiers ennuis du voyage.
Le château, — dans son ensemble seulement, — a la forme assez étrange d'une équerre ; Tune de ses faces se compose d'un donjon de fière composition et de deux corps de bâtiments inégaux. Deux tours aux coupoles blanches et arrondies comme des coupoles d'Orient encadrent donjon et bâtiments. L'une d'elles, la plus massive, unit à la façade principale un long édifice en retour. Une troisième tour, construite par M. de Villemorien, s'élève à l'extrémité occidentale de l'édifice en retour et lui donne un semblant de régularité.
La cour intérieure, à laquelle on arrive par un pont-levis, est d'un aspect original. A droite et à gauche s'étend un long rez-de-chaussée décoré d'élégantes arcades comme l'est la rue de Rivoli, et sur lesquelles s'ouvrent une longue série d'appartements. Une jolie balustrade à jour sépare ^ette cour d'une terrasse appelée encore aujourd'hui le « jardin de madame la duchesse ». Cette terrasse touche aux appartements occupés jadis par la nièce de M. de Talleyrand, la belle duchesse de Dino.
Il n'y a pas moins de vingt-cinq appartements
de maître. Au rez-de-chaussée se trouve un salon circulaire destiné aux réceptions officielles, la chambre à coucher de M. de Talleyrand immédiatement précédée de la salle à manger, une salle de billard, une petite bibliothèque de livres de choix et un délicieux boudoir ouvrant sur la terrasse. Aux étages supérieurs est la chapelle du château ; tout auprès, une vaste bibliothèque pleine de livres rares ; puis des galeries à l'infini, tapissées d'estampes et de gravures, décorées aussi de bustes en marbre d'après l'antique et de basreliefs originaux rapportés de Grèce par M. de Chciseul-Gouffier. Dans un petit cabinet qui avoisine la bibliothèque sont déposés des objets d'art. Aux murs est suspendue la belle collection de l'abbé Morellet, collection à laquelle ce patient chercheur consacra plus de temps qu'à la prière. Elle comprend le portrait gravé des hommes célèbres qui illustrèrent la France à diverses époques, et principalement au xvme siècle. On y trouve aussi un grand nombre de médailles d'or, d'argent et bronze. G'est encore là que se voient vingt-huit portraits en miniature, offerts à M. de Talleyrand par les tètes couronnées avec lesquelles il eut à traiter. Tous les rois alliés qui, en 1814, envahirent la France y figurent. Le plus intéressant et le plus rare de ces médaillons est celui de
Sélim III, mort étranglé en 1808 pour avoir essayé d'introduire en Egypte la civilisation européenne.
Je signale aux visiteurs des toiles de grande valeur : les principales sont : un Gonzalve de Cordon e, par le Titien ; une Fuite en Egypte, de Zurbaran ; Philippe de Champaigne, par lui-même; diverses peintures du Poussin; les portraits de Louis XVIII, Charles X et le Roi de Saxe, par Gérard ; un Napoléon, de David ; Talleyvand, par PrudTion ; un Colbert, par Mignard ; un Lebrun ; le Philosophe grec, par Ribot, etc., etc.
Les voyages de M. Talleyrand à Valençay ne deviennent fréquents qu'à la fin du règne de Louis XVIII et de Louis-Philippe. Napoléon Ier, en y internant, de 1808 à 1815, le roi d'Espagne Ferdinand VII, père de la reine Isabelle, et son oncle Antonio, en rendit le séjour difficile au propriétaire. Le château, le parc et la vallée de Nahon sont pleins du souvenir de ces malheureux princes, victimes d'un infâme guet-apens. « Comme l'empereur ne pouvait employer la force contre les derniers Bourbons, dit M. Thiers, en raison de leur faiblesse, il y employa la ruse et les fit fuir d'Espagne en leur faisant peur. Ruse et fourberie. Il lui restait, pour l'absoudre, le bien à faire a l'Espagne et par l'Espagne à la
France. La Providence ne lui réservait même pas ce moyen de se laver d'une perfidie indigne de son caractère. »
