‹ Autour de saint AugustinChapitre 6 sur 9 · LES DEVOIRS DU CLERGÉ EN TEMPS D'INVASION · texte numérisé non relu

LES DEVOIRS DU CLERGÉ EN TEMPS D'INVASION

Une récente et admirable lettre pastorale du cardinal Mercier (1) vient de restitue* une actualité tragique à une lettre toute semblable, une lettre pastorale vieille de quinze siècles, et qui lut écrite par saint Augustin dans des circonstances analogues à celles que la Belgique et le Nord de la

France viennent de traverser.

Si habitué qu'on soit aux retour- d • liii>on sera frappé par la similitude de

la situation. Des deux OÔtéS, un évoque

enfant du pays, — mais d'un pays extrêmement divisé dv r de langues, de mœurs et d'idées, — un évoque, qui, d ette division, représente l'unité romaine,

celle de la civilisation latine et de la foi catholique. En face, des hordes germaniques, conduites par un chef, qui se considère comme l'héritier de l'Empire romain, prédestiné pour la conquête du monde et investi d'une mission divine. Guillaume II n'a rien inventé. Tous les chefs barbares, depuis Alaric jusqu'au sinistre Attila, se sont proclamés les alliés de Dieu, ses vengeurs et ses justiciers. Le pilote de Genséric, au moment d'appareiller pour une course de piraterie, lui demandait dans quelle direction il devait cingler : — « Vers les peuples que Dieu veut punir ! » répondit le joyeux Vandale. Cette brutalité mystique est un trait de race. Il fallait que Dieu lut de moitié dans le pillage. Dès les temps les plus reculés, ils l'ont enrôlé dans leurs bandes et astreint au service obligatoire.

Ce n'est pas pour le vain plaisir d'un parallèle, toujours un peu forcé sur quelque point, que nous rappelons cette lointaine histoire. Mais, en la relisant de près, on se convaincra une fois de plus que, sous le masque de la civilisation, l'Allemand mo-

AUTOUR DE SAINT [AUGUSTIN il",

dernc est resté aussi barbare que son ancêtre Vandale. On pourra même trouver que le Vandale du v" siècle était relativement plus humain que l'Allemand du \\ ". Enfin, l'attitude prise par saint Augustin dans cette lettre pastorale nous offre un enseignement qui peut être médité avec fruit par beaucoup. Dans les circonstan» ••■actuelles, sa conduite non seulement très ferme vis-à-vis des Barbares, mais héroïque jusqu'au risque du martyre, digne enfin d'un Apôtre et d'un représentant de Jésus- Christ, est, comme celle du primat de Belgique, une leçon pour toute l'Eglise.

Aujourd'hui que les armées en présence se chiffrent par des millions d'hommes, on estimera peut-être que les quatre-vingt mille envahisseurs lancés par Genséric, au printemps de l'année 429, sur l'Afrique romaine, représentent un bien faible contingent. Néanmoins, cette armée parut formidable aux contemporains. Celle que Rome entretenait dans les provinces africaines n'a jamais dépassé treize mille hommes, en y comptant les corps auxiliaires d'infanterie et de cavalerie. Ainsi l'armée vandale dut prendre, aux yeux des Africains, les proportions d'une masse écrasante. Les récits des fuyards l'augmentaient encore dans les imaginations. Enfin, comme toutes les hordes barbares, le corps expéditionnaire de Genséric était suivi par les femmes, les enfants et les vieillards, véritables tribus

errantes, qui donnaient l'impression d'un peuple en marche.

Les femmes avaient leur rôle dans ces blindes de voleurs et d'assassins. Elles se iialaient par leurs excitations furibondes au meurtre et au pillage. Comme ces dames allemandes, qui suivent les glorieuses armées du kaiser, elles se paraient des bijoux et des toilettes des dames romaines, que leurs mari- ou leurs amants avaient volé-. Claudien, dans un de ses poèmes, nous représente une de ces mégères invectivant son époux, qui rentre de Constantinoplc, iles mains vides : « Heureuses, dit-elle, heureuses les autres femmes, que leurs maris viiinqucurs enrichissent des dépouilles des cités conquises, qui sont servies par les beautés d'Argos et «le la Thessalie, et qui ont la gloire d'avoir pour esclaves les biles de Lacédémone ! . . . » L'avidité' et la férocité de ce femelles exaspéraient encore

celles des mal

Le gros «le L'armée se composai! de Van ■ dales, originaires des pays qu 'occupent les Prussiens d'aujourd'hui. M;>i> elle compi

naît aussi de forts contingents de Goths et d'Alains, sans parler des autres peuplades venues de la Germanie ou des régions limitrophes. Il est probable aussi que les Barbares du Sud s'étaient joints aux Barbares du Nord, nomades du désert et des steppes, Maures et Gétules, tous les éternels ennemis de la civilisation latine.

Pour ce qui est des Goths et des Vandales, ce serait une erreur de se les imaginer comme des sauvages à peine échappés de leurs forêts natales. Ils vivaient depuis longtemps sur les territoires de l'Empire. Genséric, roi des Vandales, était né à Séville. S'ils n'étaient pas romanisés, si même ils se défendaient de l'être, depuis longtemps ils étaient en contact avec le monde romain. Certains de leurs chefs aspiraient à devenir citoyens de l'Empire : « Tu Romarins eris, tu seras Romain à ton tour ! » est-il dit par sa femme au gruthonge Tarbigilde, dans le passage de Glaudien que nous avons cité... Oui, mais entendons bien la pensée du Barbare. S'il consentait à entrer dans la romanitè, et même, au fond,

s'il ne demandait que cela, cotait afin d'exploiter plus commodément l'Empire et d'y prendre la place de ses anciens maîtres.

En vérité, ils eussent été bien naïfs de se résigner à n'être que des hôtes et des mercenaires là où ils pouvaient devenir Les maîtres de la terre et les chefs des armées. Méditons attentivement ceci : c'est notre histoire d'hier.

Au vn siècle, les Barbares tiennent en leurs mains toute la force romaine. Ils sont partout dans l'Empire. L'armée est à eux. Non seulement ils lui fournissent l;i plus grande part de ses continuants, mais le commandement leur appartient. A Milan, lorsque saint Ambroise s'enferme, avec son peuple, dans une de ses basiliques, que l'impératrice Justine veut livrer aux Arien-, -ont des officiers gotha qui font le servie»' «l'ordre autour de l'édifice. I néraux les plus distingués de ce temps sont tous Barbares, ou d'origine barbare : les Stilicon, les Boniface, les &étius. L'Empire n'a rien trouvé de mieux pour son salut que de les opposer les uns aux autres,

Hippone, la ville épiscopale de saint Augustin, dernier rempart de la domination romaine dans la Numidie, est défendue contre les Vandales par une garnison de Goths, sous la conduite du comte Boniface, qui est un Thrace d'origine.

Mais ils n'ont pas que l'armée, ils ont aussi le sol, d'abord en qualité de colons, de métayers ou de travailleurs agricoles. Fréquemment, les empereurs leur distribuent des terres. Ensuite, ils s'infiltrent dans les fundi des grands propriétaires romains, pour suppléer à la rareté de la main-d'œuvre. La bête de somme barbare se charge de toutes les besognes grossières que la délicatesse latine ne veut plus ou ne peut plus assumer.

Ainsi, qu'ils fussent parqués dans leurs cantonnements militaires, ou établis à demeure dans les villas et les fermes, un grand nombre de Barbares vivaient sur le territoire de l'Empire. Tout le matériel de la civilisation gréco-latine les enveloppait, et, par eux, grâce à leurs perpétuelles allées et venues par-dessus les frontières, péné-

trait dans leurs campements des bords du Danube et de la Germanie. La tactique des civilisés, tout ce long héritage militaire sans cesse accru et perfectionné au cour^ des siècles, ils se Tétaient approprié, — et, avec cela, ce qu'il y avait de plus extérieur et de plus immédiatement utilisable dans la civilisation des peuples méditerranéens, ce qui ilattait leurs vices et leur appétit de jouissances. On ne séjourne pas impunément dans la mollesse de l'Andalousie ou de la région des lacs italiens. Et, peu à peu, les mariages opéraient un rapprochement plus intime entre les envahisseurs et les envahis. Des fonctionnaires romains épousaient des femmes gothes ou vandales, et les chefs barbares tenaient à honneur de mettre dans leur lit des princesses romain Ataulf, le frère d'Alaric, fut si content de convoler avec Galla Placidia, la pro] Bceur d<' l'empereur Bonorius, que, d; Narbonne, il célébra leurs ooces par on déploiement de pompe extraordinaire. Cinquante jeunes gens, Têtus avec magnificence, présentèrent à la princesse] assise

sur un trône, à côté de son rude mari, des bassins remplis de pierreries d'une valeur inestimable : galanterie barbare, qui trahissait du moins un réel désir de plaire.

Les vainqueurs s'étaient encore rapprochés des vaincus, en leur empruntant leur religion, ou plutôt une contrefaçon à leur portée de la religion de l'Empire. Très facilement, ils étaient devenus ariens, l'arianisme leur offrant un catholicisme simplifié qui convenait à leurs cerveaux épais de Barbares. On peut se plaire à voir dans cette hérésie, qui niait la divinité du Christ, qui ramenait sa doctrine à un monothéisme confus, qui substituait enfin la langue gothique à la langue latine dans la liturgie et la prédication, on peut y voir, sans trop d'exagération, une sorte de protestantisme avant la lettre.

