AVANT-PROPOS
Mais, je ne saurais trop le répéter : ce nom, inventé par moi, n'a absolument rien d'historique.
Des personnes familières avec la psychologie de l'Africain d'aujourd'hui me disent : « Prenez garde! Vous risquez d'avoir prêté à cette femme, comme au jeune Adèodat et à Augustin lui-même, une sentimentalité toute française et toute moderne ! Il est infiniment probable que la séparation des deux amants fut définitive, — que le jeune Adèodat n'éprouva pas plus le besoin de revoir sa mère qu'Augustin n éprouva celui de revoir sa maîtresse. La femme compte si peu aux yeux d'un Africain! ... » — Ceux qui raisonnent ainsi oublient peut-être un peu trop que l'Afrique islamisée d'aujourd'hui diffère considérablement de V Afrique chrétienne du IVe siècle. Pour reprendre un texte fie l'Écriture, cher entre tous à saint Augustin : « Videte et gustate quam mitis sit Dominus » — ce ne pouvait être en vain que, depuis deux cents ans et plus, ce pays avait goûté la douceur du Christ.
On vient d'inaugurer, sur la colline d'flippone, une statue monumentale de saint Augustin 1 . Réparation bien tardive envers la mémoire du grand docteur! Est-il besoin d'ajouter que la France officielle restée tristement étrangère à cette manifestation qui intéresse si fort notre patr tisme de Latins et de Français. I »n s'afflig d • tant d'étroitesse ou de misère d'esprit. II a fallu que L'Eglise appauvrie et spol prît l'initiative et couvrît les frais de I I Fête et du monument. Dans cette v où, comme dan- notre France, les Btal
tndent pour perpétuer la mémoire d< médiocres ou insignifiants personi n 'avait pas trouvé jusqu'ici un morceau d<
marbre pour rappeler le génie et la charité du plus illustre et du plus humain de ses enfants. Désormais, grâce au zèle de M-1' Combes, archevêque d'Alger et de Cartilage, de Mer Bouissière, évoque de Constantine, de M. le chanoine Leroy, chapelain de la basilique d'Hippone, cette scandaleuse injustice a reçu un commencement le réparation.
Heureusement que nous sommes, ici, îans un pays de jeune et libre activité où Ton n'attend pas l'impulsion gouvernementale pour se mettre en marche. L'instinct populaire est plus fort que les petits calculs mesquins des dirigeants. Dès que la nouvelle de la fête se répandit, toute la région numide fut en effervescence. Des trains de pèlerins s'organisèrent. On accourut même des confins de TOranie. Et le troupeau s'ébranla sous la conduite de son pasteur, }A~ Bouissière, l'actuel successeur de saint Augustin, sur le siège ôpiscopal d'Hippone (1). Il est vraiment admirable, ce prélat
(1) Mer Bouissière est mort depuis, pendant la guerre.
.'•rien ! Je retrouve en lui la figure, le caractère entreprenant, l'allure un peu rude et batailleuse des évoques africains du rv* et du v siècle. Ah ! le beau type d'évéque conquérant. 11 faut le voir, mitre en tète, crosse en main, l'hermine aux épaules, dans les plis somptueux de son grand manteau violet. Il a la fière et martiale tournure d'un Lavigerie, d'un évèquc de pays-ci, qui doit être d abord un conducteur de peuples.
Mais je l'aime peut-être mieux, dépouillé de la pourpre sacerdotale, velu comme un curé do campagne, et mêle éiéhonnaireraent à ses ouailles. Je le regardais aller et venir dans la pauvre cambuse qui Berl buffet à la petite station de Duvivier, où nous étions descendus pour dîner a\ pèlerins. Évoluant parmi les mécaniciens et les chauffeurs tout huileux île cambouis ei {oui noirs de houille, se heurtant aux /un i aux turcos permissionnaires, dis-
tribuant des p de main aux i
naissances, disant nn mot joyeux et ami à la fille de l'aubère", caressant le- eni ut-,
Monseigneur vint, comme nous, se laver les mains dans la cuisine de la cambuse, sous le robinet de la pompe. Après quoi, il s'en fut tranquillement s'asseoir à la table commune, la table des colons et des ordinaires voyageurs.
Ses prêtres l'entouraient, — pour la plupart de pauvres prêtres de la brousse, en soutane élimée et rougeâtre, poudreux de toutes les poussières du Tell, le visage broussailleux et recuit par le soleil africain, mais avec quelque chose de si franc et de si cordial dans les yeux, qu'on ne pouvait les considérer un instant sans leur devenir ami.
Je m'imagine que saint Augustin cheminait ainsi, avec ses clercs, au milieu des vignes et des olivaies de son diocèse. Mais, hélas ! le moderne évêque d'Hippone est bien loin d'être un grand propriétaire comme son glorieux prédécesseur. C'est d'un œil désintéressé et tout platonique qu'il admire, avec nous, le paysage.
Depuis Guelma, nous traversons le vrai pays de saint Augustin, celui où pendant
quarante ans, il a porté, de ville en vii sa crosse pastorale, apaisant les discussions, prêchant partout la concorde, l'union des cœurs et des consciences. Sans doute, il a traversé l'Afrique romaine en tous sens. Mais c'est ici que fut son berceau d'abord, puis le vrai centre de son activité apostolique. Ce pays m'avait toujours charmé par sa fraîcheur et une certaine mollesse suave, qui contrastent étrangement avec l'àpreté et la sécheresse des régions environnantes. Je ne l'ai jamais vu si beau qu'à cette époque de Tannée. En ce mois d'avril, il en plein épanouissement. Un dirait un printemps de (ialilée, une Galilée plus verte et plus arrosée, dans une atmosphère plutiède et plus alourdie de parfums. Tout h» long du chemin, nous • •ùtoyons des courd'eau qui s'étalent en Larges nappes dormantes ou qui se brisent en cascades but des roches bizarrement découpées. Des pelouses, à l'herbe haut'' et drue, OÙ pâturent
des vaches, B'étendent à perte de vue, ou se resserrent entre le- collines aux courbes
molles, et toute- chl d'oliviers. I • -
fleurs pourpres des sainfoins éclatent dans l'immense tapis couleur d'or des prairies. A l'extrême limite de l'horizon, derrière les collines médiocres et charmantes, les cimes de l'Atlas se dessinent, en profondes masses violettes, sur un ciel de nacre, où s'étirent de longs nuages de feu.
Pays de saint Augustin ! Pays de douceur, de splendeur et d'ardeur aussi ! Au hord de ces cascades et de ces berges murmurantes, le saint dut prendre un avant-goût de ce que les premiers chrétiens appelaient le « Rafraîchissement dans le Seigneur : Refrigerium in Domino ». Quelque chose de son âme aimante flotte encore dans la langueur délicieuse de ce beau soir.
Nous arrivons à Bône à la nuit close. Et, tout de suite, cette petite capitale africaine nous séduit par sa physionomie riante et avenante. Elle est gracieuse, coquette, d'une jolie ordonnance à la française. Sous les arbres du Cours, large comme une place publique, et dallé comme un forum romain, nous retrouvons quelque chose de nos promenades provinciales, à l'heure de la mu- Bique, le dimanche après Vêpres. Mais, ici, à Dune, l'animation est continuelle. La jeune cité coloniale, plus française d 'aspect (jue beaucoup de nos villes méridionales, as1 aussi bien plus virante.
Bile est en fête, ce Botr, Tous I»'- édifiées et un grand nombre de maisons sont pavoi- <le drapeaux, décorés d'écussons, en l'honneur de saint Augustin. Les Bônois sont très fiers de leur Illustre évéque et compatriote. II en est de même dan- toute
la Numidie maritime et forestière. A Souk- Akras, l'antique Thagaste, la propre patrie du saint, son nom s'étale jusque dans les endroits où l'on s'attend le moins à le rencontrer. N'ai-je pas vu, sur la place principale de la ville, un Grand Café Saint- Augustin, et même, — Dieu me pardonne — un Bar Sainte- Monique ?
Bar Sainte-Monique ! Je m'imaginai d'abord que c'était une maligne allusion (l'anticléricalisme se niche partout) au péché de jeunesse de cette grande sainte, qui, chargée par ses parents d'aller puiser le vin, dans les jarres du cellier, avait pris un goût fâcheux pour cette liqueur. Mais je n'entendais rien à la naïveté populaire. Le nom de sainte Monique, inscrit sur l'enseigne d'un cabaret, c'est tout simplement un hommage rendu à la mémoire de la mère du célèbre Augustin. Le bon peuple ne sait pas au juste ce qu'elle fut, ni Augustin lui-même. Ils sentent confusémeut que ce durent être de très grands personnages, tout éclatants de gloire et de sainteté.
On me raconte que des Maltais de Bùne demandèrent candidement à un de leurs 1res si saint Augustin n'était pas un fils de roi. Mais non, bonnes gens de Malte, ce ne fut pas un fils de roi. C'était celui d'un honnête colon de Tbagaste, qui comme vous, serait resté obscur, sans la destinée prodigieuse de >on enfant. Et c'est pour lui. pour ce lils du colon, que votre ville est en fête, et que là-haut, sur la colline d'Hippone, s'élève cette fastueuse basilique où Qotte le drapeau de la Pran
Le lendemain, dès l'aube, les chemins qui il a la colline sont noirs de monde.
Toute la population européenne, croyant^ ou incroyant-, est en marche vers les termes de la basilique. Beaucoup d'indigènes musulmans se mêlent aux chrétien-. On .-•ni bien qu'ici la gloire d'Augustin ne laisse personne indifférent, et qu'il est vraiment l'enfant du pays. La manifestation es! grandiose, et, bj l'on peut dire. nationale. L'Égl >e y ajoute le prestige Incomparable de ses rites et de Irëmonies. A aeul heur und'messe pontifi-
cale, célébrée par le primat d'Afrique, archevêque de Garthage et d'Alger. A midi, banquet ofiiciel dans les salles et dans les cours de l'hospice attenant à la basilique, banquet populaire sur l'herbe et sous les oliviers du terre-plein. A deux heures, inauguration de la statue monumentale, discours vibrants du primat et de l'évêque de Gonstantine, panégyrique du saint prononcé par un jeune prédicateur, à la voix chaude et claironnante, admirablement faite pour soulever les enthousiasmes des foules africaines. Mais le moment unique de la journée, ce fut lorsque l'archevêque de Carthage, du haut du parvis de la basilique, donna sa bénédiction solennelle à toute la terre d'Afrique, en élevant entre ses bras le reliquaire d'or qui contient le bras de saint Augustin. Ce fut une minute d'émotion intense, comme si Augustin était de retour parmi nous, debout sur le seuil de son église, et comme si sa main paternelle s'abaissait sur nos têtes en un grand geste de paix et d'amour.
Ah ! l'Eglise est bien la dépositaire de la
oière beauté! A mesure que le monde
ioigne d'elle, il s'enlaidit. Quelle f < ivile ne tomberait au rang de piteuse mascarade, -ans àme et sans pensée, devant rites augustes qui sont une perpétuelle allusion aux plus hautes vérités de l'esprit.
Non seulement la beauté extérieure des cérémonies, mais l'unanimité des cœurs fut touchante. Parmi tous ces braves gens, qui mangeaient et qui buvaient pour h saint Augustin, comme on faisait ici, au lois, sur les tombes des martyrs, pas un cri discordant ne s'éleva, [la était al ux,
on lisait dans leurs yeux l'orgueil patriotique, et, cependant, une d uctive, inspirée par le voisinage d de débris et de souvenirs sacrés, réglait et modérait la Liesse populaire.
J'eus la sensation, poignante jusqu'aux larmes, de cette union des âmes, le matin, dans la basilique, lorsque la un
\ aste ouragan sonore, entonna le • edo. J'étais deb< ut, à l'angle de l'autel, à demi
;hé par Les plis d'un drapeau q ute-
nait un pécheur bônois, Et, les
tètes innombrables des assistants qui s'écrasaient dans la nef, à travers le large cintre du portail ouvert à deux battants sur les espaces du golfe et de la mer, j'apercevais les navires de notre escadre pavoises, eux aussi, aux couleurs de France...
Il y eut là comme une préfiguration d'événements tout proches : cette présence de la force nationale en armes, ce culte d'un commun souvenir, ce rapprochement de toutes les races africaines en face d'un obscur danger menaçant. En effet, trois mois après, la guerre était déclarée, et la ville de Bône, dès la déclaration des hostilités, était bombardée par des croiseurs allemands.