Dans les remises du château se trouve encore la voiture massive qui, en quatorze jours, transporta sous bonne escorte de Bayonne en Berry les royaux prisonniers. On assure que le roi Ferdinand, en quittant Valençay après sept années de captivité, dit à son entourage : « Fasse le ciel que je ne regrette jamais les jours paisibles que je viens de passer ici ! » Paisibles, sans doute, car ils s'écoulèrent dans un pays perdu, si bien entouré de forêts, que l'oncle du roi d'Espagne, don Antonio, y passa son temps à inventer des pièges à loups. Heureux, non, si j'en crois une dépêche du préfet de l'Indre au duc de Rovigo dans laquelle il est dit que les plaintes qui lui sont souvent adressées du château de Valençay, soit de la part des captifs, soit des agents placés auprès d'eux, proviennent de ce que le gouverneur et l'intendant se figurent être les maîtres absolus de la personne des princes et de toutes leurs volontés. « Son Excellence, continue ce préfet qui ne paraît pas se douter que Ferdinand VII est un des successeurs du trône de Charles-Quint et de Philippe II, se persuadera facilement, en considérant le caractère des princes
espagnols et leur genre d'éducation, que les tracasseries intérieures, dues à la rivalité d'agents subalternes plus qu'à d'autres circonstances , réveillent en eux des regrets. »
Le préfet croit encore que le point important est d'être bien sûr de leur personne et que. ce but étant atteint, il convient de les rendre heureux le plus possible, de leur persuader qu'on a cette intention, et de convaincre le public qu'ils ne sont pas mécontents. « Leur caractère, dit-il, est pusillanime, inquiet ; ils cèdent facilement aux impulsions qu'on leur donne et ne sont pas susceptibles d'une résolution hardie. Cette considération doit plus que toute autre rassurer sur la crainte qu'on pourrait avoir d'une évasion. La situation de Yalençay, éloignée de grandes communications, placée au milieu d'un petit nombre d'habitants paisibles, soumis au gouvernement, où l'arrivée d'une personne étrangère serait difficilement cachée, convient parfaitement à la résidence de ces étrangers. » Le préfet termine cette intéressante dépêche en disant qu'il ne doit pas taire à Son Excellence le duc de Rovigo que la réduction de trente-six mille francs qui vient d'être faite sur la somme que le gouvernement alloue aux captifs lésa fortement mécontentés.
Les habitants de Yalençay exploitèrent si bien
la générosité des princes espagnols qu'ils n'hésitent pas à reconnaître que c'est à cette générosité qu'est due aujourd'hui la richesse de leur petit canton.
Sous Louis XVIII, M. de Talleyrand fit quelques excursions forcées à Valençay.
Louis XVIIi détestait son ministre.
Gapefigue raconte qu'ayant assisté à un dîner d'apparat à Saint-Gloud, où M. de Talleyrand remplissait son office, il vit celui-ci assis sur un pliant, trempant un maigre biscuit dans un verre de madère, tandis qu'à quelques pas de lui le monarque mangeait d'un très bon appétit de la faisanderie de la chasse. Le roi, de ses yeux moqueurs, regardait de temps à autre son chambellan, lequel, avec une face impassible définie d'une façon rabelaisienne par le maréchal Lannes, continuait plein de déférence à déguster son madère. Le repas terminé, M. de Talleyrand vint reprendre sa place derrière le fauteuil royal avec une démarche si compassée, qu'elle rappela celle de la statue du Commandeur. Un jour, trouvant insupportable plus que d'habitude la figure du diplomate, Louis XVIII lui dit, avec l'intention de se débarrasser de lui :
— A propos, je vous fais mon compliment, vous allez à la campagne?
— Non, sire, répondit M. de Talleyrand, à moins que Votre Majesté n'aille à Fontainebleau, et, alors, mes fonctions m'obligeraient à la suivre.
Trois fois, à des jours différents, le roi renouvela sa demande.
M. de Talleyrand ne variait pas sa réponse. Le roi, impatienté, finit par lui dire :
— Combien y a-t-il de Paris à Valençay?
— Ma foi, sire, répondit le caustique chambellan, je ne sais pas au juste, mais il doit y avoir le double du chemin de Paris à Gand.
L'ex-royal émigré se le tint pour dit.