Quoi qu'il en soit, les Vandales, qui se jetèrent sur l'Afrique, au printemps de Tannée 429, étaient des ariens fervents. Ils s'acharnèrent à exterminer les catholiques par le fer et par le feu. Le catholicisme, pour eux, était le grand ennemi, parce qu'il

était la religion de l'Empire. Ils traquaient de préférence le cierge, — et principalement les évéques, — parc qu'ils les considéraient comme les tèles de la résistance, les suppôts de Rome, les représentants de son influence et de son autorité dans les provinces conquises.

Avec quelle avidité, quelle soif de rapines et de ripailles ils se précipitèrent sur ce malheureux pays !

L'Afrique était alors la contrée la plus riche de tout l'Occident. Pour Salvien de Marseille, elle est « quelque chose comme l'âme de l'Empire ». Depuis un siècle, depuis que les blés d'Egypte étaient dirigés sur Gonstantinople, c'était elle qui nourrissait Rome. Avec ses immenses plaines à céréales, ses olivaies naturelles, elle la fournissait d'huile et de froment. Ses vignes donnaient du vin en abondance. L'ivrognerie était un vice africain si répandu, que, dans ses sermons, saint Augustin ne manque pas une occasion de rappeler ses ouailles à la tempérance. Mais ce qui frappait surtout l'étranger, c'était la beauté des jardins d'Afrique, tout pleins d'arbres frui-

tiers et savamment entretenus par un ingénieux système d'irrigation, dont nos indigènes du Sud ont conservé le secret dans leurs oasis. Les vergers numide- et niaurétaniens produisaient des ligues, des poires, des pommes, des amandes, des noix, d citrons et des grenades, qui avaient grande réputation en Méditerranée. Quelle joie, pour les Barbares, de se ruer sur toutes ces bonnes clioses ! Enfin ! ils allaient manger du pain blanc tous les jours et boire tout leur saoul ! Ils allaient piller les greniers, vider les outres et les jarres, où mûrissaient lentement les beaux vins d'or sucrés et capitaux.

Outre ses richesses agricoles, l'Afrique en avait d'autres, bien laites pour exciter les convoitises d'un chef de bande. Pays d'éle-

.e, elle était féconds en bétail de toute sorte. Ses chevaux et B6S moutons étaient non moins appréciés qu'aujourd'hui. Elle avait des mines de fer et de cuivre en pleine

exploitation. Mais surtout elle était orgueil-

leuse <■( elle tirait pmiit de Bes carrières de marbre et des essences précieuses de Bes

forêts. Genséric, qui manifesta une réelle intelligence politique et qui n'ignorait rien de toutes ces ressources, savait bien ce qu'il faisait, en tournant ses armes contre l'Afrique : il espérait, grâce à elle, arriver à dominer petit à petit les deux moitiés de l'Empire.

La fortune le servit à merveille. Le comte Boniface, par ressentiment contre l'impératrice Placidie, lui ayant livré toutes les provinces, depuis le détroit de Gibraltar jusqu'aux syrtes de Libye, il n'avait plus qu'à prendre possession de son nouveau royaume. Il y entra sans coup férir. Les troupes romaines se repliaient devant lui. Mais, comme il traînait, avec ses Barbares, des hordes de pillards indigènes, habitués de longue date à rançonner les municipes, à razzier les colons et les propriétaires de fundi, le soulèvement des populations civiles était à craindre. Alors, pour assurer ses derrières et couper court à toute velléité de rébellion, il inaugura un système de terreur qui, bien plus que la destruction des œuvres d'art et des grands monuments, a valu aux Van-

dales, comme aux Allemands d'aujourd'hui, leur sinistre réputation. Il s'agissait d'abord de mater les peuples conquis par l'épouvante de la répression. Ensuite, ceux-ci avaient le choix entre disparaître, ou se laisser, si l'on peut dire, vandaliser. La conversion à l'arianisme, la religion des vainqueurs, leur était imposée, sous peine d'extermination ou de déportation en masse. Les Barbares commencèrent par incendier les villes et par les saccager, soit pour punir les habitants de leur résistance, soit uniquement pour assouvir leur rage de destruction. Genséric savait bien qu'il ne posséderait jamais que nominalement les régions des «h'iix Maure tan ie s, à part quelques villes

du littoral. 11 s'y comportait donc Comme

eu pays ennemi, où L'important est de faire le plus de mal possible. A Tipasa, d'énorn blocs de maçonnerie, détachés du rempart comme avec des Leviers, semblent Indiquer qu'il ne se borna point à brûler La ville, mais qu'il démantela ses murailles. Possidius, L'évèque de Guelma, L'élève de prédilection de saint Augustin, nous a laissé une

description de toutes ces horreurs, dont il a été, en partie, témoin.

« Les habitants des villes, raconte l'évoque, périssaient sous les ruines de leurs maisons, quand ils ne tombaient pas sous le fer de l'ennemi », ou bien ils étaient traqués et mis en fuite. Afin de les affamer, les Barbares incendiaient les cultures et môme, — véritable sacrilège aux yeux des Africains, — ces beaux arbres fruitiers, qui formaient une ceinture verdoyante autour de leurs municipes, et dont ils étaient si fiers. « Il y avait des hommes, dit Possidius, qui s'enfuyaient dans les montagnes de l'Atlas, les forêts, les grottes et les cavernes, ou dans quelque forteresse. Mais les uns étaient forcés de se rendre ou massacrés, les autres, privés ou dépouillés de tout moyen de soutenir leur existence, finissaient par mourir de faim... » Les Barbares avaient tout pris, ou tout détruit.

Obéissant à un mot d'ordre certain, ils réservaient les pires traitements aux catholiques. Leur fureur dévastatrice se déchaînait surtout contre les édifices du culte, les

couvents, les maisons d'assistance ou de charité; Ils mettaient le feu aux basiliqued après les avoir pillées. Quand la population

renfermait comme dans un asile inviolable, ils enfonçaient les portes à coups de hache et «le niasse, et c'était l'ivresse du mage jusque sur les marches de l'autel. Les cimetières étaient profanés, les chapelles des martyrs abattues ou incendiées : « Si grandes étaient la méchanceté et l'imté de ces hérétiques, dit Victor de Vite, qu'ils brûlaient avec plus d'animo^ite et de fureur les saints lieux et les maisons de prières que les villes, les châteaux, les for-1 teri lieux de défense. » On sait

quels motifs politiques et religieux pliquent cette rage des Vandales centre l. - églises. Bn tout eas, ils durent en détruire un grand nombre. < >n ne compn

draii pas autrement pourquoi tant de liques africaines «latent de l'époque hwantine. Ce sont dea reconstructions batives sur l'emplacement ou dan- le voisins d'anoiennes - démolies par les B

tares. Au \ Biècle, le pays et til couvert,

d'un bout à l'autre, d'innombrables basiliques, de memoriœ, ou oratoires consacrés aux martyrs locaux, élevés fréquemment sur leurs tombes. On accuse trop facilement les Arabes de toutes ces destructions. Il est évident que les Vandales peuvent en revendiquer la plus grande part.

Mais ils avaient aussi d'excellentes raisons utilitaires pour s'attaquer aux églises, aux couvents, aux hôpitaux, et pour traquer de préférence le clergé. Ils faisaient main basse sur les vases sacrés, les ornements sacerdotaux, les ustensiles du culte, les lampes d'or et d'argent, les appliques et les candélabres de bronze. Dans les monastères et les hospices, ils trouvaient des provisions en abondance, des réserves de vin, d'huile et de froment, des vestiaires bien fournis et souvent, — comme à Louvain, — des bibliothèques à réduire en cendres. Des domaines considérables avec des populations d'artisans et d'ouvriers agricoles, des fermes et des villas, des celliers, des moulins et des pressoirs dépendaient des églises et des monastères. Ce n'était qu'un

jeu, pour le conquérant, de s'en emparer. Hais des milliers de misérables étaient sans pain et sans abri.

Enfin, dans la maison de L'évêque, il y avait le trésor diocésain, objet de toutes les convoitises barbares. L'imagination des Vandales leur grossissait démesurément ce trésor, car le plus clair des richesses ecclésiastiques consistait en immeubles, et, Fréquemment, — nous pouvons en croire les doléances de saint Augustin, — la caisse était vide. Mais les envahisseurs ne voulaient pas admettre cette détresse. Ils prétendaient que le clergé cachait son or.

Pour le lui extorquer, il ne manquait plus que de mettre à la torture les clercs et les évoques, comme les simples fidèles.

Ces tortures furent effroyables : cela entrait dans le plan de terrorisation adopté par Genséric. Il faut bien qu'elles l'aient été, pour avoir soulevé un tel mouvement d'horreur, dans un pays accoutumé depuis deux siècles aux violences et aux cruautés des donatistes, et enfin pour avoir excité une telle réprobation dans le monde entier.

Des historiens modernes ont prétendu que les atrocités des Vandales avaient été exagérées. Ils se refusent à admettre le témoignage des chroniqueurs contemporains comme entaché de fanatisme catholique.

Ce qu'il y a au fond de cette défiance, c'est le préjugé humanitaire que de telles abominations ne sont pas possibles, attendu qu'elles répugnent à l'humanité. Ces illusions naïves sont communes à toutes les époques d'extrême adoucissement des mœurs, où Ton ne sait plus ce que c'est

que l'ennemi, et encore dans des pays tivfermas et très spéciaux, qui ignorent tout en dehors de leurs frontières et qui s'imaginent candidement que leur civilisation particulière, — la Civilisation, comme ils disent, — règne ou va régner sur tout le peste de l'univers.

Si nous pouvions conserver le moindre dont»' sur la possibilité des crimes abjeets reprochas aux Vandales, nous n'aurions qui lire, à défaut des documents publiés par commissions d'enquêtes, le résumé que M. Pierre Noihoml» en a donné dans un article intitulé : « La Belgique martyre » et récemment publié par la Hmie des Deux Mandi l us y verrions les Allemands d'aujourd'hui recommencer toutes les horreurs de leurs aneétres, ave.- la même obs» tination systématique, et, comme eux taquer de préférenoe aux prêtres ai aux ians épargnes d'ailleurs aux villes et aux provinces la pillage général et le massaore collectif.

Les Vandales torturaient Içs prêtres et les fidèles, d'abord pour |eur arracher le secret

de leurs cachettes d'or et d'argent, et ensuite pour les contraindre à la conversion. De tous temps, les Germains ont été renommés pour l'atrocité de leurs supplices. Au moyen âge, leur « justice » détenait le record de la cruauté. En Afrique, ils s'ingénièrent à de si horrifiques raffinements, qu'on les croirait d'hier, et qu'à tout instant on se demande si ces choses se passent dans le Limbourg belge, ou dans la Numidie proconsulaire.

Tels patients étaient liés à la crapaudine, par la tête, les mains et les pieds, et le divertissement consistait à serrer progressivement la corde qui attachait le cou et les membres, jusqu'à ce que les os et les tendons se missent à craquer. A d'autres on entonnait des potées d'eau de mer, ou bien du vinaigre, de la lie, de la saumure, ou encore de la graisse fondue. A ceux-là, — il faut tout dire, — on remplissait la bouche avec des excréments, on les bâillonnait et on leur plantait un pieu sous le menton. S'ils réchappaient de ces ignobles traitements, on les employait comme bêtes de

somme. Des prêtres, des évoques, de grands personnages civils remplaçaient les chameaux et les mulets pour porter les bagages des soldats, les provisions et les ustensiles des goujats. Quand ils défaillaient, un coup de lance les forçait à se relever, et quand ils ne bougeaient plus sous le fer des piques, on les abandonnait au bord du chemin, en pâture aux chacals et aux oiseaux de proie. Et nous ne parlons que pour mémoire des mutilations de toute sorte. A Tipasa, les notables de la province furent condamnés à avoir la main droite et la langue coupées. Des vierges consacrées subirent le supplice de l'estrapade. On leur appliqua des lames rougies au feu sur le dos, sur le ventre, sur les cotes et sur les seins, pour leur faire avouer de prétendues relations coupables avec des moines et des clerc-. Les femmes, en général, furent copieusement violées. En maints endroits de ses sermons, saint Augustin console les victimes e! ri

sure leur conscience, en rappelant que la

pudeur est chose spirituelle, et que toutes

les souillures de la Chair, si elles ne si. ni

point consenties, ne peuvent rien contre elle. La luxure des Vandales allait jusqu'au sadisme. Presque toujours, les malheureuses qu'ils violentaient étaient égorgées ou torturées. L'histoire ne dit point s'ils leur tranchaient les seins, comme ils firent en Belgique et dans le nord de la France, ni s'ils les forçaient à marcher devant Je front des troupes, en s'abritant derrière elles contre les traits de l'ennemi. En revanche, ils se signalaient déjà comme bourreaux d'enfants : « Leur fureur était si dénaturée, dit Victor de Vite, qu'ils arrachaient les nouveaux-nés du giron et du sein de leurs mères, puis ils les écrasaient contre le pavé... D'autres les tranchaient par le milieu du corps, depuis la fourche des jambes jusqu'au sommet de la tôte, comme fait le veneur quand il jette à ses chiens quelque morceau de venaison... »

On le voit : l'ignoble guerre allemande d'aujourd'hui a de qui tenir. Ses lettres de noblesse remontent aux siècles barbares.

Ici et là, les procédés sont les mômes : terrorisation systématique, pillage, incendies,

massacres de populations désarmées, tueries de femmes et d'enfants, viols et tortures. Et c'est peut-être le caractère le plus frappant de cette nouvelle guerre inauguré.* par les Vandales du xx° siècle, qu'à tous les perfectionnements de la tactique moderne elle ait ajouté, en les ressuscitant, les vieilles armes, les vieux procédés sanguinaires et féroces des guerres d'autrefois. Les brûlots reparaissent h côté des canons de 420, les flèches et les boueliers à . ôté des shrapnells et des tranchées en béton. Il est naturel qu'ayant des âmes de Barbares, les modernes Germains retournent à la stratégie de leurs ancêtres, et même à leurs panoplies.

Devant le flot des envahisseurs, les populations affolées refluaient vers la région d'Hippone et de la Numidie forestière. Les Vandales approchaient. Ils avaient dû laisser une armée sous les murs de Constantine et ils assiégeaient Guelma : Tévêque, Possidius, avec ses clercs, s'était réfugié dans la ville épiscopale de son ancien maître. C'est au milieu de ces conjonctures que saint Augustin écrivit sa lettre pastorale.

En temps d'invasion, quelle doit être la conduite du clergé? Telle est la question, que, de tous côtés, des évoques et des prêtres lui avaient posée, comme à la plus haute autorité religieuse non seulement de l'Afrique, mais de l'Eglise d'Occident. Déjà, il avait répondu, dans une lettre adressée à Quodvultdeus, évêque de Carthage et

primat d'Afrique. Maigre son âge avancé, — il avait alors près de soixante-quinze ans, — il continuait à s'occuper de tout ce qui touchait à l'intérêt et à la vie spirituelle de ses ouailles. 11 ne lui suffisait pas de se lamenter avec son peuple sur les atrocités des Barbares, il le réconfortait par sa parole : « Jusqu'à sa dernière maladie, raconte Possidius, il ne cessa de prêcher dans l'église avec une ardeur et un courage sans borne, un esprit et un jugement aussi sains que droits. » Enfin, par ses missives, il relevait dans son clergé et dans celui des diocèses voisins, les courages défaillants.

Mais sa lettre à Quodvultdeus, — qui ne nous a pas été conservée, — était, nous dit-il lui-même, un peu courte. Le saint n'avait pas pu tout prévoir. On réclamait des instructions [dus précises, et on lui demandait des consolations. On Bayait quel grand cœur était l'évoque Augustin.

En outre, comme la faiblesse humaine retrouve toujours ses droits, beaucoup de prélats et de clercs commençaient à discuter

sur leur devoir. Les pusillanimes allé-

guaient, pour excuser leur défection, les propres paroles du Christ : « Lorsqu'on vous persécutera dans une ville, fuyez dans uni autre. » Les esprits pratiques estimaienl absurde de s'offrir inutilement au carnage, quand on pouvait se conserver pour l'utilité des fidèles. Le flot barbare passerait. Une fois qu'il se serait rétiré, il n'y aurait pas assez de clercs iion seulement pour assurer le ministère pastoral, mais pour secourir toutes les misères matérielles, pour subvenir à toutes les œuvres d'assistance et de charité. Et puis enfin, il fallait sauver les biens de l'Eglise, qui étaient le patrimoine des pauvres.

Un prélat de la région d'Hippone, l'évêque de Thiave, Honoratus, se fit l'écho de ces sentiments. Il écrivit à Augustin pour lui soumettre les observations des timorés et des utilitaires : « Quel avantage, disait Honoratus, y aura-t-il pour nous, ou pour notre peuple, à rester dans nos églises, sinon de voir devant nos yeux massacrer les hommes, violer les femmes, incendier les lieux saints, et de mourir nous-mêmes dans

AUTOUR DE SAINT AUGUSTIN |4f

les tourments, quand les Harbares veulent nous extorquer l'argent une nous n'avons

Saint Augustin répondit cette fois par une Longue lettre, où il examine la situation BOUS touti faces. Il la juge, sans illu-

sion, niais avec une fermeté entU-rc, non en diplomate ou en politique, mais en apôtre, « 'ii père spirituel de son troupeau. Tout de

[te, il a fait la part du feu, il a vu oè qui est condamné à périr, ou ne peut être sauvé que par un miracle. Bien qu'il ne cesse d'en

air, il se résigne aux dévastations, aux cruautés et aux massacres des Vandales.

Etj poilr s'en consoler, il se répète le mot du sage : c Ouoi d'étonnant que les pierres et le bois des édifices s\ croulent et que i mortels meurent!. .1 » Mais quelque oh< de pire que tout cela* c'est la mort d< aines. Le couteau sur la goïg Afri-

Q9 Boni contraints à 1 lie p <v leurs

envahisseurs hérétiques* La même r imbécile qui pousse les Alléntands d'aujourd'hui ii anéantir jusqu'à la pensée1 «lu raincui poussait les Vandales d'alors à extirper

complètement le catholicisme d'Afrique.) S'ils y réussissent, c'est un désastre pour l'Eglise et la pire des épreuves pour Augustin, qui, depuis quarante ans, s'épuise à restaurer l'orthodoxie africaine.

Dans ces conditions, le devoir des prêtres et des évoques devient d'une évidence qui rend toute discussion superflue. Ils doivent rester dans leurs églises, d'abord pour remplir les obligations de leur ministère, ensuite et surtout pour empêcher les apostasies et soutenir les fidèles dans les tourments, quitte à subir eux-mêmes la torture et le martyre. Sans doute, il peut y avoir quelques exceptions à cette règle, mais elles sont rares. En tout cas, les prêtres doivent s'inspirer uniquement de la charité du Christ et n'avoir en vue que le bien des âmes.

Pied à pied, le vieil évêque discute et réfute les objections des tièdes : « Oui, dit-il, que les serviteurs du Christ, qui sont les ministres de sa parole et de ses sacrements, fassent ce qu'il leur a prescrit ou permis : qu'ils fuient de ville en ville, lorsque ce sont eux qui sont spécialement exposés aux per-

séditions, pourvu que leurs églises ne soient pas abandonnées par les prêtres qui ne sont point exposés aux mêmes périls, et pourvu que ces prêtres restent, pour distribuer aux fidèles la nourriture spirituelle, sans laquelle ils savent bien qu'ils ne peuvent vivre. Mais, lorsque le danger est commun aux évoques, aux clercs et aux laïques, que ceux qui ont besoin de protection ne soient - abandonnés par ceux qui peuvent les <>urir. Que tous ensemble se retirent d des lieux sûrs, ou que ceux qui sont foi de rester ne soient pas délaissés par les | tt'urs qui leur doivent le secours de 11. Qu'ils vivent ensemble, ou qu'ensemble ils attendent ce qu'il plaira, au Père de famille de leur faire endurer... »

Il est clair qu'en restant, les prêtres \posent à assister aux pires horreurs et qu'eux-mêmes risquent beaucoup. Mais, dit l'évêque, uous ne devons pour des

maux incertains, déserter l< er-

tains de aotre ministère, sans lequel le

peuple aurait à souffrir un malheur assuré

le non pas la vie présente,

mais la vie future, incomparablement plus cligne de notre sollicitude et de nos soins... »

Ces soins, qui réclament la présence du prêtre, saint Augustin les énumère, en homme qui connaît les foules et qui les a contemplées dans leurs moments de panique : « Faut-il donc oublier ce qui se passe, lorsque les peuples en sont arrivés à cette extrémité de danger où toute fuite est impossible? Quelle foule de tout sexe et de tout âge se presse dans nos églises, les uns pour y demander le baptême, les autres la réconciliation, ceux-ci même pour faire publiquement pénitence, tous pour y chercher des consolations, la grâce et la dispensation des sacrements!... » — Oui, c'est bien ainsi que les choses se passent : nous avons revu cela encore une fois, il n'y a pas très longtemps. — « Alors, poursuit Augustin, si les ministres font défaut, quel dommage mortel pour toutes ces âmes qui sortent du siècle sans avoir été régénérées ou déliées de leurs fautes ! »

Evidemment, il faut un grand courage1 pour s'offrir ainsi à une mort presque cer-

taine, et quelle mort, puisque la férocité des Barbares est si ingénieuse à en raffine* et à' r>n prolonger les affres!... Eh Bfétf! dit le saint, que les prêtres qui tremblent demandent à Dieu la charité : « La charité vient de Dieu. Prions donc pour qu'elle nous soit donnée par Celui qui nous la commande Tout pleins d'elle, craignons que les brebis du Christ ne périssent dans leur âme par le glaive de l'iniquité spirituelle, plutôt que dans leur corps par lé fer des Barbai puisque, d'une manière ou d'une autre, elles devront mourir tôt ou tard. Craignons plutôt la perte de la chasteté de la foi par la corruption de notre sens intime, que la violence qui peut souiller les femmes daris leur chair. Car la violence ne porte point atteinte à la pudeur, tant que Lame reste chaste... Craignons que notre désertion rîë

ise la ruine dés pierres vivantes du temple du Seigneur, plutôt que de voir Brûler sous nos \ eux (es bois et lés pierres des édifii terrestres. Enfin, craignons que fea mëm-

3 «lu Christ dc périssent faute de nourriture spirituelle, plutôt que dé voir nos

corps exposés aux tourments et à la cruauté des Barbares. »

Pourtant, Augustin concède que certains peuvent « se dérober par la fuite à de telles calamités, afin de se conserver pour l'utilité de l'Eglise dans des temps plus calmes ». 11 admet encore que les clercs s'enfuient, à l'approche d'une grande dévastation, pour donner ensuite leurs soins et venir en aide à ceux qui auront échappé au désastre. Gela est licite assurément, mais à condition que le ministère pastoral soit assuré, — et à cette condition seulement.

