‹ Autour de saint AugustinChapitre 4 sur 9 · ET LE PROJET DE MARIAGE · texte numérisé non relu

ET LE PROJET DE MARIAGE

Nous avons raconté ailleurs la rupture

Lugustin avec sa maîtresse (i), — la m de son iils Adéodat. Ce fut tout uo drame lomestique auquel il n'a pu faire, dans Confessions, que des allusions très brè el comme honteuses d'elles-mcin<

Monique y a joué le principal rôle, — et quoi qu'on en ait pu dire, un rôle, sh; m

- «'datant, du moins 1res <'t que la

JOU e chrétienne la. pins SCTUpule

ne saurait blâmer.

Rappelons-nous la situation. Augustin se trouvai! alors à Milan, en qualité de pro-

seur municipal de rhétorique. La mère

<!<• son Iils «-i son iils lui-même étaient

(l) Saint Augustin : p. 290 cttuirai

nus l'y rejoindre, et aussi Monique, son frère Navigius, ses cousins Rusticus et Lastidianus, enfin ses amis Alypius et Ncbride. C'était un véritable phalanstère africain, car il est plus que probable que tout ce monde vivait en commun, dans la maison que le professeur de rhétorique avait louée aux portes de la ville. Comment la mère du jeune Adéodat y fut-elle accueillie? Nous pouvons assez facilement nous l'imaginer. Les amis d'Augustin trouvaient qu'il se faisait tort aux yeux du public, lui qui avait des fonctions en vue, en gardant sous son toit une femme illégitime. Quant à Monique, il est trop naturel que la présence de cette intruse l'ait profondément froissée dans sa dignité maternelle. Allait-elle laisser son fils s'éterniser dans une situation fausse et quelque peu scandaleuse, même selon le monde?

Chrétiennement, il importait qu'Augustin se mariât. Mais pouvait-il épouser la mère d'Adéodat? Notons que l'Église se montrait très sévère pour les concubines et que celle dont il s'agit était une conçu-

bine dans toute la force du terme : il y avait plus de dix ans qu'elle vivait avec Augustin. Ajoutons que, sans doute, elle était de condition et d'éducation tellement inférieures, qu'une union de ce genre n'était possible ni pour Augustin ni pour elle. Monique dut peser toutes ces raisons. Maila raison déterminante, celle qui la frappa le plus fortement, c'est que cette liaison était, pour son iils, une véritable < haine de péché, — une habitude liée à toutes les autres, autant les habitudes de son esprit que celles de son cœur. Elle le voyait bien : tant qu'il continuerait à vivre de cette vie, il retarderait indéfiniment sa conversion. S'il restait avec cette femme, il ne recevrait binais le baptême, il ne serait jamais chrétien. Cela, Monique ne pouvait point l'admettre. En son àme et conscience, ellejug qu'il fallait en finir. Et c'est pourquoi elle nseilla à son lils la rupture et la séparation.

Évidemment, cette rupture dut être pénible pour \ugUStin d'abord : il nous l'a

avoué lui-même, bien qu'il n'aimât [dus

guère sa vieille amie. Elle dut être non moins cruelle pour la mère et l'enfant, qu'on allait ainsi séparer pour toujours. .Mais la conversion d'Augustin était au prix de ce déchirement. Etait-ce Tacheter trop cher?... Il se convertit, en effet, quelque temps après.

Enfin, gardons-nous de juger sa conduite selon nos idées modernes, Augustin n'était pas encore chrétien. II se comporta donc selon les préjugés de la société païenne de son temps, laquelle était peu tendre pour les courtisanes comme pour les pauvres, quels qu'ils fussent. Et d'autre part, — en ce temps-là comme aujourd'hui, — le mépris de la femme était, pour ainsi dire, de règle chez les Africains et les Orientaux. L'enfant seul comptait. L'idée que l'esclave, la courtisane ou la femme séduite a droit à une réparation, est une idée toute moderne. Aussi, la possibilité d'un mariage entre Augustin et sa maîtresse, est-elle une question que celui-ci ne se posait même pas, à laquelle sa maîtresse ellemême n'aurait jamais osé songer.

Sans doute, noire sentimentalité moderne nous induit à nous apitoyer sur la n. d'Àééodat ignominieusement renvoyée. Àiaipeut-être qu'elle-même s'attendait à ce renvoi et qu'elle n'en voulut pas trop à Au., tin d'agir selon la morale courante et peut-

e aussi à son insu, selon la rigide morale de L'Eglise. Il semble bien que cette

une ait été chrétienne, avant Berne qu'ÀttgvstÎB ne le fût: autrement, on ne

.pliquerait guère qu'en le quittant elb ait fait vœu de chasteté. ÛC rœu sembla bien être une pénitence qu'elle se serait infligée, en expiation vie Lrrégulu

et du nriandaèfi qu'elle avait causé. Vrai-

ablablement, il n'existait pas e*c ire ie

■Mini H Ml OU en Afrique, à cette époque. 11

BSl donc probable qu'elle entra dans la mai-

i d'une veuve ou d'un-' Vierge cou

i », qui groupait autour d elle quelques femmes ou jeunes filles désù àê WWtt

-•«Ion I le itriele de la p i * • t< * et de la

QCmtînenoe rlirélienn i mme beaucu d'affranchies 4e ce tempa-l) naltrei

«l'Auuustin. ainsi abandonner, aurait tiw

un abri, un refuge à la fois matériel et spirituel dans une de ces pieuses maisons.

Peut-être aussi que le drame domestique dont j'ai parlé, c'est nous qui le créons de toutes pièces, et que les choses se passèrent très simplement, sans cris, ni protestations. La malheureuse s'en serait allée comme elle était venue, résignée au sort qui était celui de presque toutes ses pareilles. En tout cas, lorsque, bien des années plus tard, Augustin, dans ses Confessions, fait une allusion à la douleur qu'il éprouva de cette rupture, il ne nous dit point que cette douleur ait été partagée.

Quoi qu'il en soit, Monique, de propos délibéré, fit souffrir Augustin. Elle lui infligea cette espèce de médication héroïque, parce qu'elle estimait qu'il y allait du salut de son âme. Nous ne pouvons que nous incliner devant la décision de cette terrible sagesse, comme le fit Augustin lui-même.

Cependant des esprits mal intentionnés font remarquer que si Monique lui conseilla de rompre, ce n'était pas seulement pour le convertir, mais pour l'amener à un ma-

riage avantageux. Cela est vrai dans une certaine mesure. Mais entre deux maux, Monique choisit le moindre. Assurément, il eût mieux valu à ses yeux qu'Augustin se convertit tout à fait et vécût désormais dans la continence. Du moment qu'à cette époque-là il ne le pouvait pas encore et qu'il lui fallait absolument une compagne, le mariage était préférable pour lui à une vie de désordre et d'incrédulité. Et cela nous prouve une fois de plus que cette chrétienne rigide savait se montrer souple quand il le fallait, qu'elle tenait compte de la faiblesse humaine et qu'elle acceptait en définitive ce qu'elle ne pouvait absolument pas empêcher. Cela nous prouve aussi qu'il y avait une chose sur laquelle «'II'* ne transigeait point] sur laquelle «dli* n'a jamais transigé : le salut de son Bis,

En matière spirituelle, elle n'a pas été seulement pour lui une éducatrice, elle a été un guide, une auxiliatrice de tous les instants. Comprenons bien son rôle : en dehors de quelques vérités rudimentaires, elle ne lui a point enseigné didactiquemcnt le dogme catholique, elle ne l'a point catéchisé à proprement parler. Dans la première moitié de sa vie, lorsqu'elle n'était pas encore avancée en sainteté, la pauvre femme en eût été sans doute bien incapable. Ce qui le prouve, c'est qu'avant d'avoir entendu, à Milan, les instructions de saint Ambroise, Augustin n'avait qu'une idée confuse et superficielle du catholicisme. Lui-même reconnaît qu'au temps où il était manichéen et où il attaquait les dogmes catholiques, il n'avait « aboyé, nous dit-il, que contre des chimères de son imagination charnelle ». 11 ignorait tout, ou presque

tout des mystères essentiels, celui de la Trinité, ou celui de l'Incarnation.

Monique ne fut donc pas précisément une catéchiste pour Augustin. Mais elle fit peut-être mieux que de l'ei r en pa-

roles. Elle le prêcha d'exemple, ainsi qu'elle avait prêché son mari Patricius. Elle lui manifesta, en sa personne, La splendeur de la foi et des vertus chrétiennes. Bien pi elle ne cessa jamais de l'avertir, quand cllt; crut qu'il se trompait. Continuellement, elle veillait sur lui, elle priait et pleurait pour lui. Et chaque fois qu'elle le vit sur le point de s'engager dans des voies mauvaises, elle accourut à son secours, elle -,l jeta résolument en travers de sa route.

-I ainsi qu'elle favorisa tant qu'elle le put ses projets de maria

CASSICIAGUM A-T-1L DISPARU?

Les lecteurs qui ont suivi avec un bienveillant intérêt mes études sur saint Augustin, ne m'en voudront pas sans doute de les ramener à Cassiciacum.

Celte villa de la banlieue milanaise, où le grand rhéteur converti se prépara à recevoir le baptême, a-t-clle décidément disparu, sans laisser les moindres trac<

st ce que j'avais affirmé dans un des chapitres de mon livre (1). Mais je pen-

s que, s'il fallait i;i chercher quelque

part, c'était sur les coteaux de la llrian/.a,

cette région intermédiaire entre la plaine

et les haute- montagnes, OÙ les Milanais

d'aujourd'hui viennent encore passai la

ii Voir Saint Augustin : quatrième partie: ta l cl suivanl

saison chaude. Guidé par je ne sais quel instinct, je m'étais plu à l'imaginer dans les environs de Cernusco, petit village situé sur la ligne qui va de Lecco à Milan.

Or, il paraît que je m'étais trompé. A peine mon livre était-il publié, que je reçus de Milan plusieurs lettres, où l'on voulait bien m'avertir de mon erreur. Un lecteur de la Bévue des Deux Mondes, notamment, me fit l'honneur de m'écrire :

« Cassiciacum n'a pas disparu. G'est le moderne village de Casciago près de Varèse. Dans une position délicieuse, en vue du lac, il est dominé par de belles montagnes auxquelles conviennent parfaitement les paroles de Licentius. » — J'avais cité, en effet, sinon pour préciser le site, du moins pour en indiquer l'orientation, le vers du jeune Licentius, l'élève favori de saint Augustin, où celui-ci rappelle à son maître leur commun séjour à Cassiciacum, — ce qu'il exprime par cette périphrase poétique : « les soleils révolus parmi les hautes montagnes de l'Italie. »

Dans le même moment, un aimable ma-

ei-trat italien, M. Luigi Anfosso, membre de La Société historique de Lombardie, m'écrivait à son tour, en des termes non moins précis et affirmatifs : « Cassiciacum n'a pas disparu. Il revit dans le villa actuel de Cassago, près de Corne. » Et il me proposait, en faveur de sa thèse, un certain nombre de preuves qui, sans être péremptoires, me paraissaient assez plausibles.

Mais abus, qui avait raison, des partisans de Cassago ou de ceux de Casciago? J'étais fort embarrassé, d'autant plus qu'en jetant les yeux sur la carte, j'y découvrais un Carnago et un Camnago qui, eux aussi, pouvaient avoir la prétention d'être l'antique Cassiciacum. L'archéologie locale n'esl jamais à court d'arguments, et, d'ailleurs, dans tout le Milanais, les noms en ago foisonnent, à peu près comme bi> noms

en COUrl dans QOtre Lorraine. Enfin, détail

Inquiétant, on me Bignalait un Becond C ciago, juste en face du premier, but l'autre

rive du lac de Va iv

Dans ce genre de questions, où le senti-

ment a tant de part, où les preuves matérielles manquent presque toujours, rien n'est tel que de s'en rapporter à ses yeux. Quelquefois la simple figure d'un pays suffit à ruiner une hypothèse hasardeuse. Je me résolus donc d'y aller voir. Evidemment, je n'avais pas l'illusion d'aller à la conquête d'une certitude, mais je pensais y trouver des probabilités plus précises et plus convaincantes. Et puis, à mettre les choses au pis, j'aurais, en fin de compte, la consolation d'avoir parcouru de très beaux paysages et vécu, quelques jours encore, avec le souvenir très cher de saint Augustin. C'est donc à une sorte de pèlerinage que je convie mes lecteurs, un pèlerinage, où nous ne sommes pas sûrs d'arriver jusqu'à la chapelle du Saint. Mais nous en approcherons de très près, et, souvent peut-être, par les sentiers mêmes ou il est passé, nous mettrons nos pas dans ses pas.

On se rappelle l'admirable phrase des Confessions, véritable largesse de grand

^neur, par laquelle Augustin paya son ami Vérécundus de son hospitalité à Cassiciacum : « Tu le lui rendras, mon Dieu, au jour de la résurrection des justes... Tu rendras à Vérécundus, en retour de son hospitalité, dans cette Campagne de Caséiclacum, où nous nous reposâmes et toi§ au sortit de l'été brûlant du siècle, tu lui rendras la fraîcheur et les ombrages élef*

bellement verts de ton paradis. »

« L'été brûlant du siècle » n'est point, ici, une pieuse métaphore. C'est, en effet, au moment le plus torfide de l'été, au mois >ùt, après l'ouverture officielle des Ta* cances, que !<• rhéteur «1»' la ville de Milan partit pour la camp ^au< douté, les

chaleurs avaient acheté de débiliter Cé malade, qui souffrait depuis longtemps d'une

bronchite chronique. Même dans les hautes chambres de la maison qu'il avait louée, — probablement aux portes de la ville, — sous les figuiers de son jardin, où la grâce du Christ venait de le terrasser, il ne respirait qu'un air embrasé et suffocant. Son départ fut pour lui, non pas seulement au moral, mais encore au physique, une délivrance et une renaissance.

Pour le comprendre, il faut avoir subi, ne fût-ce que quelques jours, cet été milanais. Milan est peut-être la ville la plus chaude de l'Italie. Par comparaison avec la Riviera, d'où je venais, la plaine lombarde me parut une fournaise. A travers cette immense campagne toute verte et toute luxuriante, où l'eau fume et miroite sous le regorgement des herbes et des feuillages, c'était le même souffle aride que sur les routes d'Afrique, sur les champs pierreux de la région sétifienne, ou la morne vallée du Ghéliff. Et, dans les rues de Milan, devant le parvis éblouissant du Dôme, je retrouvais l'atmosphère cuisante et sèche, où j'ai vécu, tout un mois, à Séville, à

l'époque où l'Andalousie dévastée flambe comme un Sahara.

En traversant la cour de la gare, mon facchino, qui ruisselait de sueur, me dit, avec un soupir d'envie :

— Bienheureux ceux qui peuvent aller à la montagne !

Aller à la montagne ! Ce vœu citadin doit ôtre, depuis des siècles, celui de tous les Milanais, en ce moment de l'année. Saint Augustin fit comme tout le monde. Il alla, lui aussi, à la montagne.

Mais quelle montagne? Où son ami Vérécundus avait-il sa villa? Est-ce, comme on me l'assure, a Casciago, près dv Varêse, qu'il se reposa « de l'été brûlant du siècle? »

Varèse!... Les beaux arbres! C'est cela surtout, cette beauté des arbres, qui me frappe et m'enthousiasme, en arrivant. Les gens du Nord, habitués aux splendeurs végétales de leurs parcs, ne partageront pas, je le crains, mes admirations. Mais, au sortir de la Riviera, calcinée par le soleil caniculaire, on s'étonne devant cette opulence des feuillages et cette opacité des ramures. Sur ces premiers escarpements des Alpes, où il fait, tour à tour, très froid et très chaud, toutes les essences peuvent s'acclimater. Le Nord et le Midi sont réconciliés. Voici des palmiers nains, des cyprès, des thuyas, des cèdres pêle-mêle avec des sapins, des platanes, des trembles et des peupliers...

La route qui conduit de Varèse à Gasciago est tout ombragée de ces beaux arbres. Bien que le soleil soit encore très haut dans le ciel, — il est à peine quatre heures du soir, — on y éprouve une impression continuelle

de fraîcheur : c'est la profusion des verdures sans doute, l'éclat velouté des prairies qui en donnent l'illusion. Mais, par instants, cette fraîcheur est très réelle. Un courant d'air, venu des montagnes couvertes de neiges, vous caresse la figure et vous épanouit la poitrine. On se sent vraiment dans un pays d'ombrages, de nonchaloir, de repos. Les auberges qui bordent la route portent des enseignes significatives : RistoranLv délia pace, Os (cria de lia (/uic/c : Restaurant de la paix, Estaminet du repos.

J'aperçois, au passage, le portail d'un collège, qui s'intitule im-niement : Cul/cyio drlla ({uirtCj Collège du ivpos, — un nom bien engageant pour les petits collégiens!... Au-dessus de l'entrée, une fresque naïve, peinte de couleurs claires et joyeuftQJi, représente U repos de la Sainte Famille : la

sainte Vierge, saint Jo*aph etrEu£a#tJé$ufi

étendttft et dormant s<iu> un palmi'T, auquel

l'âne est attaché. G enluminures sjouteat

a la gaité Iranquille et voluptueuse du paysage. Elles y niellent une pointe de -ensualiiè italienne, Mais c'esl l'impression de

fraîcheur et de repos qui domine. Augustin, fatigué dans son corps, l'âme brisée par les luttes de sa conversion récente, ne pouvait trouver une retraite plus propice. Tout ce qu'il cherchait, il l'aurait, ici, avec surabondance : le calme, le recueillement dans la prière, le rafraîchissement dans le Seigneur, la jouissance solitaire de son cœur et de son esprit enfin pacifiés.

Le trajet est très court de Varèse à Casciago : une lieue au plus. Nous y voici déjà. Sur un fort épaulement de terrain s'éparpillent quelques maisonnettes, que domine, tout en haut, une usine, avec sa cheminée de briques et son panache de fumée. On me dit que c'est une filature de coton. Et mon cœur se serre à la pensée que l'odieuse fabrique occupe peut-être l'emplacement de la villa de Vérécundus. Je me remémore les Dialogues écrits, à Gassiciacum, par saint Augustin. On y descend fréquemment sur le pré pour discuter philosophie. Or voici le pré, au bas de la colline, de l'autre côté de la route. Cette colline elle-même est le lieu le plus élevé du vil-

lage, le plus salubre sans doute et le mieux aéré. L'endroit était tout indiqué pour une maison de campagne. Alors, c'est du côté de l.i filature de coton qu'il faut chercher?...

Mais je me souviens aussi que Case possède un palazzo célèbre dans toute la contrée, celui des Gastelbarco. Un lieu seigneurial a presque toujours de lointaines origines, et il est bien rare qu'il devienne complètement désert. Le château appelle le château. Des raisons d'hygiène, de commodité, de beauté y attirent de nouveau des hôtes, môme après un long temps d'abandon. Il est donc assez, vraisemblable de voir dans les Castelbarco les héritiers et les successeurs de Vérécundus. — Je ne me dissimule pas la fragilité de ce raisonnement, ni combien il fut influencé par l'horreur de la filature. Encore une fois, Le sentiment est peut-être le guide le moins trompeur en

obscure matières. Jusqu'à ce que • fouilles bous aient restitué I«'- débris authentiques de la villa romaine, nous ne pouvons que tâtonner, avec plus ou moins de bonheur, dans nos Investigations. Il suffit

que l'emplacement choisi par nous s'accorde aussi bien que possible avec les textes.

D'ailleurs, mon cocher, sans prendre mon avis, me conduit, à la plus fringante allure, jusqu'à la grille du palazzo : ce doit être un but de promenade pour les touristes. Mais la concierge, brusquement surgie, se précipite à la tète des chevaux, et nous crie, toute palpitante d'une respectueuse émotion :

« — La principessa è arrivât a!

Du moment que la princesse est arrivée, je ne puis que solliciter humblement la permission de visiter les jardins. C'est d'ailleurs tout ce qui m'intéresse.

Accompagné par la femme du jardinier, je pénètre sur la terrasse du château, je m'accoude à la balustrade, et j'admire... Un immense horizon vient de se déployer subitement devant moi. Que c'est beau ! Gomme je voudrais que les archéologues milanais, partisans de Gasciago, ne se fussent point trompés! Ce paysage est vraiment le cadre que l'on rêve pour les méditations platoniciennes de saint Augustin.

Partout des lacs, étalés en larges nappes

dormantes, laiteuses et profondes comme des opales. Il y en a cinq, — le lac de Varôse, le Lac Majeur et trois autres plus petits, — mais si rapproches qu'on dirait un unique miroir d'eau, aux formes contournées et capricieuses, découpé et br par la sertissure des montagnes mille

courbes des terrains. Derrière, la mai violette dos Alpes, où se de'tache, pareil à une gigantesque nef toute en marbre blanc, le Mont Hose chaperonné de ses neiges étincelantes. Au pied de la terrasse, une vaste plaine ondulée et mamelonnée, avec ses villages aux toits rouges, ses prairies et ses bouquets d'arbres : tout cela flottant dans cette lumière bleue et suave, qui, ohez les peintres Italiens de la Renaissance, baig les fonds «l -<is.

Je me retourne vers la I nieuse du château. De chaque o6té du p r» ron, deux grands jets d'eau en parade élan** crut leur-- panaches jusqu'à la hauteur d corniches. Une pluie cristalline nous sjm loppe et non- rafraîchit. Des fleurs aui sou leurs vive- composent la tapisserie éclatante

bO AUTOUR DE SAINT AUGUSTIN

des parterres : des œillets d'Inde, des bégonias, des glaïeuls, des hibiscus. Dans les massifs, des magnolias épanouissent leurs énormes corolles de satin blanc. Nous descendons, parmi les parfums âpres des plantes surchauffées et les gouttelettes d'eau pulvérisée, que chasse un coup de brise. Sous le mur d'appui de la terrasse, entre les deux rampes d'un double escalier, un dauphin de pierre dégorge une onde paresseuse dans un bassin obstrué de nénuphars ; et, tout de suite, à l'extrémité d'une étroite pelouse bordée de sapins, la vue se perd sur les dernières sinuosités du lac de Varèse...

Où suis-je? Chez le grammairien Vérécundus, ou chez la princesse de Gastelbarco? J'essaie tant bien que mal de découvrir la villa antique sous son revêtement moderne et de raccorder ce que j'ai sous les yeux aux descriptions sommaires de saint Augustin. Avec un peu de bonne volonté, on peut très bien le voir assis sur l'herbe de cette pelouse et dissertant, entre ses deux disciples, sur l'ordre des choses et la vie heureuse. Ce dauphin de pierre épancherait

dans le bassin la veine exténuée du misselet, qui, autrefois, coulait dans les bains de Vérécundus et dont le murmure empêchait de dormir le maître Augustin et ses élèves. Mais, sans doute, il n'y a pas une villa, à dix lieues à la ronde, qui ne puisse nous offrir, comme le palais Castclbarco, une pelouse encadrée d'arbres et un ruisseau canalisé. Le plus embarrassant, c'est que, de quelque côté que l'on se tourne, il est impossible de ne pas apercevoir les lacs. Or, saint Augustin n'en a point parlé dans ses Dialogues. Que cette omission serait surprenante de sa part! 11 a noté une foule de détails extérieurs, de circonstances fortuites, qui nous aident à reconstituer la physionomie de Cassiciacuni. Il a remarqué les cailloux et les amas de feuilles mortes, qui brisaient ou qui interrompaient le cours du ruisseau, la dissymétrie des ouvertui dans la façade de la villa, les aspect- maussades ou joyeux du ciel, les variations de la température, et il aurait oublié la principale beauté du paysage, une beauté qui l'impose môme aux yeux lés plus indiffé-

rents ! Avec leurs colorations changeantes comme l'expression d'un visage, les cinq lacs vous regardent et attirent le regard. Et Augustin, attentif à une bataille de coqs, ne les aurait pas regardés ! . . .

Une autre objection moins forte, mais qui a sa valeur aussi, c'est que Gasciago est bien éloigné de la ville, pour une maison de campagne. Soixante-cinq kilomètres environ le séparent de Milan. Cependant, nous voyons, dans les Dialogues, que le bon Alypius ne fait, pour ainsi dire, que le chemin entre Cassiciacum et la ville. C'aurait été un véritable voyage. Est-il vraisemblable qu'il se soit imposé si souvent, — et en plein été, — la fatigue d'un tel trajet? Enfin est-il naturel que le grammairien Vérécundus ait acheté, ou conservé une propriété si distante de la ville où le retenaient ses fonctions?

Tandis que je médite et que je pèse ces raisons, un carillon rustique commence à tinter au campanile de l'église, qui est en contre-bas de la terrasse. Alors, frappé d'une lueur soudaine, j'interroge la femme du

jardinier : n'y aurait-il pas, dans l'église de Casciago, quelque souvenir, ou quelque relique de saint Augustin? — « Non, il n'y a rien, absolument rien. D'ailleurs, le patron

la paroisse, ce n'est pas saint Augustin,

st saint Euscbe. » — Et, comme elle a l'air tout étonnée de ma question, je suis obligé de lui expliquer que j'écris un livre sur ce grand saint. Une curiosité brille dans ses yeux, et, tout de suite, elle me demande « où s'achète le livre? » — Ali! la parole courtoise que voilà et combien douce aux oreilles d'un auteur ! Tant de politesse m'en-

e à continuer la conversation. Nous parlons de sainl Augustin. La bonne femme

l -avoir depuis quand il est mort, et >'il n'était pas le fils de saint Àmbroise. I questions naïves me prouvent que la mémoire <l«^ deux Baints, si déformée qv vomira, hante encore l'imagination populaire dans cette région du Milanais. Et puis, set intérêt, aussitôt manifesté au seul nom de Baini Augustin, n'est ce point touchant I Il y a là une source d'émotion fcrès ancien et qui u'esl pas en trie. Il me semble

U AUîotm m saînt augùstin

qu'à travers les siècles, par la bouche de cette femme, il me revient un peu de la vénération dont les paysans de Cassiciacum entouraient le rhéteur de Milan, le grand savant chrétien, qui se mêlait à leurs travaux.

Néanmoins, je ne me contente pas des allégations de la jardinière. Par la porte de la sacristie, je pénètre dans l'église de Casciago, et dès le seuil, je reconnais le buste du patron de la paroisse, — un saint Eusèbe barbu, pourvu d'un long nez et d'une mitre colossale, qui attend, sur une planche, le jour de sa fête et la procession solennelle dans les rues du village. Chance providentielle pour moi, le vicaire est en oraison devant le maître-autel. Nous ne tardons pas à causer du motif qui m'amène.

Le jeune prêtre confirme les dires de la paysanne. — « Non, encore une fois, on ne découvre, à Casciago, aucune trace du passage de saint Augustin. Pas une légende, pas une tradition. C'est à Cassago de Brianza qu'il faut aller! » — D'ailleurs, ajoute le vicaire, il y a des raisons philologiques. Cassiciacum a pu se syncoper en Cassiaciim,

lequel a donné, en latin médiéval, Cassiacjam, d'où Cassago. En revanche, le nom de Casciago, tel qu'il est prononcé par les gens du pays (Cat-chiago, prononciation figurée à la française), suppose un son dental-fort dans le nom latin étymologique : Castiagam, avec un /, et non Cassiagum... En effet, c'est bien ainsi que mon cocher a prononcé le nom de Gasciago, lorsque je lui ai demandé de m'y conduire : Cat'chiayo et non Cas'chiacjo, — en figurant toujours la prononciation à la française.

Sans doute, ces doctes arguments valent ce qu'ils valent. Il n'en est pas moins probable que j'ai fait fausse route. Pour moi, ce qui m'incline le plus sérieusement à le croire, c'est d'abord la distance considérable entre Gasciago et Milan, et surtout la présence des cinq lacs, auxquels saint Augustin n'a fait aucune allusion. J'en suis désolé. Ce paysage du lac de Varèse est admirable, et il m'aurait été doux d'associer a son souvenir celui du grand rhéteur pénitent.

Vais-je trouver aussi bien à Ca88ag0 de Brianza?...

: En attendant, je m'arrête à Varèse, dans une villa du xvin0 siècle, transformée en hôtel.

Elle a très grand air, cette vieille maison seigneuriale, avec son portique, sa cour d'honneur à colonnade, sa façade rococo, peinte en rose du haut en bas, couronnée de balustres, de pots-à-feu et de statues mythologiques. Quand on arrive du dehors, la figure enflammée de soleil, les mains encore sèches de l'air chaud du couchant, c'est une sensation exquise de s'enfoncer dans la pénombre fraîche des longs corridors, où les pieds glissent, sur la mosaïque polie du dallage, comme sur une rivière gelée.

Tout à coup on débouche dans un vestibule haut et sonore, aussi spacieux qu'une salle des gardes, avec sa cheminée monumentale et ses portes à deux battants. Puis,

l'enfilade des corridors recommence, s'infléchit vers une autre aile du vieux logi-, déployant, le long des murs, un étrange musée de toiles écailleuses et suranné* . dans le goût du Dacliiche ou de Pietro de Cortone, de Loutherbourg ou de Joseph Vernet : paysages échevelés et pathétiques, se détachant sur des ciels d'orage, avec des arbres tous pareils, qui font des effets de torses et de racines, belles personnes pressant leur cumr à deux mains, les prunelles chavirées et luisantes de larmes sentimentales... Puis, une petite porte s'ouvre, et l'on entre dans une chambre au mobilier gothique] au plafond en nacelle, peint do bouquets de Heurs, comme on en voit dans keepsakes romantiquesi Celé ne détonne point. 11 est môme étonnant de voir comme le rococo et le gothique 1830g mi déni frères çnnemisj toncilient aisément et, jux-

taposés, Unissent par faire bon ménag

Mais l'endroit unique de la villa, celui on l'on goûte vraiment la volupté italien] qui sait bj bien mêler la nature tua éni ti<»n^ d'art, c'est la tarrasseï Par delà un

U ÀUïouft de Saint àugustii*

grand parterre, où fuse un jet d'eau, entre les silhouettes des sapins et des cyprès, gigantesques et sombres comme des obélisques et des pyramides de marbre noir, la face lunaire du lac se décolore lentement. L'air est très doux. Une odeur de foin coupé monte de la prairie. Dans une flambée d'incendie agonisant, le soleil s'abîme derrière la crête des montagnes. Alors, la face du lac se ranime : il est lilas, bleu, orangé. Puis, les feux s'éteignent, l'eau morte reprend son aspect lunaire. Le ciel est devenu vert et jaune soufre, et, dans un poudroiement d'or, qui tourne au rouge sanglant, les aiguilles des pins et des cyprès se découpent, avec on ne sait quoi de splendide et de déchirant, qui ressemble aux derniers accords d'une symphonie expirante...

Là-bas, dans la galerie, des violons se lamentent. C'est le concert de tous les soirs. J'écoute par la porte entre-bâillée de la salle de bal, une grande pièce Louis XVI, solitaire et nue, sans autre mobilier que ses banquettes de soie crème, dont les pieds blancs se mirent dans la profondeur frigide

AUTOUR DE SAINT AUGUSTIN lJ0

du parquet. Avec ses médaillons, ses broderies, ses colifichets de stuc, elle est toute Manche et toute bleue comme une jeune fille en atours. Le long des frises, des danseuses pompéiennes tournent silencieusement dans des envols d'écharpes, de rubans et de gazes flottantes. Personne. Les ampoules électriques du plafond déversent une clarté violente sur le parquet trop brillant, sur les appliques anciennes qui se morfondent contre les murs, avec leurs bobèches trop larges, et leurs bougies qu'on n'allumera plus.

J'écoute. Les violons se lamentent. Dans les hautes glaces en trois morceaux, que ternit une buée vétusté, les danseuses des frises se reflètent, vagues comme des spectres. Sous ce trumeau, voici la console historique OÙ Verdi écrivit d'inspiration un de ses chœurs... Sanglots romantiques, lh\'<<<'ï maniérées du Biècle galant, tout ce passé -<i confond, emporté par un même rythme nostalgique el Funèbre. Ah! la belle nuit, enfiévrée de tristesse et de volupté, et «I h î va mourir trop vite !...