ni
Après avoir contribué par son opposition dans la presse et au Sénat à la chute de Charles X et à l'avènement de Louis-Philippe, M. de Talleyrand, se retirant de la vie politique militante, prit l'habitude d'habiter l'hiver à Hyères, le printemps à Paris et l'été à Valençay. Sa vie dans cette dernière et somptueuse résidence, était des plus régulières. Son valet de chambre n'entrait jamais chez lui avant onze heures du matin. Après un déjeuner au thé, dont il avait pris l'habitude en Angleterre, il commençait une toilette fort longue, publique en quelque sorte, ainsi que cela se pratiquait chez les gens de qualité sous l'ancien régime. La mise de sa cravate de blanche mousseline légèrement humide et qu'il portait comme
sous le Directoire largement enroulée plusieurs fois autour du cou, était, paraît-il, la plus grande affaire de ses matinées. Quatre heures étaient consacrées à sa toilette, « temps passé à essayer sans cloute, dit George Sand dans ses Lettres d'un voyageur, à donner quelque apparence dévie à cette face de marbre, que la dissimulation et l'absence d'âme ont pétrifiée plus encore que la vieillesse » . Chaque jour, à trois heures le prince montait en voilure, seul avec son médecin, et allait se promener dans les allées désertes de la forêt de Gatines. A cinq heures, on lui servait un dîner de diplomate, le plus succulent et le plus savant dîner qui se fit en France. Après ce festin, dont chaque service était solennellement annoncé par les fanfares des piqueurs, les mêmes qui sonnaient la curée les jours de chasse, le prince jouait un instant aux cartes ou s'entretenait d'une façon toujours très intéressante, très piquante, avec sa famille ou ses invités. A huit heures, il sortait une seconde fois en voiture et rentrait après une promenade en forêt à onze heures du soir, pour travailler jusqu'à cinq heures du matin. Des laquais postés à la porte de son cabinet de travail, en gardaient rigoureusement et solennellement l'entrée pendant les heures qu'il passait en promenade.
Je ne crois pas que madame de Talley rand soit jamais venue à Valençay. Les personnes qui auraient pu me renseigner à ce sujet ne l'y ont jamais vue. L'histoire de son mariage est trop plaisante pour que je ne la rappelle pas.
A son retour d'Amérique, M. de Talleyrand avait été rejoint par une jeune femme qu'il avait intimement connue en exil et avec laquelle il avait recommencé à vivre publiquement, à Paris. Elle se nommait madame Grant et passait pour être aussi belle qu'inintelligente et de plus sans tenue. Bonaparte alors premier consul, exigea que M. de Talleyrand, devenu son ministre des affaires étrangères, l'épousât. Le ministre, quoique fort contrarié, dut céder. Par un bref du vénérable Pie Vil, l'ancien évêque d'Autun fut rendu à la vie civile et le mariage célébré, aussi bien à l'église qu'à la municipalité. Ce qui, dans cette union forcée, le mortifia davantage , ce fut d'apprendre qu'il était l'objet des railleries du noble faubourg, lequel ne pardonna jamais au prêtre assermenté et à l'aristocrate transfuge. Les républicains se bornèrent à chuchoter sur son passage ces paroles qui arrivèrent jusqu'à lui:
— Vous savez la nouvelle?... L'évêque d'Autun a pris femme.
C'est sur elle que M. de Talleyrand se vengea
en lui faisant commettre des bévues tellement énormes, que la nouvelle Agnès, pleine de confusion, s'éloigna un jour du domicile conjugal pour n'y plus revenir. Une de ses plus fortes naïvetés fut celle-ci :
M. de Talleyrand avait invité à dîner un égyptologue, M. Denon, l'un des savants que Bonaparte avait entraîné à sa suite en Egypte.
— C'est, dit le diplomate à sa femme, un voyageur, et, de plus, un auteur, et, pour lui plaire, vous lui parlerez de ses œuvres ; rien ne le flattera jamais autant. Je vous ferai lire la relation de son dernier voyage ; ne manquez pas de lui en faire vos compliments.
Le jour du dîner, la femme du ministre ayant à ses côtés M. Denon, dit aussitôt à celui-ci :
— Ah I monsieur, je ne pourrai jamais vous dire tout le plaisir que j'ai eu à vous lire.
— Très flatté, madame, répondit M. Denon dans le ravissement.
— Combien vous avez dû souffrir dans cette île déserte... et quelle joie a dû être la vôtre en trouvant enfin ce bon Vendredi !
M. Denon devint rêveur et n'osa plus dire un mot. M. de Talleyrand avait donné à lire à sa femme, avec une malicieuse intention, les Aventures de Robinson Crusoë.
Il mourut à Paris en 1838. Louis-Philippe vint le voir dès qu'on lui eût appris que la fin de son ancien ambassadeur était proche. Le malade toujours correct, présenta au roi ceux qui l'entouraient ; puis, il dit sans s'émouvoir et comme si cette visite lui était due : « Sire, c'est le plus grand honneur qu'ait reçu ma maison. »
On l'administra, et aussitôt après sa mort, le corps, transporté à Valençay, fut déposé sous l'autel d'une chapelle que le prince avait fait construire et dont l'entretien est confié à des religieuses. Un prêtre a charge de dire là journellement une messe, messe sans doute perpétuelle. Sur le cercueil en marbre noir et dont le couvercle est mobile, sont gravés ces mots en lettres d'or: