A LA VEILLE DES INVASIONS BARBARES
« Je prends le Seigneur Jésus à témoin de la sincérité de ce que javain c, et je j>uis dire sur mon ame que, pour ma commodité personnelle, j 'aimerais beaucoup mieux, a de certaines lieures de la journ — comme cela est établi dans les monastères bien réglés, — in'oectiper de quelque travail mande! et avoir le reste du temps libre pour lire, pour prier, pour InéditêT sur divines, que d'avoir à lubil
sans oésae le tumulte et lei perplexités dés
pro 'it connu. • jugd, soil oomtne
bitre... »
Ainsi s'exprime saint Augustin dans une lettre Sur h travail des moines, idrft son collègue tVuréliuS, évéque de Gaxtha et primai d'Afrique*
Cette lettre est un véritable opuscule, destiné à la publicité, et qui dut être très lu au moment de sa publication. Plus tard, pendant tout le moyen âge, il ne cessa point d'être médité et commenté par les fondateurs d'ordres religieux. Aujourd'hui encore, il offre un grand intérêt, même pour des lecteurs profanes, hostiles à l'idéal monastique. Il leur présente une des faces historiques de l'éternelle question sociale, laquelle a le privilège d'être toujours d'actualité. Gomme saint Augustin, nos théoriciens du socialisme et de l'anarchie ont à se préoccuper du droit à la paresse dans leur cité de l'avenir. En admettant qu'un jour les machines accomplissent tout le travail humain, est-il admissible, est-il possible, est-ce une bonne chose enfin que les citoyens de la cité nouvelle vivent dans l'oisiveté complète ?
Telle est la question que le grand docteur se pose pour les futurs citoyens de la cité céleste. On en voit assez l'importance. Ajoutons que cet opuscule est un des plus vivants qu'il nous ait laissés. Et, bien qu'il
se défende, dans ses écrits, de toute préoccupation littéraire, c'en est assurément un des morceaux les plus agréables et les plus brillants.
Il avait naturellement beaucoup d'esprit. On s'en aperçoit jusque dans ses traités th logiques. Il en a dépensé extraordinairement dans cette lettre Sur le travail des moines. On y trouve même, par endroits, une fantaisie, qui fait songer à cette phrase de Fromentin sur les Africains d'aujourd'hui : « Ils ont, disait l'auteur de Dominique, quelque chose de léger <it d'ailé dans l'esprit... »
Lorsque saint Augustin écrivit cet opuscule, une querelle venait de s'élever parmi les moines de Cartilage, querelle qui passionnait les laïques autant, et peut-être davantage, que les clercs.
Les uns soutenaient que le véritable moine ne devait faire œuvre de ses dix doigts, comptant, pour subvenir à tous ses besoins, sur la charité des fidèles. Et ils alléguaient les propres paroles du Seigneur : « Je vous le dis en vérité : ne soyez point en peine, pour votre vie, de ce que vous mangerez ou de ce que vous boirez ; ni pour votre corps, de ce qu'il faut pour le vêtir... Voyez les oiseaux du ciel ! Ils ne sèment ni ne moissonnent, ils ne font aucune provision dans les greniers, et votre Père céleste les nourrit. N'êtes-vous pas plus excellents qu'eux?... Pour ce qui est du vêtement, pourquoi vous en mettre en peine? Voyez
les lis des champs. Comment croissent-ils? Ils ne travaillent ni ne filent. Cependant je vous dis que Salomon môme, dans toute sa gloire et sa magnificence, n'a jamais été paré comme la moindre de ces Heurs. »
Hn revanche, les partisans du travail dans les monastères s'appuyaient sur un pa-sage célèbre des EflUfM de saint Paul, et, pour confondre leurs contradicte; répétaient avec l'apôtre : < Ont non vult o/iurari, no/i mandacel : Celui qui ne veut pas travailler ne doit pas manger. »
On devine que ces rigoristes rencontrai'-nt peu d'approbateurs , notamment dans les. milieux populaires. L'opinion adverse, infiniment plus >édui<anle, «tait au>si beaucoup plus suivie. C'étaient lofl ancien s surtout qui. dan- ou-
Ni'iits, ne voulaient plus travailler. \]$ étaient tiv> nombreux. Corxju'un grand propriétaire terrien M} >u\ erti-^ail, ueué-
iab'iiient toute >:i domesticité et toute clientèle se convertissaient ^\rr lui, Ln-
lta.it que le nouveau eliivlien, comme don d«' joyeux avènement à la fQj, allran-
chît ses esclaves. Mais c( nait, dans la pratique, nients, auxquels on dut e Par exemple, lorsque Jeune et Pinien, son épc dans la pauvreté, firen leurs immenses domah mano, leurs esclaves i voulant ni être affranc vouait à une misère c( cédés aux acquéreurs c les biens de leurs maît:
habitués à trouver leur et à ne pas s'inquiéter ( franchissement devenait de gîte, plus de nourril ments. C'était, à bref de dénûment. Alors les rie tissaient et qui donnai l'Eglise décidèrent, dan
maîtres imprévoyants trouvaient également un refuge dans les monastères, où beaucoup restaient pour ne pas mourir de faim.
« Aujourd'hui, dit saint Augustin, ceux qui embrassent le service de Dieu sortent, la plupart du temps, dune condition servile. Ce sont des affranchis, ou des esclaves que leurs maîtres affranchissent ou promettent d'affranchir à condition qu'ils acceptent ce nouveau service... On aurait grand tort de ne pas les y admettre, car beaucoup d'entre eux se sont montrés vraiment grands et dignes d'être imités... Cette pieuse et sainte pensée fait malheureusement qu'on en admet aussi qui n'ont donné aucune preuve de changement de leur vie passée. Il est difficile de voir s'ils se présentent dans les monastères avec l'in-
Inniinn cinpArn rln en r»rvncnr»rnr nu carviAd
dans cette entrée au délivrance des plus di vie. Désormais, ils et habillés, soignés gratu ils devenaient les égai d'hier. Ils les avaieni quelquefois pour servi dire : « Nous aussi, ne gneurs ! » Les marquée témoignaient les fidèle griser. C'est pourquoi pris et trouvaient fort ] rieur vînt leur déclare ne voulez plus rien fai tais-tu pas, hier, courl Et toi, sur ta charrue?
pas les fardeaux sur qu'aujourd'hui vous pi les bras? » — « À qu<
consulter, de les instruire et de les <li En éch inge de ces services spirituels, ceu: se chargeront de les vêtir et de les nou: rir. De cette façon, le vrai moine réal à la lettre, l'idéal évangélique. Il sera pare aux lis des champs et aux oiseaux du cie qui ne filent ni ne sèment, et que, poui tant, le l'ère céleste nourrit avec abondant et habille avec splendeur.
s moines faisaient de nombreux prc tes, particulièrement dans le men peuple, auquel Ils vantaient les douceur d'une telle existence. Mais, à beaucou I i ;itre eux, cette grasse fainéantise n mffisait pas. La claustration et la monastiques les gênaient Sous prêtez!
d'ail iliser les populations, ils par
taient en apôtres voyageurs. Ils allaient d
Vi La r»r» x-ill,» i /m, ni! ilac ri i i . m i . i ^ iln
désignées. Saint Augustin, dans une de ses lettres, reproche énergiquement son imprudence à une matrone nommée Ecdicia, qui s'était laissé gruger par deux faux moines. En l'absence de son mari, elle leur avait donné, sous prétexte de bonnes œuvres, tout l'argent disponible de la maison. Les deux coquins s'étant éclipsés, elle n'avait plus de nouvelles de son argent, et son mari, apprenant ce bel exploit, s'était mis dans une colère effroyable...
Les moines fainéants, pour mieux abuser de la crédulité publique, éblouissaient le vulgaire par tout un étalage d'austérité et par un costume charlatanesque. A l'imitation des moines orientaux, certains d'entre eux s'étaient mis à porter les cheveux longs. A Garthage, cela était très mal vu : il n'y avait que les Juifs, les Grecs ou les Syriens pour porter la longue chevelure. Cette question des cheveux devint une véritable affaire d'Etat. Parmi les chrétiens, on s'était divisé en deux camps, les partisans des chevelus et les partisans des tondus. Quant à la populace païenne, la seule vue d'une
chevelure monacale l'exaspérait. On s'at-
troupait au passage des moines chevelus, on les huait, on les couvrait d'injures. C'était un scandale continuel. Des rixes, peut-être des émeutes étaient à prévoir. L'intervention de l'autorité ecclésiastique s'imposait au plus tôt.
C'est alors que l'évoque de Carthage, Aurélius, pria son collègue Augustin de donner son avis sur la question.
Celui-ci était alors un bien jeune évêque. Il occupait le siège d'Hippone depuis quatre ou cinq ans au plus. Mais on le considérait déjà comme une des lumières de l'Eglise, et son autorité était très grande en Afrique. En outre, c'était lui qui avait organisé lé premier monastère africain. Au lendemain de sa conversion, en rentrant d'Italie, après avoir visité les communautés de Rome et de Milan, il avait réuni quelques solitaires dans une maison de campagne qu'il possédait aux portes de Thagaste, sa ville natale. Quelques années plus tard, lorsqu'il fu ordonné prêtre à Hippone, l'évêque Valé rius lui céda un jardin appartenant à l'églis< de cette ville, pour y créer un nouveau cou vent. Enfin, devenu évêque à son tour e
AUTOCR DI SAINT AL'MJSTIN
désirant rester moine, il installa un véritable monastriv dan- sa maison é] lie.
Ces pieuses fondation^ ne suffisaient pas à son zèle. Il aurait désiré multiplier les couvants dans tout le pays. Il louait Lien haut la vie monastique, « cette profession si bonne et si sainte, que nous voudrions, dit-il, au nom et par la grâce du Christ, voir se répandre à travers l'Afrique entière, comme elle l'est déjà dons toutes les parties du inonde. »
Fondateur ou introducteur du monaehisme dans sa patrie, nul n'était plus qualifié que lui pour prescrire une règle aux moines et pour les diriger. Il avait \ dans I - d'outre-mer et pu comparer
les règles en vigueur dans les différentes communauté tomptei ience et
iiteté, cette expérience lui donnait un surcroît d'autorité dans la question en liii^ . Elle le touchait onellement,
it pourquoi il répondit volontiers à l.i demande d'Àuréiiu sela avec d'autant
plus d'empressement, qu'il redoutai!
doute, pour sea propres moines, la contagion
du mauvais exemple donné par ceux de Cartilage. Ses monastères prospéraient, étaient imités dans les autres églises, — et voilà que de mauvais moines, des illuminés ou des hypocrites, risquaient de compromettre son œuvre par les extravagances de leur conduite ou de leurs propos, par le ridicule de leur accoutrement! De plus, le débat, d'ordre purement spirituel, semblait- il, présentait aussi un intérêt matériel, auquel Augustin, en bon administrateur, ne pouvait rester indifférent.
Essayons de voir la situation telle qu'elle apparaissait au chef de l'église d'Hippone.
Soit par testament, soit par donation formelle, une personne pieuse cédait un domaine à la communauté catholique. Généralement, ce domaine était considérable.
Avec les terres et les immeubles, il comprenait toute une population servile de laboureurs, de bergers, d'artisans. Evidemment, une partie d'entre eux ne changeait pas de condition, en passant sous le régime ecclésiastique ; mais beaucoup — saint Augustin nous dit que c'était le plus
grand nombre — acceptaient avec joie ratfranchissement qu'on leur offrait, à condition qu'ils se consacreraient au service de Dieu. Les esclaves d'hier devenaient donc des moines. Et voilà que, du jour au lendemain, ces esclaves refusaient de travailler. C'était une brusque diminution de la maind'œuvre. L'exploitation du domaine périclitait.
Gomment y remédier? Suis doute, il était permis de compter — et les moines paresseux y comptaient un peu trop — sur la générosité des fidèles. Néanmoins, il fallait user des aumônes avec discrétion. Vivre uniquement de la charité publique, c'était, pour les religieux, se mettre sous la dépendance des laïques. Il y allait de la dignité de l'Eglise. Que celle-ci ne se prévale pas trop des services spirituels qu'elle rend à ses ouailles, afin d'en obtenir le paiement en argent ou en terres! Saint Paul a bien pu dire : « Qui es! ce qui va a la guerre à
dépens ? Qui est Ce qui plante une
ne et <|ui d en mange pas du fruit ? Qui esl ce < j 1 1 î l'ail paître un troupeau et qui ne
se nourrit pas du lait de ce troupeau? » C'est le même apôtre qui a écrit : « Celui qui ne veut pas travailler ne doit pas manger. » Et, prêchant d'exemple, il exerçait un métier, afin de ne pas être à la charge de ses frères. A Corinthe, il travaillait chez un fabricant de tentes. S'il s'astreignait à ce labeur, ce n'était point seulement par égard pour ses frères en Jésus-Christ, mais aussi pour ne point scandaliser les gentils, en leur laissant croire qu'il vivait de sa prédication. Augustin, qui songeait aux païens d'Afrique, ne voulait pas non plus que l'Evangile parût vénal à ceux qui n'étaient pas encore chrétiens.
Enfin, — en dehors de toute question matérielle, — il songeait aussi à tous les vices qu'engendre le désœuvrement et qui étaient particulièrement à craindre chez d'anciens esclaves. Et il pensait encore aux autres, à ceux de ses frères qui avaient appartenu au monde, qui avaient reçu une éducation libérale, qui, avant leur conversion, avaient vécu dans tous les raffinements du luxe. Il jugeait de ceux-là d'après lui-même. Ces
intellectuels, débilitée par une existence
trop douce, goûteraient certainement un véritable plaisir à se retremper dans la rude vie des champs. Lui, il se serait plu volontiers aux travaux ru>ti<jues, s'il M avait eu le temps. Il les connaissait bien. Il pouvait dire comme Lamartine :
Je sui.s uù parmi les pasteurs.
A Thagaste, chez son père, qui e'tait un petit propriétaire rural, il avait passé son enfance et sa première jeunesse parmi les vignerons et les laboureurs. Plus tard, à
ISÎciacum, il s'était improvisé fcrnn surveillant les travaux de la villa, distribuant leur tâche aux ouvriers agricol entre deux explications •!«' Virgile. Pour cet ancien professeur de rhétorique, quel commentaire imprévu et vivant <1 et «les Géorgiqtu
Son Imagination de poète lui embellila campagne e1 ses humbles besognes. Nul,
avant lui, n'a parlé de la nature >i\rr plus
d'émotion et, bi l'<>u p. ait dire, avec plus
de complaisance : il a célébré les bois, les jardins, les montagnes, la mer, en homme qui en a savouré le charme ou admiré les magnificences. A Hippone, il avait établi son monastère dans un verger, d'où l'on découvrait les molles sinuosités et les grands espaces miroitants du golfe, les hautes cimes de l'Edough, toutes verdoyantes sous leurs végétations forestières. Comme les principaux fondateurs de monastères, il croyait sans doute que la présence continuelle d'un beau paysage n'est point inutile pour élever les âmes à la contemplation des vérités invisibles. Et, comme eux aussi, il croyait à l'influence apaisante des solitudes, à l'action bienfaisante et purificatrice du travail en plein air.
Dans cet esprit, il écrivit sa réponse à Aurélius, véritable monitoire à l'adresse des moines fainéants.
Il leur oppose d'abord les commandements de cette Ecriture, derrière laquelle ils se retranchent pour justifier leur paresse. Puisqu'ils réclament le droit de ne ri-n faire, afin de méditer, du matin au soir, les Lettres divines, qu'ils les lisent donc d'un bout à l'autre ! Ils constateront bientôt que, si tel passage semble autoriser leur opinion, une foule d'autres la démentent. L'Ecriture ne se contredit point pour cela. Une étude plus approfondie de ses préceptes montre comment ils se concilient, en dépit de leur apparence contradictoire Il y a tel cas où le chrétien peut accepter les dons îles fidèles el b 'abstenir de tout travail. Et, dans tel autre cas, il vaudra mieux qu'il
vive du travail de les mains. Voyons plu-
tôt l'exemple de saint Paul. Lorsque l'apôtre s'en alla prêcher les gentils, il aurait pu, suivant la parole du Seigneur, s'en remettre à son Père céleste pour le soin de son vêtement et de sa nourriture, c'est-àdire accepter les aumônes des frères. Cependant il ne l'a point fait, afin de ne pas scandaliser ceux qui sont encore faibles dans la foi. Il a travaillé comme un ouvrier, lui qui s'imposait le travail épuisant et continu de là prédication, lui qui était sans cesse par les chemins du monde...
Or, que font les moines paresseux? « Que font-ils, je me le demande ? Ont-ils rempli la terre, depuis Jérusalem jusqu'à l'Illyrie, de la parole évangélique? Ont-ils entrepris de faire pénétrer la paix de l'Eglise dans le sein de quelque nation barbare?... Tout ce que nous savons d'eux, c'est qu'ils se sont réunis en une sainte société, pour vivre dans la paresse. »
« Car enfin, je voudrais bien savoir, reprend saint Augustin, à quoi s'occupent les moines qui né veulent pas travailler. — À la prière, au chant des psaumes, à la lecture
de la parole de Dieu! me répondront-ils. — C'est, à coup sur, une vie sainte et remplie de la bonne odeur du Chri-t. liais si nous ne cessons pas quelquefois ces occupations, si pieuses qu'elles soient, il faut aussi renoncer à manger et à préparer notre nourriture de chaque jour. »
IM -ce qu'ils y renoncent, ces pieux chanteurs? A Dieu ne plaise! Ils se préoccupent fort de faire cuire leur repas : ils travaillent donc pour apaiser leur faim. Et les voilà déjà en contradiction avec eux-inèmos!
Mai*, puisqu'ils sont si infatigable chanter les louanges de Dieu, ne pourraientilf chanter en travaillant? Les matelots nient sur leurs barques, tout eu r;miaut. Le cordonnier, tout en tirant son alêne, le iioçôn tout en maniant la truelle, répète les
airs qu'il a entendus an théâtre. Pourquoi moines ne les imiteraient -ilfl point?
Gomme des rameurs sur la barque de Hflise, ils pourraient rythmer fa ma-
meuvre et eh iianer leur travail au 1011 : 1 1 < ; n • * v divins.
Us pré lurent, disent-ils, imiter l«
Ils prétendent qu'ils ne doivent point travailler, parce que « les oiseaux du ciel ne sèment ni ne récoltent », comme l'a dit le Seigneur. Or, le Seigneur nous les a proposés en exemple, non pour nous encourager à la paresse, mais pour détourner nos pensées des choses matérielles. D'ailleurs, le Seigneur ajoute : « Et ils n'amassent rien dans les greniers. » Pourquoi donc ces moines amassent-ils? « Pourquoi veulentils avoir leurs mains oisives et leur gardemanger plein? Pourquoi mettent-ils en réserve ce qu'ils tirent du travail des autres, afin de subvenir à leurs besoins journaliers ? Pourquoi enfin font-ils moudre leur grain et cuire leurs repas? Les oiseaux du ciel ne font rien de tout cela. »
Admettons qu'ils puissent persuader à de bonnes âmes de leur apporter leur dîner tout cuit, ils se donnent au moins la peine d'aller puiser de l'eau à la fontaine, de tirer un seau du puits ou de la citerne... Mais les oiseaux du ciel ne font pas cela. « Qu'à cela ne tienne ! pourront répondre les moines. Nous aurons des serviteurs pour
aller puiser l'eau. » — « Allons! que de pieux fidèles se dévouent pour eux î Sujets du Hoi éternel, qu'ils se mettent au service de ces vaillants champions du Christ! Qu'ils leur évitent la fatigue de remplir un seau ! Mais, encore une fois, les oiseaux du ciel ne font pas cela. »
Les oiseaux ne se font point servir.
Quand on les sert, c'est qu'ils sont en cage. Et ils y sont à leur corps défendant. Qu'on entre-bàille la porte de la cage, ils s'envolent et ne reviennent plus. Ils aiment mieux la clé des champs que d'avoir des esclaves pour les servir et leur apporter leur nourriture.
Les imitateurs des oiseaux feront peutêtre comme eux. Ils s'en iront dans Les champs chercher leur pâture... Malheureusement, il y a des gardes pour surveiller les propriétés et Dieu a négligé de donner des ailes aux moines, comme aux oiseaux...
« A h ! que n'ont-ils des ailes, lerviteurs de Dieu I Les garde • ne le arrêteraient pas comme des voleurs : ils se borneraient à les chasser comme des étourneaux ! »
0 moines fainéants, cessez donc de vouloir imiter les oiseaux ! Vous n'y arriverez jamais. Si vous êtes des oiseaux, c'est par votre orgueil qui vous élève imprudemment vers les hauteurs ; et si vous ressemblez aux fleurs des champs, c'est par vos sentiments matériels, qui vous abaissent, comme elles, vers la terre...
En réalité, nul ne peut échapper à la loi sainte du travail, pas plus les moines que les autres.
D'une façon générale, le travail manuel doit être exigé dans lea monastères, mais un travail modéré et sagement réglé, qui permette aux religieux de vaquer à toutes les
upations spirituelles de leur état. Si la prédication et l'instruction i\r> fidèles leur
on eut tout leur temps, qu'ils S'en chargent à tour de rôle, afin qu'il y ait toiijou dans le monastère, des moines qui travaillent de leur8 main-, ainsi, Ils pourront
procurer le nécessaire pour leur entretien : les dons d< - fidèles ue doivent venir que par surcroît C'est Un iupplémen destiné ù secoui ir les pauvres, à héberj
les passants, ou à nourrir les frères qui sont dans l'impossibilité absolue de travailler.
11 est, en effet, des cas de dispense qui s'imposent.
Mais ceux qui réclament le plus ardemment ces dispenses sont précisément ceux qui en ont le moins besoin, ceux qui, avant d'être moines, travaillaient aux champs ou à l'atelier. Ils sont vigoureux, bien portants. L'accoutumance, l'endurcissement à la peine leur ont rendu le labeur moins pénible. S'ils ne sont point infirmes ou malades, ceux-là n'ont aucune excuse pour se dérober au travail manuel. « Puisqu'ils ne veulent pas travailler, dit saint Augustin, qu'ils s'abstiennent aussi de manger. Car, dans la milice chrétienne, il ne faut pas que les riches soient humiliés, pour que les pauvres deviennent orgueilleux. Il ne convient pas du tout que, dans cette vie monastique, où des sénateurs sont laborieux, des ouvriers ne fassent rien, ni que là où les seigneurs de la terre viennent se réfugier, après avoir abandonné toutes leurs délices, des paysans vivent en délicats... »
C'est aux riches, aux gens du monde qui, autrefois, menaient unn vie de mollesse, que des dispenses peuvent être accordées. Les débiles, les malades y ont droit comme leurs anciens esclaves. Quant à ceux qui se portent bien et qui sont libres de toute occupation ecclésiastique, « s'ils veulent cependant travailler de leurs mains, pour ôter aux paresseux d'humble condition, et par cela même accoutumés «à une vie laborieuse, toute excuse de fainéantise, ceux-là accomplissent alors un acte de ebarité el de miséricorde beaucoup plus grand que lors qu'ils ont distribué tous leurs biens aux pauvret. Cependant, s'ils ne voulaient pas travailler, qui oserait les y forcer? Car, en considération de la ideur d'âme qu'ils ont montrée el du bien qu'ils ont fait à la communauté, en la soulageant plus ou moins dans Bes besoins par L'abandon de leurs richesses, ils auraient certainement le droit d'exiger que la charité de leurs frères leur fournit les choses oécesa lires a leur existence. // faut pourtant leur fr< dans le monastère, quelque < \tion c<
venahhy exempte, si l'on veut, de travail corporel, mais qui demande des soins et une grande vigilance d'administration, afin qu'ils ne mangcrit pas gratuitement leur pain, qui est devenu le pain de tous. »
On alléguera peut-être que ces riches ou ces intellectuels ne vivent pas toujours dans le monastère auquel ils ont donné leurs biens (c'était le cas de saint Augustin qui était moine à Hippone, après avoir abandonné son patrimoine au couvent de Thagaste). Ainsi, ils sont complètement à la charge de leurs frères. « Qu'importe! reprend Augustin. Tous les chrétiens ne sontils pas les membres d'une seule et même république? C'est pourquoi tout chrétien, en quelque lieu qu'il ait distribué ses biens, en quelque lieu qu'on lui ait donné le nécessaire pour lui-même, il l'a prélevé sur les biens du Christ. Car, là où lui-même a donné sa richesse, c'est le Christ qui Ta reçue. »
Cependant, les mauvais moines ne pourront-ils pas retourner ces arguments contre celui qui leur fait la leçon? Que chacun,
dans la mesure de ses forces, soit astreint au travail, et, autant que possible, soumis à la règle commune, voilà qui est conforme à l'idéal de l'égalité chrétienne. Mais si, dans un monastère, les riches comme les pauvres, les anciens esclaves et leurs maîtres d'hier sont obligés de travailler, pourquoi les moines-évèques seraient-ils exemptes de cette obligation?
— C'est malgré eux, dit Augustin, qu'ils s'y dérobent : « Ne croyez pas que notre intention soit « de lier des fardeaux pesants « sur vos épaules, tandis que nous ne vou- <( drions pas les remuer du doigt », selon la parole du Christ. Informez-vous plutôt de pos occupations et de nos labeurs, auxquelnous sommes forcés quelquefois de vaquer en dépit de nos infirmités corporelles; inloniiez-vous dus coutumes introduites danj |pg églises où nous servons cl qui sont (ailes qu'il nous est impossible de n<»u> livrer aux travaux que dous vous recommandons,.,
Quelles sont don» i icupationg imposes a l'évoque .' Elles sont innombrables il vraiment épuisantes. D'abouti la prédictr
tion : révoque a seul le droit de prêcher dans son église. Et il prêche à peu près tous les jours et, souvent, plusieurs fois par jour. Puis l'instruction des catéchumènes, la préparation au baptême, l'administration des sacrements. Puis la direction spirituelle, soit orale, soit par lettres. Un évêque est obligé d'entretenir une correspondance des plus étendues. On le consulte de tous les points de la chrétienté. Ensuite, il doit rendre la justice, et c'est le pire de tous ses soucis : trancher les procès, arranger les différends. Car on aime mieux, dit Augustin, « déférer à notre jugement les causes concernant les chrétiens, que de les porter devant les tribunaux publics... Enfin, je passe sous silence les autres soins innombrables que nous imposent les affaires ecclésiastiques, et dont personne ne peut se faire une idée, s'il nen a pas lui-même l'expérience. »
Il veut parler sans doute de la préparation des conciles, des controverses avec les païens et les hérétiques, surtout de l'administration des biens temporels de son église. Car
l'évêque est un grand propriétaire. Il est
agriculteur, vigneron, commerçant, fabricant de toute espèce d'objets. Il ne tiendrait qu'à lui, s'il voulait en courir le risque, d'être armateur et trafiquant, d'aller vendre ses huiles, ses blés ou ses chevaux dans les pays d'outre-mer.
Aussi Augustin ne peut-il comprendre que les moines oisifs lui envient ce qu'il appelle « le fardeau cpiscopal ». Son plus grand désir serait de le de'poser. Mais cela ne lui est pas permis : « Tous tant que nous sommes, dit-il, chacun selon sa condition et ses devoirs, nous avons à passer sur la terre une vie de travail et de peine. Cette vie, cependant, a ses joies et ses espérances, car il est doux à porter le joug de Celui qui nous appelle au repos, et qui, le premier, a traversé cette vallée de larmes, où lui-même a eu tant à souffrir. Si vous êtes nos frères et nos fils, serviteurs avec nous du même maître, ou plutôt si nous sommes ri-
teurs dans le christ, écoule/ nos avertissements, reconnaisse! l'utilité de nos préceptes, accepte/ la tache que nous vous
10 i AUTOUR DE SAINT AUGUSTIN
donnons à remplir... Celui à qui nous ouvrons le fond de notre cœur, pour y lire ce qu'il y a mis lui-même, connaît toute la charité fraternelle que nous avons pour vous... »
Après ces éloquentes et si cordiales adjurations, saint Augustin en arrive à la ridicule question des cheveux.