Soudain, ma mémoire se réveille. Me suis-je tant écarté du pénitent des Confessions, qui, tout près d'ici, a connu des exaltations et des mélancolies pareilles? Au bord de ce lac, invisible maintenant sous les ténèbres, son ami Manlius Théodore avait peut-être une de ses villas. Comme Augustin s'y plaisait! Qu'il eut de peine à quitter pour le Christ tout ce qu'il goûtait, tout ce qui le ravissait chez son hôte : « les fontaines et les bains, les jardins aux beaux ombrages, les festins somptueux et délicats, les jeux des mimes et les concerts des musiciens!... »

Pourtant, lui, il eut le courage de quitter tout cela.

AUTOUR DE SAINT AUGUSTIN Gi

Si Cassago de Urianza est Cassiciaeum, cette campagne offrit, «lu moin?, au nou- II converti, une retraite ni ate bu ns. El li es n'est pas un lieu d'enchantement comme , si le paysage y est moins grandiose, il est encore très beau.

Il y a tout au plus trente-trois kilomètres antre I ~o et Milan : AÏypiua pouvait aller à la ville, pour les affaires de la ferme, et rentrer le môme jour. La région est verdoyante et fraîche. Aussi les villas y Bont-elles nombreuses. Partout, des eaux courantes ou jaillissantes, que l'industrie moderne s'est empi d'exploiter. L'éclai-

" électrique est prodigv »que d les moindres bourg teria d

sano, où le tramway m'a d< • bar

bis deyanl les Bplendeurs du luminaû

De là à I lass re deux petits kilo-

mètres. Par une pente doue.', entre des

murs de jardin-, que débordent des braiv-

ches de platanes et de sapins, on descend vers l'endroit où fut, me dit-on, Cassiciacum. Avant d'y arriver, on aperçoit, sur une éminence, une énorme chapelle gothique, qui écrase de son faste toute la campagne, — le mausolée familial des Visconti Modrone, les actuels propriétaires de Cassago et les successeurs possibles de Vérécundus. En tout cas, nous sommes ici dans un pays tout plein de saint Augustin. Quelque conclusion qu'on en tire touchant Cassiciacum, il est certain que, nulle part, dans aucune autre partie du Milanais, son souvenir n'est plus vivant.

Avec une obligeance extrême, le curé de la paroisse veut bien me servir de guide et me communiquer toutes les traditions qu'il a recueillies.

Nous commençons par l'église, qui est de construction relativement récente et qui ressemble à toutes les églises du Nord de l'Italie. Mais elle remplace un très ancien sanctuaire, situé un peu plus haut, et qu'on a dû abattre pour rebâtir le palazzo des Visconti. Sainte Monique y occupe une niche

d'honneur, à l'un des angles de la nef, et saint Augustin y possède un autel. Mitre en tète, la statue coloriée du grand évoque dresse derrière un vitrage enguirlandé de fleurs artificielles. D'une main, il presse un fort volume contre sa poitrine, et, de l'autre, il élève vers le ciel un cœur enflammé et tout rouge, comme on le voit dans les gravures liminaires des éditions bénédictines. A -es pieds, dans la maçonnerie de l'autel, une relique vénérable est encastrée. Nous dt'tachons le paravent de bois peint qui la protège, — et une vieille pierre rugueuse apparaît, sillonnée de lignes bizarres, de figures à demi effacées, dont il est impossible Je deviner la signification. Tout ce qu'on y distingue, c'est une croix romane surmontant on ne sait quelle l'orme, qui évoque l'image confuse d'un S Cœur.

Dne légende veut que, pendant sou séjour à Cassiciacum, saint Augustin ait dit la messe Bur cette pierre.

Mais le CUré lui-:. it remar-

quer que cette légende ne tient pas debout, puisque saint Augustin n'était pas cnc

ordonné prêtre, pas même baptisé, lorsqu'il habitait ici. Il faudrait supposer qu'il y revint après son ordination. Or, aucun texte n'autorise une telle hypothèse.

11 n'en est pas moins vrai qu'on chercherait vainement ailleurs des traditions populaires comme celle-ci. Le fait qu'elles se rencontrent seulement à Cassago prend donc une certaine importance, — et une importance d'autant plus grande que d'autres traditions locales s'ajoutent à cette première légende. Ainsi derrière l'église, dans le parc du château, il y a un ruisseau qui, depuis un temps immémorial, s'appelle « la fontaine de saint Augustin. »

Précédés du régisseur, nous allons la voir, cette fontaine, qui a entendu de si doctes entretiens, et qui en est restée célèbre à l'égal des plus grands fleuves. Au bas d'un talus gazonné, nous nous arrêtons devant un mince filet d'eau stagnante, qui émerge d'un fourré de noisetiers et d'acacias et qui se perd, un peu plus loin, sous les herbes. Elle ne murmure plus, elle ne rebondit plus sur les cailloux, comme au temps où elle

<l i -trayait les insomnies de saint Augustin • C'est une flaque presque tarie, qui va être hue par la terre et les feuilles mort» pendant le régisseur nous assure qu'en hiver ou au printemps, après les pluies ou la fonte des neiges, la fontaine expirante se ranime, qu'elle coule alors à gros bouilloni et qu'elle est encore capable de faire un assez beau tapage. A quoi le curd ajoute qu'elle est dérivée d'un torrent, qui passe tout près du village, — le (iambaionc, — et que saint Augustin aurait implicitement

signé, lorsqu*il parla de cette eau, qui est amenée aux bains de Gassiciacuni par des tuyaui de bois, — canalibus ligneolis.