« Concluons donc, dit Augustin à l'évêque de Thiave, concluons que quiconque se retire, de manière à ne pas priver l'Eglise du secours nécessaire aux fidèles, fait ce que le Seigneur prescrit ou permet. Mais ceux qui, par leur fuite, privent le troupeau du Christ des aliments nécessaires à la vie spirituelle, ressemblent à ce mercenaire qui fuit devant le loup, parce qu'il n'a pas soin de ses brebis. Voilà, frère bien-aimé, ce que la vérité et la charité m'engagent à te répondre, puisque tu m'as consulté. Si tu trouves un

avis meilleur que le mien, suis-le, je ne m'y oppose point. Toutefois, ce que nous pouvons faire de mieux dans les dangers où nous sommes, c'est de prier le Seigneur notre Dieu d'avoir pitié de nous... »

Telle est cette lettre, écrite dans des circonstances si critiques, et dont l'inspiration est à la fois si chrétienne et si généreusement humaine. Cette exhortation au martyre, prechée sous la menace des bourreaux, c'est peut-être ce que le grand apôtre africain a fait de plus grand. C'est comme le testament de sa pensée et de son cœur. En effet, il allait mourir, quelques mois plus tard, dans sa ville épiscopale assiégée, sans avoir affronté directement le Barbare. Il ne manque à la beauté de son acte que cet achèvement suprême : la confirmation de ses paroles par sa conduite.

Comment se serait-il comporté en face de l'envahisseur? On voudrait le voir aux prises avec le roi des Vandales. Nul doute qu'il eût résisté jusqu'au, bout, et que son attitude eût été digne de sa lettre pastorale. Peut-être Genséric, qui était un barbare

rusé, se fût-il efforcé de le gagner par ses fl.itteries. L'évèque d'Hippone entretenait des relations amicales avec son adversaire, le comte Boniface : il pouvait servir d'intermédiaire entre lui et le généralissime romain. En outre, l'autorité et le presb d'Augustin étaient immenses dans toute l'Afrique et même dans tout l'Empire. Que de raisons pour le ménager ! Mais il est infiniment probable que l'évOque eût repou [ej avances du Vandale, ou, tout au moins, qu'avant d'accepter l'entretien avec lui, il lui eût reproché publiquement ses atrocités ri les erimes de ses soldai-. Quelques années plus tôt, il n'avait pas ci'aiut de blâmer les

exactions et les pillages <ln tout-puissant Boniface, Très certainement, a l'approche

«lu chef barbare, qui venait de mettre l'A-

frique à feu et à sang, il se serti) souvenu de eelui qu'il appelait son - père spirituel • , d'Arobroise de Milan, arrêtant au? portes de sa basilique l'empereur Théodose souillé «lu qaassacre de Thessalonique, En sou wpur paternel, Augustin avait entendu le cri des

peuples : il u'aiiniit pftfl manque, par |

protestations indignées, de donner ce soulagement à la conscience chrétienne.

Quoi qu'il en soit, môme s'il eût payé de sa vie une si belle franchise, son martyre neût rien ajouté à l'efficacité de l'héroïque lettre pastorale, où il excitait à la résistance le clergé africain mis en demeure d'apostasier. Il fut obéi avec enthousiasme non seulement par les clercs et les évèques, mais même par les colons et les pauvres gens. Les Vandales se virent obligés de déporter en Sicile, en Sardaigne et en Gaule le clergé réfractaire, et de parquer dans la zone voisine des régions sahariennes des populations entières de catholiques. Malgré les pires vexations et les pires traitements, les défections furent peu nombreuses. Aussi, lorsque cent ans après, Bélisaire vint chasser d'Afrique les Barbares, le pays se retrouva, en majorité, catholique, comme au temps d'Augustin. L'esprit et le cœur du grand évêque y vivaient toujours. „

Ainsi, le haut exemple de charité évangélique, qu'il avait donné, ne fut d'aucune façon stérile. Grâce à lui, l'Afrique resta

romaine près d'un siècle encore. Et ceci est consolant pour le pauvre monde si souvent attristé par les réussites scandaleuses de la force et de la ruse. Ceux qui servent exclusivement l'idéal finissent par arriver aux mêmes résultats que les politiques uniquement occupés de fins matérielles, — et ils ont la gloire, ou la sainteté, par surcroît.

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