11 range en bataille des arguments tirés de L'Écriture, Et, comme pour le travail nuel, il s'abrite derrière l'autorité de saint Paul. Selon l'apôtre, en eiTet, c'est là une question oiseuse et vaine, indigne d'ocî esprits sérieux : « La nature, ditil. ne nous apprend-elle pas qu'il est honteux à un homme de prendre tant de soin
sa chevelure ? Mais dans un débat ai. futile, saint Augu -tin estime que la raillerie
suffira sang faire intervenir 1 \ - (Je l'apôtre. 11 se moque des moineq ch< lus, comme l<i peuple de Carthage : 0 A quoi (jon, leur dit-il, porter une longue chevelure, contrairement aux pr< d •■ saint Paul? Es »ur éviter, par . la
peine de se faire couper les cheveux? Est-ce pour imiter les oiseaux de l'Evangile qui craignent d'être déplumes, parce qu'ils ne pourraient plus voler?... » Enfin: « Croyezvous que la sainteté tondue ne vaille pas la sainteté chevelue? »
Au fond, en hon citoyen romain, l'évêque d'Hippone est hostile aux longues chevelures orientales. Qu'on laisse cette affectation aux Grecs ou aux Juifs ! Mais ce qu'il réprouve surtout, dans cette affaire, c'est la passion fanatique et malsaine que les moines y dépensent et le vulgaire avec eux. Tout cela trouble inutilement les esprits. « De là naissent, entre les frères plus ou moins forts d'intelligence, des contestations remplies d'amertume, et qui ne sont pas sans danger pour la saine et salutaire doctrine. Si ceux dont nous admirons et aimons, dans tout le reste, la vie et la conduite, étaient pénétrés de la vérité de nos avertissements, ils se corrigeraient sans aucun doute. Ce n'est donc pas à eux que s'adressent nos reproches, mais nous les Conjurons et les supplions, par la divinité
et l'humanité du Christ, de ne plus, désormais, scandaliser par leur exemple les faibles pour lesquels le Christ est mort... »
Cependant, saint Augustin ne s'illusionne pas trop sur l'effet de sa lettre. Il sait l'endurcissement et la folle présomption des mauvais moines et aussi avec quelle discrétion et quelle délicatesse il sied de toucher au parti pris, même des plus saints personnages. C'est pourquoi il termine par ces paroles mélancoliques : « Que si, après cet avertissement, ou plulùt après nos instantes prières, ils voulaient persister dans leur pernicieuse erreur, il ne nous resterait plus qu'à les plaindre et à gémir. Ils connaissent maintenant notre pensée. Cela suffit. S'ils sont de vrais serviteurs de Dieu, ils auront pitié de nos peines. S'ils n'vn sont pas touchés, je ne veux pas eu dire davantage. »
Notons L'esprit de douceur et de tolérance qui anime tout ce monitoire. Augustin n'était point un violent ni un intransigeant. Il ne respirait que charité. Il ne commande point sur un ton superbe, il prie seulement frères de céder à la raison et au bon
sens, de s'incliner enfin devant les préceptes de l'Ecriture.
On ignore si ses idées de réforme monastique triomphèrent immédiatement. Il est probable que non. Mais l'avenir. lui donna gain de cause. Non seulement les moines occidentaux furent tondus, mais la règle du travail pour tous fut adoptée dans tous les monastères.
Ainsi, au lendemain des invasions f»arbares, après la destruction de la grande propriété romaine, cà et là des domaines stables se reconstituèrent, de petits îlots de vie laborieuse et intelligente se formèrent au milieu des ruines du vieux monde et de l'anarchie du monde nouveau. Les moines vigoureux défrichèrent les terrains redevenus incul ou les forêts des régions sauvages. Les faibles et les délicats recopièrent les manuscrits ancien-, réunirent dos bibliothèques l'exemple de saint Augustin lui-même, qui, dans Ba maison épiscopale d'Hippone, avait fondé une bibliothèque. Il L'enrichissait son mieux et ave.- une constante sollicitude. Encore à la veille de Ba mort, Lorsque la vill n les Vandales, il remer*
cie le comte Darius de lui avoir donné de l'argent pour acheter des livres.
Ne fût-ce que pour cela, parce qu'il a proclamé dans cette société en décomposition la nécessité et la sainteté du travail, celui des bras comme celui de l'intelligence, saint Augustin a donc été un des sauveurs — sinon le sauveur — de la civilisation occidentale.