Naturellement, lei tuyaux de dérivation auraient été détruits au COUPS des siée!

[6, dans le sous-sol d'un jardin, proche, du pal;i//'» Visconti, on a exhumé dei conduits en terre cuite, oomn mains ployaient pour Leurs hypocausi - Se* derni des 1 1 1 de Vérécundus? 11 n'est nullement déraisonnable de le i

E afin, pour épuiser !• >ns archéoio*

giques, il y a encore, sur le territoire de Cassago, un lieu qu'on appelle Oriano et qui est désigné dans le testament de l'archevêque Andréa, daté de l'an 903, sous le nom latin à'Aurelianum. Or, on sait que saint Augustin s'appelait Aarelias Augustinus. Est-ce en souvenir de son passage à Cassiciacum que les paysans auraient donné son nom à ce quartier de leur village ? Quoi qu'il en soit, tous ces menus faits forment un faisceau de concordances, qui obligent à réfléchir même les plus sceptiques.

Quant à la topographie de la villa moderne, elle se plie sans peine aux allusions descriptives de saint Augustin. Rien de plus facile, puisque ces allusions sont très sommaires. Dans toute cette région montagneuse, il n'est guère de villa qui n'ait sa pelouse ou sa terrasse, avec une prairie en contre-bas, où s'éparpillent des bouquets d'arbres. Et c'est bien ce que je trouve à la villa Visconti. Entre deux sapins, qui encadrent l'horizon, une vaste perspective se creuse, par-dessus les ondulations de la Brianza, jusqu'à la chaîne nébuleuse des

Alpes. Les contours tremblent dans ce bleu suave et léger qui semble la couleur de l'air, on ce pays. A gauche, je reconnais la montagne en dents de scie et les escarpements fauves, que j'avais déjà contempla, Tan passé, à Cernusco. En somme, le paysage est le même que celui que j'ai décrit dans mon chapitre sur Cassiciacum. Si Vérécundus eut, ici, sa villa, je ne me suis pas trompé beaucoup, en la cherchant sur la Ligne de Lecco à Milan.

Le palazzo moderne, qui l'a remplacée, a sans doute des parties très anciennes, mais déguisées et devenues à peu prés méconnaissables sous un jupon de style 1830.

Néanmoins, le régisseur tient à me faire visiter des sous-sols, où il s'obstine à voir la cuisine de sainte Monique. J'avoue que lf seul aspect des lieux décourage tous efforts de mon imagination pour l<i Buivre sur cette piste. Il y a bien une ••«>ur entourée d'un promenoir à colonnes toscanes, avec «1rs tentures de e toile rougeatre,

dans le- entre colonnements, qui rappelle de loin L'atrium d'une maison romaine. Ce

n'est qu'une vision fugitive. Presque tout le revêtement du logis est conçu dans le gothique oxfordien le plus pur. Aimable revenant, le genre troubadour, ici, m'environne. 11 ne me choque point. Je sais que je suis au berceau même du romantisme italien. Gassago n'est pas loin du lac de Corne, cher à Manzoni, qui plaça sur ses rives les principales scènes de ses Fiancés. Et je songe aussi à tout ce qu'il y eut de romantique dans l'âme ardente et troublée de saint Augustin.

Le curé me ramène à ce grand saint, en me montrant, dans les archives du presbytère, un curieux document rédigé en latin, d'une belle écriture diplomatique, où il est dit que, dans les premières années du xviie siècle, la paroisse de Gassago fut préservée de la peste, grâce à l'intercession du « pontife d'Hippone, Hipponensis pontificis » ; ce qui confirme l'existence d'un culte traditionnel de saint Augustin dans la région. Enfin, le 28 août, sa fête y est célébrée avec une solennité qu'elle n'a nulle part ailleurs.

Rappelons-nous maintenant les autres laits invoques par les archéologues : la pierre Légendaire encastrée dans la maçonnerie de l'autel, la fontaine de saint Autin, le nom à'Aurelianum donné à un quartier du village. Est-il besoin d'auti preuves, pour nous assurer que nous sommes bien* ici, à GassiGiaeum? Evidemment, aucune de ces preuves n'est absolument concluante. Mais pourquoi est-ce à eulemenl qu'on rencontre ces faits et ers traditions? Pourquoi la mémoire du saint y est-elle toujours vivante, — et cela depuis des siècles? Il faut bien qu'il y ait quelque choses Si, d'autre part, le site et la topographie ne contredisent point les allusions des Dialogues et des Confessions^ nous aurions mauvaise grft< da-

vantage, d'autant plus que l'a rcli < >b > :, QC peut pas et ne pourra jamais, sans dotttêj

trancher le problème par des arguments positifs. Ne cherchons donc pas plus loin, et croyons simplement que nous avons retrouvé I lassiciacum.

Me voici devant la réalité, que j'ai si longuement poursuivie, et, comme toujours, je reste mélancolique devant mon rêve accompli. Je n'ose pas dire: « Eh quoi? Ce n'est que cela ! » parce que je sais bien que c'est ma faute si je reste froid. Tout occupé, à Cassago, de réunir des documents et de rapprocher des vraisemblances, j'ai fait comme le peintre amateur qui, à l'affût du motif pittoresque, oublie de voir et de sentir le paysage. L'an dernier, à Cernusco, j'étais autrement ému, lorsque, sans espoir de les retrouver jamais, je cherchais les vestiges du saint, et que toute ma pensée n'était pleine que de lui.

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